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Itinéraire d'une folie
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Il fait nuit. J’ai dû m’assoupir. Je me lève pour brancher la télévision, histoire de me confirmer l’absence de mobilisation des masses laborieuses en ce 1er mai. Le journal vient de s’ouvrir. Je vais pour m’asseoir lorsque des mots frappent mes oreilles, que je n’arrive pas à saisir. J’entends des sons mais leur sens m’échappe. Le présentateur poursuit. Je ne saisis toujours pas. Des images apparaissent. Alors brusquement la vérité s’impose :

                         Pierre Bérégovoy s’est suicidé !

Je suis stoppé net dans mon déplacement et, comme un arrêt sur image, je reste planté là, hébété, entre poste et fauteuil. C’est comme si mon corps se déchirait du haut vers le bas, que mon sang, instantanément glacé, se vidait par les pieds dans le sol, laissant place à l’intérieur de ma peau à une myriade d’aiguilles métalliques. Cette peau et les vêtements restent suspendus de longues secondes en l’air, puis s’écroulant,                    ré-enveloppent mon corps.

 

 

              Lorsque je sors de mon cauchemar, l’écran de la télévision s’est enneigé, et moi, j’ai mal partout. Je dois avoir de la fièvre. Je me souviens que la boite de conserve ingurgitée indiquait une date limite de consommation qui était dépassée et je me dis qu’intoxiqué, j’ai fait un bien mauvais rêve. J’ouvre fébrilement la radio. De nouveau la nouvelle m’est assénée. Pierre Bérégovoy suicidé ! Je cours vider mon estomac puis, chancelant, je m’affale sur le lit. La radio imbécile débite de la publicité. Je me retourne pour la faire taire mais j’entraîne mon appartement dans un immense tourbillon. Je rampe le long des murs jusqu’aux toilettes et retourne mon estomac pour en extraire le fiel. J’ai l’impression de m’éviscérer par la bouche. Je me traîne vers mon lit, glacé de sueur. Je dois fermer les yeux et rester rigoureusement immobile si je ne veux pas imprimer à mon lit une série de tonneaux. C’est alors que, sans que je fasse le moindre mouvement, je sens mes jambes s’allonger comme un morceau de gomme à mâcher que l’on étire, mes pieds minuscules se perdent à une quinzaine de mètres de là. Mon tronc a la dimension de celui d’un enfant. Seule ma cage thoracique se dilate à en éclater sous la pression du cœur. Je veux saisir le combiné du téléphone mais mes bras en laine ne peuvent soulever les deux mains de plomb, étrangères, qui gisent à mes côtés.

                 Je suis le passager affolé d’un vaisseau démantelé chahuté par la tempête.

                Et tout à coup, le mur qui me fait face, pourtant parti vers l’infini se rapproche à une vitesse effrayante, entraînant dans son accélération mes deux pieds qui vont me percuter le visage mais s’arrêtent à quelques centimètres de mes yeux. Mon estomac m’obture la gorge et ma colonne vertébrale me percute la nuque. Mon corps se ratatine complètement comme  un ressort à boudin fortement étiré qu’on aurait lâché d’un coup et qui retrouverait sa position originelle.

                  Puis, progressivement, mon corps reprend des proportions normales et je peux le réintégrer prudemment. Je me sens rompu. Je reste sur mes gardes, mon esprit prêt à s’éjecter à la première alerte.

 

                 Et voici le matin. J’ai dû dormir. Je me lève. Le pilotage automatique est branché comme à l’ordinaire. Café, rasage. D’un seul coup, le souvenir de mon aventure nocturne émerge comme un cadavre lesté qui, rompant son ancrage, crève la surface d’une mare. J’en reste interloqué. C’est comme si, drogué, je m’étais trouvé embarqué dans un univers de science-fiction. Je me souviens qu’enfant, j’avais connu de semblables endormissements qui me terrorisaient. Seul finissait par me rassurer le bercement dans les bras de mon père. Brusquement m’éblouit comme un flash, la réalité  de la mort de Pierre Bérégovoy.

                Cette fois, je n’en doute pas. J’ai même la curieuse impression que cette mort, je la connais depuis toujours, que j’en ai appris la date par cœur en Histoire de France à l’école primaire. « 1515, bataille de Marignan – 14 juillet 1789, Prise de la Bastille – 1er Mai 1993, suicide de Pierre Bérégovoy ! »

                Si auparavant on m’avait demandé de citer l’homme public de France vivant actuellement qui me paraissait le plus intègre, le plus compétent, le plus généreux, j’aurais sans hésitation nommé Pierre Bérégovoy.

                Or la disparition de cet homme me laisse à présent curieusement insensible, comme anesthésié. Je me souviens d’une opération que j’avais subie : j’avais vu des blouses vertes s’affairer autour de moi, je les entendais parler, mais c’était comme si je ne me sentais pas concerné. « comme si » ! A l’enterrement de mon père, je m’étais montré maître de moi, impassible, me surprenant à consoler les autres. Là aussi ça avait été « comme si ». Comme si j’étais de marbre, de ce même matériau froid qui allait recouvrir la dépouille de l’être cher. Avais-je tenté de protéger mon père des débordements lacrymaux ? Me protégeais-je moi-même d’une souffrance intolérable. Dois-je protéger Pierre Bérégovoy ? Peut-être est-ce effectivement ma mission : laisser aux proches le temps de s’abandonner à leur douleur, laisser aux salles de rédaction l’effervescence créée par l’aubaine que représente pour eux une catastrophe, laisser au peuple versatile – lui qui avait laissé tomber le gouvernement de Gauche - sa culpabilité et ses pleurnicheries, laisser aux adversaires politiques faussement éplorés (« un de chute ! » dirait Santini) la jouissance de leur victoire.

               Mais moi je dois rester lucide, calme, déterminé. Je dois garder la tête froide, et aviser.

               Non, je ne suis pas un légume. Réapparaît l’homme de décision que je fus, apportant toujours des solutions aux problèmes les plus ardus. C’est vrai qu’à l’époque j’étais secondé par une sacrée équipière, Bonnie,(son ordinateur) et cette fois je dois me débrouiller seul, mais j’y arriverai !

               Les seules batailles perdues étaient celles que je n’avais pu prévoir parce que livrées par des amis. Robert par exemple ! Qui aurait pu penser !

           Alors que dans le combat que j’ai à mener à présent, j’identifie parfaitement l’ennemi et saurai le détruire.

           Je n’ai pas une minute à perdre !……………………..

 

 

 

……            Oui, je me dois d’agir.

            Car bien plus que des idées, ce sont des actions, ponctuelles et spectaculaires, accomplies par des individus, qui ont ébranlé le peuple et entraîné la chute de la gauche. Des faits de même nature devraient avoir des effets similaires, mais cette fois, aux dépens de la droite. Pierre Bérégovoy ne vient-il pas d’en montrer le chemin ?

            En lisant les journaux, je m’aperçois que ce suicide a une portée politique immense : la droite qui s’apprêtait à intoxiquer le population en proclamant désastreuse la gestion de la gauche, se donnant ainsi une image de sauveur, se dédouanant par avance  de son incapacité à gouverner en attribuant ses erreurs futures à l’équipe précédente, se voit privée de ces arguments car le peuple ne comprendrait pas qu’elle s’acharne sur le cadavre d’un homme qu’il estimait.

            Ainsi la mort de Pierre Bérégovoy prend l’allure d’un baroud d’honneur. Me vient l’image de ce jeune officier de cavalerie, Guy de Larigaudie, qui en 1940 chargea à cheval, gants blancs et sabre au clair, les blindés allemands.

             Le geste qui fonde la geste et construit la grandeur d’un Pays.

             C’est évident que je me dois d’agir seul. Roland à Ronceveau était seul. Bayard sur son pont était seul, Jeanne la lorraine, au milieu de ses moutons, était seule. Larigaudie dans sa charge était seul, De Gaulle lors de son appel était seul. Bérégovoy au bord de son canal était seul. Tous ces gens, sans en demander l’autorisation à quiconque, avaient fait, dans la solitude, l’Histoire de la France.

             Moi aussi serai seul…………….

 

 

 

·        Cette nouvelle, non encore publiée, a été écrite par Jean-Marie Charron, psychologue, ancien maître de Conférences à l’Université Lyon 2 Louis Lumière.

·        Sont parus, de cet auteur

       un ouvrage technique sur les autismes et psychoses précoces : « Mères en détresse, naufrage d’enfants » La Chronique Sociale, Lyon 1986.

       « Une maison en Savoie ». Roman. Editions Transhumances 2004

       « Second de cordée », nouvelle, éditions Transhumances, 2005.

 

 

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