|
|
|
|
Colloque
Hommage à Pierre Bérégovoy. Mercredi 14 mai 2008. Palais du Luxembourg Pierre
Bérégovoy et la Nièvre. par Didier Boulaud Sénateur-Maire de Nevers Chers amis, Je veux d'abord adresser des remerciements à Olivier Rouselle, le Président de l'association des anciens collaborateurs de Pierre Bérégovoy d'avoir, avec l'association, décidé de la tenue de ce colloque. Après des semaines au cours desquelles, 15 ans après la disparition de celui que nous honorons ce soir, la presse, les médias télévisuels, les radios ont cru bon de remuer, on ne sait dans quel but précis, les doutes et faire réapparaître sur le devant de la scène des personnages pour le moins sulfureux, il était bon, je crois, de redevenir sérieux. Et de rendre vraiment hommage à Pierre Bérégovoy, lui rendre l'hommage qui lui est dû. Ce n'est pas la première fois que de telles initiatives sont prises par l'association. Il y eut à Nevers en 1995 un moment de cette nature au cours duquel, jean-Marc Ayrault, Georges Kiejman, François Léotard, entres autres nous firent partager leur vision de l'homme qu'ils avaient connu. Un colloque réunit à Paris quelques années plus tard de nombreuses personnalités, au Conseil économique et social, autour de la politique économique de Pierre Bérégovoy. Enfin, chaque année, Nevers inlassablement a marqué, plus ou moins fastueusement mais toujours fidèlement et dans l'émotion, l'anniversaire de ce terrible 1er mai 1993. Ce quinzième anniversaire méritait sans doute un peu plus d'éclat, ne serait-ce que pour dissiper définitivement les tentatives de ceux qui, ne sachant rien ou presque, continuent de prétendre, d'affirmer et pour tout dire de ternir la mémoire d'un homme qui, s'il n'était qu'un homme, n'en fut pas moins un grand serviteur de l'état et d'abord un serviteur des français et notamment des plus humbles d'entre eux. J'ai, je crois, le privilège de l'avoir vu vivre auprès d'eux, parmi eux, loin des ors de la République comme l'on dit. Là où il consacrait presque la moitié de son temps. Où chaque semaine, pendant 10 ans, il tenait à être présent du vendredi au lundi. Rarement les contraintes de l'état et les déplacements à l'étranger que lui imposait sa fonction ministérielle ne le privèrent de ces instants qu'il affectionnait. Comme je l'ai dit à Nevers, le 1er mai dernier, c'est à Nevers qu'il avait établi son laboratoire expérimental. Venant de Paris avec d'excellentes notes et de parfaits rapports, il repartait parfois dans la capitale, le lundi, avec une autre approche des questions qu'il devait trancher ou affronter dans ses fonctions ministérielles. Présidant à Nevers, comme tous les maires, un établissement
hospitalier, il put ainsi mesurer lorsqu'il fut ministre des Affaires Sociales
et de la Solidarité Nationale, les effets de telle ou telle mesure qu'il
avait prise comme ministre : je citais en exemple, le budget global des hôpitaux
ou le forfait hospitalier. Mais le laboratoire que furent Nevers et la Nièvre pour Pierre Bérégovoy et sur lequel je voudrais m'arrêter quelques instants, c'est celui dans lequel il se confronta au suffrage universel. Ce suffrage universel qui fut pour lui, j'en ai la conviction, l'épreuve la plus dure qu'il eut à surmonter. Je vais essayer de vous faire partager ce que fut cette épreuve pour Pierre Bérégovoy en vous transportant à Nevers 20 à 25 ans en arrière. Et comme je le disais à Nevers il y a 15 jours, évoquer la conquête du suffrage universel par Pierre Bérégovoy dans une salle qui porte le nom de François Mitterrand, celui qui considérait la conquête de l'électorat comme le seul Brevet qui vaille réellement, n'est pas neutre. J'ai fait la connaissance de Pierre Bérégovoy le 23 juillet 1983 à Nevers; Il cherchait un collaborateur qu'il puisse fixer à Nevers sachant que ses responsabilités ministérielles lui interdiraient une présence permanente dans la cité des Ducs. Il n'était pas encore Maire. Il était alors le premier adjoint du Dr Benoist. Celui-ci avait pris l'engagement, qu'il tint, de céder son fauteuil de Maire. Ce sera fait le 26 septembre 1983. Pierre Bérégovoy cherchait donc un collaborateur. Lassé de ne pouvoir, disait-il attirer à Nevers, un Enarque. Nevers était moins attractive que Bordeaux, Montpellier ou Toulouse, il avait décidé de jeter son dévolu sur un enseignant, par exemple. Un homme de terrain un peu débrouillard. C'est du moins la définition du poste telle qu'elle me fut transmise par l'une de mes amies qui avait été reçue quelques jours plus tôt, toujours à Nevers dans le cadre de ses responsabilités syndicales nationales et qui considéra à l'énoncé du profil que je pourrais peut-être correspondre à l'attente du Ministre. Je pris mes fonctions auprès de Pierre Bérégovoy, le 5 septembre 1983 pour les quitter le 1er mai 1993. Je ne connaissais pas Pierre Bérégovoy avant de me lancer dans une telle aventure. Je ne sais même pas si j'avais mis les pieds avant ce jour dans une mairie, sauf peut-être pour y retirer une fiche d'état-civil. J'avais quelques fois entendu citer son nom, surtout depuis 1981, après le secrétariat général de l'Elysée et son entrée au gouvernement. Militant au PS depuis 1977, j'avais de lui, l'image d'un homme de l'ombre dans l'appareil, de ceux qui dans la discrétion faisaient sans doute tourner la machine. Je le savais proche de François Mitterrand. Mais de l'Allier où je vivais et où il n'était venu qu'une fois remplacer au pied levé François Mitterrand pour une réunion publique ou entre militants, à laquelle je n'avais d'ailleurs pas assisté, j'avais l'image d'un homme qui ne semblait pas rire tous les jours et dont la réputation était d'abord son acharnement au travail et une rigueur sans pareille. Les épais sourcils qui étaient les siens, même s'ils taisaient un regard d'une expression chaleureuse et vive, n'avaient rien de prime abord pour déclencher une franche convivialité. La suite me prouva le contraire, nos relations au fil des années connaîtront une métamorphose totale. Le patron exigeant et parfois grondeur, le pédagogue patient, l'homme en confiance, puis plus tard le confident et au bout du compte quelque chose d'un père attentif. Mais toujours, toujours cette distance prudente maintenue par pudeur ou alors par une timidité qu'il ne parvenait pas toujours à dissimuler. De Pierre Bérégovoy avant 1983 je ne savais pas grand-chose de la carrière politique. Je compris d'abord dans quelle circonstance il était venu à Nevers. Et ce n'est que bien plus tard que je découvris ses multiples tentatives d'implantation à Brive la Gaillarde en 1973 contre Jean Charbonnel, à Maubeuge dont il parlait souvent en famille, en 1977 et aussi à Clichy la Garenne où il aurait pu tenter l'aventure si Nevers n'avait pas nécessité une intervention d'urgence. J'eus vent par la suite de sa candidature aux législatives de 1956 en Seine Maritime et de celle de Versailles. 1956-1983 : 27 ans entre la première tentative et le premier mandat. 1956-1985 : 29 ans avant sa première élection sur son seul nom. D'aucuns se seraient sans doute lassés. J'en connais peu qui dans notre parti ont montré autant d'abnégation pour parvenir à la première conquête. Pour Pierre Bérégovoy, celle-ci fut une élection cantonale. Et surtout tant d'abnégation sans dévier de la route, sans avoir la tentation d'aller voir de l'autre côté. De trahisons comme en 56 à Rouen ou 77 à Maubeuge en terres imprenables comme à Brive en 73, avouez qu'il ne fut pas particulièrement gâté. Comme beaucoup d'autres qui n'en font pas étalage, je me sens privilégié d'avoir bénéficié, dès ma première élection, d'une circonscription gagnée d'avance où seul un tremblement de terre parviendrait à faire basculer l'électorat d'un bord à l'autre. Le combat que mena Pierre Bérégovoy pour y parvenir devrait rendre plus modestes beaucoup d'entre nous. Et d'abord, son combat contre lui-même et peut-être aussi son combat contre le sort, celui qui plaça sur son chemin, plus souvent qu'à son tour la trahison. J'ai pris conscience il y a seulement quelques semaines que Pierre Bérégovoy était devenu maire de Nevers à l'âge que j'ai aujourd'hui au moment où j'entame mon troisième mandat après 19 années d'exercice d'élu local dont 15 années en tant que Maire et en tant que parlementaire. Et pourtant, j'ai la certitude de n'avoir accompli qu'un très modeste pourcentage de ce que fut son engagement pour notre parti ou son action politique en général. Alors quel fut ce destin et quels en ont été les ressorts ? Nous sommes en 1982. Pierre Bérégovoy est déjà ministre. Il s'apprête pour l'élection municipale de Clichy en 1983. François Mitterrand a quitté la Nièvre depuis plus d'un an. Les socialistes nivernais sont un peu orphelins. Et Nevers ne va pas très bien. Daniel Benoist qui a conquis Nevers contre la droite en 1971 n'en finit pas de ressasser ses rancoeurs à l'égard du Président. Celles qu'il a accumulées au fil des années, lorsque la SFIO locale combattait avec des mots très durs le Maire de Château-Chinon qui avait également eu l'audace de lui souffler, en 1964, la présidence du Conseil général. Et qui plus est, le premier adjoint de Daniel Benoist est un fidèle parmi les fidèles de François Mitterrand, Michel Girand. Les deux hommes ne se portent pas particulièrement d'affection. Les turpitudes en matière de financement des partis politiques en toile de fond. La municipalité est coupée en deux. Les clans s'organisent. Il faut pourtant songer aux municipales de 83 qui vont être difficiles pour le pouvoir en place. La Droite est à l'affût. Jean-Claude Gaudin a fait faire un sondage; C'est gagnable pour la droite. Quelques camarades sentent le danger, car des articles parus dans Minute ont étalé les rivalités sur la place publique. Le Président les reçoit. Il faut sauver Nevers. C'est vers Pierre Bérégovoy que le Président tourne une nouvelle fois son regard. Une nouvelle terre de mission se présente à lui. Convaincre Daniel Benoist de laisser sa place s'avère une mission difficile. Le Président qui le connaît bien n'ignore rien de l'aspiration de ce dernier à rentrer dans un gouvernement. Ce sera Nevers contre un marocain. L'affaire semble conclue. Daniel Benoist accepte sans réserve d'être une nouvelle fois tête de liste et d'emmener Pierre Bérégovoy dans son sillage. Un sondage, pourtant, indique que Pierre Bérégovoy, tête de liste aurait réalisé un score un peu meilleur. C'est sans compter sur la personnalité du bon Docteur. Il a pris l'engagement de laisser la mairie quelques mois plus tard. Les doutes subsisteront jusqu'au dernier moment quant à sa capacité à tenir promesse. Il le fera pourtant et Pierre Bérégovoy lui en sera sans doute un peu trop reconnaissant. La bataille des municipales s'engage. Elle est dure. La droite a parachuté De Charrette. Énarque, beau-parleur, arrogant. Les communistes retiennent leurs voix pour ménager quelques accords de second tour à Varennes-Vauzelles, commune voisine de Nevers de 100000 habitants qu'ils détiennent depuis la guerre et où les socialistes ont fait liste à part et à Montluçon où l'union à gauche n'a pu se faire dès le premier tour. S'ajoute une deuxième liste de droite et un embryon de ce que nous connaissons désormais de manière régulière : une liste écolo-culturo aux convictions incertaines. Le premier tour est mauvais. Pour la première fois, la victoire échappe à la gauche au premier tour. Daniel Benoist en fait porter discrètement la responsabilité au parachutage de Pierre Bérégovoy et à la manoeuvre élyséenne. Le second tour est serré. Le PC est revenu et la liste l'emporte aux alentours de 52%. L'entre-deux tours a mobilisé toutes les énergies. Pierre Bérégovoy n'a pas quitté Nevers et les renforts ont été appelés. D'aucuns ici s'en souviennent. Mais le destin, pour une fois, a tourné en sa faveur. Le coup est une nouvelle fois passé tout près. Le syndrome de Maubeuge ne s'est pas reproduit. Au travail. Pierre Bérégovoy devient Maire en septembre et les week-end aux emplois du temps chargés et surchargés s'organisent. Je suis en poste, désormais et je ne laisse échapper aucune inauguration, assemblée générale à Nevers comme dans le reste du département. Il n'y a plus de dimanche ni pour lui, ni pour moi. Ni jours fériés. Et les vacances sont comptées. Il faut faire vite. 1984 : Laurent devient premier ministre. Pierre Bérégovoy est ministre des Finances. La charge s'alourdit et pourtant il faut poursuivre l'implantation dans la Nièvre. Entre-temps, Daniel Benoist a dû quitter le gouvernement. Son passage y aura été de courte durée. Il en conçoit une rancoeur et une amertume farouche à l'égard du Président qu'il n'a jamais aimé et considère qu'il a été floué. Il le dit à qui veut l'entendre. Il n'aurait jamais dû laisser sa ville pour un modeste secrétariat d'état. Il va donc retourner sa vengeance non contre le Président qui est difficile à atteindre mais contre Pierre Bérégovoy qu'il a à portée de main lui reprochant de ne pas l'avoir suffisamment soutenu. Elle sera différée de quelques mois et attendra les élections cantonales de 1985, il sait que Pierre Bérégovoy songe à se présenter. Daniel Benoist est alors toujours conseiller général d'un vaste canton comprenant Nevers et une dizaine de communes rurales dont certaines très proches de Nevers. Un redécoupage s'y impose. Il y en aura deux dans le département. Pierre Bérégovoy qui n'a pas encore un regard suffisamment ancien sur le territoire laisse le Préfet agir. Le canton de Daniel Benoist est coupé en deux. L'un des nouveaux cantons ainsi constitué tombera dans l'escarcelle du PC. Et dans l'autre découpage de la Nièvre, la droite y fera son miel. Joli coup si j'ose dire ! Pierre Bérégovoy voit donc s'offrir à lui un canton ne rassemblant qu'une partie de Nevers et une seule commune limitrophe dont le maire est un ami proche de Daniel Benoist. L'intéressé est connu pour ses convictions à gauche. Sa commune vote à plus de 70% à gauche et il en est maire depuis plus de 20 ans. Mais il a quitté le PS après 1977 refusant toute alliance avec le PC. Pierre Bérégovoy est candidat. Le PC présente le sien. La Droite oppose un garagiste très connu à Nevers au nom de l'UDF. Le maire divers-gauche de St Eloi poussé en cela par Daniel Benoist et ses réseaux se lance dans la bataille. Daniel Benoist joue le double-jeu. Son influence est restée grande et il le sait. Quelques jours avant le premier tour, Pierre Bérégovoy a fait effectuer un sondage qui le donne vainqueur face au candidat UDF. Mais l'orage ne s'est pas encore abattu. La CGT déclenche une grève dans l'une des plus mythiques entreprises de la ville et envahit une séance du Conseil Municipal de Nevers. Le maire de St Eloi, qui plus est, est un ancien employé de l'usine en question. La Droite fait venir les poids lourds dans la campagne. Raymond Barre vient défier le ministre des Finances sur ses terres. Au soir du premier tour, Pierre Bérégovoy est en tête devant le candidat UDF. Le sondage avait vu juste. Mais le piège va se refermer. Le candidat de droite arrivé en deuxième se retire au profit du candidat divers gauche arrivé en troisième position. Le PC fait le service minimum pour ne pas dire plus. Nouveau sondage d'entre-deux tours dans l'urgence. Pierre Bérégovoy y est donné gagnant à 51-49. C'est la panique qui s' installe. Comme pour les municipales de 1983 toutes les forces sont jetées dans la bataille. Les arguments les plus fallacieux font mouche dans la commune voisine où les habitants sont menacés de payer les impôts de Nevers, si Pierre Bérégovoy est élu, alors qu'ils sont justement allés habiter en dehors de la ville pour échapper à la fiscalité du chef-lieu. Les amis de Benoist sont surpris à coller et distribuer des tracts et des affiches. L'un d'eux, conseiller municipal de Nevers et gaulliste dit de gauche a pris publiquement position pour le maire de St Eloi. Pierre Bérégovoy sent qu'une nouvelle fois le sort s'acharne. Il n'a jamais été élu sur son nom seul. Cela va-t-il échouer une fois encore ? Il a 60 ans, il sait qu'il joue sa place au gouvernement et que l'Elysée observe. Ceux qui, dans nos rangs, n'ont pas accepté l'arrivée de Pierre Bérégovoy dans la Nièvre, et il y en a, se délectent en silence. Malgré mon inexpérience, convaincu que le travail déjà engagé depuis deux ans ne peut pas ne pas avoir déjà porté ses fruits, je tente désespérément de convaincre Pierre Bérégovoy que sa défaite est impossible. Il est en campagne du matin au soir et du soir au matin. Il fait, défait et refait les tracts et les affiches. L'imprimeur peine à suivre les changements. Dans le même temps, sur un autre canton, Michel Girand, l'ami de François Mitterrand et l'ancien premier adjoint de Daniel Benoist est en perdition contre De Charrette. Il ne devra son sursaut qu'à la division de la Droite. C'est tout l'édifice de François Mitterrand à Nevers qui est menacé. Daniel Benoist se régale. Tel la pythie de Delphes, il passe les messages et annonce la défaite de son successeur à qui veut l'entendre. Impossible de retenir Pierre Bérégovoy et de l'empêcher de faire ce qu'il n'a pas l'habitude de faire ordinairement. Nous voilà aux portes des usines où la CGT l'agresse, au marché où les regards éberlués s'interrogent sur notre présence inhabituelle. A la porte de l'école maternelle de la commune voisine à la sortie de midi, les jeunes mères de famille voient pour la première fois le Maire de Nevers et le Ministre des Finances venir leur serrer timidement et avec hésitation la main. La peur s'est installée dans notre camp. Notre adversaire, lui, va de bistrots en bistrots qu'il fréquente depuis toujours assidûment. Le jour du second tour est arrivé. Pierre Bérégovoy passe la journée en famille. Je fais le tour des bureaux de vote toute la journée. Les collaborateurs de Paris sont arrivés, nombreux, inquiets eux-aussi car ils connaissent l'enjeu du scrutin pour le patron. Jean-Charles Naouri, Harris Puisais, François Laumonier et d'autres sont venus à Nevers. Ils vont vivre l'angoisse du dépouillement qui débute à 18h. J'ai pris position au bureau centralisateur du canton. C'est une école primaire de Nevers et j'ai établi le comptage dans la cuisine de la concierge de l'école. Les premiers résultats arrivent des bureaux de Nevers. Ils sont corrects mais le trou n'est pas creusé définitivement pour se mettre à l'abri du vote de la commune voisine qui, nous le savons, va faire bloc autour de son maire. Imaginons le cataclysme. Un élu sans grande envergure, connu surtout par ses écarts de langage et son immobilisme en tant que maire d'une commune où rien ne se passe jamais. (On y paie en effet peu ou presque pas d'impôts, donc rien ne s'y fait, pas d'assainissement collectif, une voirie à l'abandon). Imaginons un tel élu battant le Ministre des Finances, chantre de la désinflation et du franc stable dont la réputation internationale commence à devenir perceptible. Le Maire de Nevers qui réactive la vieille cité des Ducs et vient de lancer le projet de circuit à Magny-Cours et qui, en quelques mois de mandat, est parvenu à obtenir l'électrification de la voie ferrée Paris-Clermont attendue par tous depuis si longtemps. On est dans l'absurde. Est-ce possible que les Nivernais laissent passer la chance d'avoir reçu en héritage de François Mitterrand un homme disposé à se battre jour après jour pour sortir le département de l'ornière ? Il reste à connaître les résultats de la dite commune pour juger du résultat final. Le décompte est long comme toujours dans cette commune où les insultes souvent pleuvent et où la grossièreté du langage du premier magistrat vient colorer l'ambiance. Les premières enveloppes grignotent la marge d'avance acquise à Nevers. Pierre Bérégovoy est toujours à son domicile près du téléphone. Je le tiens au courant au fur et à mesure. L'avant-dernière enveloppe continue de resserrer les écarts. Ma conviction est faite. Nous serons battus de 60 à 70 voix. Jean-Charles Naouri ne cesse de compter et de recompter. Rien n'y fait. Daniel Benoist vient d'arriver. Il peine à retenir sa jubilation intérieure. « Je l'avais bien dit » dit-il « Ce pauvre Pierre. Ce pauvre Pierre » J'appelle le Patron. Je suis confondu et lui laisse entrevoir la perspective de son échec. Il reçoit la nouvelle comme un coup de massue. Aujourd'hui encore, j'ai le regret de l'avoir bouleversé prématurément. J'aurais sans doute pu attendre encore un peu. Il me dit qu'il part vers son bureau à la mairie à quelques hectomètres de chez lui. Il me confie qu'il va rédiger sa lettre de démission du gouvernement. Nous attendons la dernière enveloppe sans grand espoir. Elle arrive enfin. Que s'est-il passé ? Comment est-ce possible ? D'un rapide coup d'oeil, je sais que nous sommes repassés en tête : 10 voix, 15 voix, moins, 6 voix en définitive. Jean-Charles recompte. Il est toujours inquiet. Je suis sûr de mon fait. J'appelle Pierre Bérégovoy à son bureau à l'hôtel de ville où l'ont rejoint des amis et sa famille, atterrés. Je lui annonce la nouvelle. Il me demandera 3 ou 4 fois si je suis sûr. Oui, je suis sûr. Il a vaincu le signe indien pour la première fois de sa vie. C'est le soulagement général. Daniel Benoist s'est éclipsé. Nous ne le reverrons plus de la soirée. La fête sera simple. J'ai rejoint Pierre Bérégovoy. Il était heureux. Peut-être comme jamais plus je ne le verrai. Il remercie tous ceux qui le rejoignent. Il m'adressera le lendemain un petit mot manuscrit dont il avait le secret, de sa fine écriture bleue, ciselée et précise. « Je vous dois beaucoup de cette victoire ». Notre relation en fut changée du jour au lendemain. Un étape nouvelle venait de s'ouvrir de notre collaboration. La confiance était plus forte désormais. Le canard enchaîné titrera « Béré s'y voit ». Il paraît que le résultat officiel fut de 5 voix d'écart. En recomptant le lendemain à la Préfecture, j'en trouvais 7. Il n'y eut pas de recours. Jamais plus il n'échouerait dans un combat électoral. 1986 : il est candidat tête de liste aux élections législatives à la proportionnelle départementale. Il a conquis la Nièvre socialiste. Personne ne s'y opposera même si nous savons que nous n'aurons plus que 2 députés sur 3. La concomitance des élections régionales permet d'offrir d'autres responsabilités à d'autres camarades notamment à Eugène Tesseire qui fut quelques temps député en remplacement de Daniel Benoist devenu Secrétaire d'état. Il n'y eut, somme toute, qu'un obscur député socialiste de l'Allier, oublié depuis, auquel Pierre Bérégovoy avait pourtant rendu service, pour écrire dans la presse régionale que dans la Nièvre « mieux vaudrait Bardin que Bérégovoy ». Quelle mouche l'avait piqué à propos d'un sujet qui ne le concernait pas. Mais le sillon était désormais creusé. Plus rien n'arrêterait la marche de Pierre Bérégovoy et son emprise politique sur la Nièvre. Fin 1986, le président du Conseil Général qui avait succédé à François Mitterrand en 1981 meurt. François Mitterrand suggère à Pierre Bérégovoy d'en être le successeur. Il refusera poliment et aidera Bernard Bardin à s'installer à la tête du Conseil Général afin disait-il de partager les responsabilités. 1988 : Les législatives sont un jeu d'enfant. Tête de liste aux municipales à Nevers en 1989, il l'emporte dès le premier tour, face au fameux candidat UDF qui l'avait mis en difficulté aux cantonales de 85. Seul, le référendum pour le traité de Maastricht verra le « non » l'emporter dans la Nièvre de peu malgré l'engagement personnel de Pierre Bérégovoy et de François Mitterrand. Les agriculteurs, le monde rural et la PAC sont passés par là. Arrive 1993 et la déroute annoncée. Il est le seul élu socialiste de la Nièvre. Au premier tour, il sera même à égalité à la voix près avec le candidat de droite dans la première circonscription. La suite, hélas, nous est connue. Je m'en veux d'avoir été trop long, mais j'ai voulu par ces quelques mots vous faire partager ce que fut pour Pierre Bérégovoy le combat qu'il dut mener sur la terre où il repose désormais et qu'il a choisie pour cela. Il disait souvent qu'il aimait y venir car c'était sans doute là qu'il y avait le moins d'hypocrites. Et pourtant le destin que François Mitterrand y avait tracé pour lui n'en fut pas exempt. Mais il en avait fait, au moment où d'autres quittent la politique, sa terre d'élection. Son seul courage parvint à force de travail et d'efforts à en surmonter les obstacles pour être enfin reconnu et peut-être un peu mieux admis de sa famille politique, ici à Paris. Je ne suis pas sûr qu'il y parvint tout à fait. Ce dont je suis sûr c'est qu'il avait d'abord, accroché au fond de lui même, l'ardent désir de servir ses congénères sans jamais se servir lui-même. La Nièvre et Nevers, elles, l'ont compris et aujourd'hui, encore, elles lui en sont reconnaissantes. |
|
|