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Comité pour l’histoire économique

       et financière de la France

 

PIERRE  BEREGOVOY, UN  REFORMATEUR    

PLAN GENERAL DE  L’OUVRAGE

                        I - TEMOIGNAGES / PREFACES

Dominique Strauss-Kahn, ministre de l’économie, du budget et de l’industrie

                                    Christian Sautter, secrétaire d’Etat au budget

                        Les enjeux économique de la décennie 80, Christian de Boissieu

                        L’œuvre réformatrice de Pierre Bérégovoy, André Gauron

 

                        II - DISCOURS :

                        Les discours politiques

                                    Discours de politique générale

                                    Ratification du traité de Maastricht

                                    Bicentenaire de la fondation de la République

 

                         Les grands thèmes économiques

                        La désinflation compétitive, présentation et notes de Benjamin Ménard

                        La modernisation de l’économie, présentation et notes de Emmanuel Masset-Denevre

L’Union économique et monétaire, présentation et notes de Yves Beauvois

           


             André Gauron

L’OEUVRE  REFORMATRICE  DE  PIERRE  BEREGOVOY

à travers ses discours

   

« Etre ainsi dépassé par soi-même et voir son œuvre grandir plus haut que soi, c’est une des plus fortes émotions de la conscience humaine ».

Jean Jaurès, La révolution française,

 

Cité par Pierre Bérégovoy le 21 septembre 1992 à l’occasion du bicentenaire de la proclamation de la République.

 

 

Dans une journée ministérielle, les discours occupent une place de choix. Un ministre, plus encore un premier ministre, peut en prononcer jusqu'à trois ou quatre dans une même journée, sur des sujets parfois très différents. Cette omniprésence du discours parlé n’est nullement un effet de la médiatisation croissante de la vie politique, même si celle-ci lui donne une audience immédiate très large. Il peut même faire le tour du monde en quelques secondes dès qu’il a une incidence supposée sur les arbitrages des opérateurs financiers. Le discours est la substance même de l’action gouvernementale. Certes, il ne remplace nullement la décision, mais, lui seul lui donne sens. Les exemples ne manquent pas de politiques restées incomprises par l’opinion publique, non parce qu’elles étaient intrinsèquement mauvaises, mais faute d’avoir été mises en perspective, expliquées, défendues. Le discours est ce qui rend la politique visible et intelligible.

 

En cela, Pierre Bérégovoy se voulait fidèle disciple de Pierre Mendès-France. S’interrogeant sur la méthode de l’ancien président du Conseil, lors de l’inauguration du Centre de conférence du nouveau ministère de l’économie et des finances auquel il donna son nom, « je dirais : écouter, décider, convaincre. Trois mots inséparables »[1]. Pendant plus de dix ans, il en avait été le collaborateur. Mais l’admiration était plus ancienne. Elle remontait à ses soirs, où tout juste adolescent, son père l’emmenait à pied aux meeting du député de Louviers. Des décennies plus tard, il entendait encore les paroles du futur président du Conseil, qui en sept mois et dix-sept jours de gouvernement a marqué profondément plusieurs générations de citoyens. Inlassablement, il expliquait pour convaincre l’auditoire. Non pour le conquérir à la manière des démagogues, mais pour l’amener à penser par lui-même en lui donnant les données et les arguments indispensables. Dans cet exercice de conviction, n’existe ni petit ni grand discours. Tout public mérite la même considération, exige le même effort.

 

Les discours de Pierre Bérégovoy sont affaire non de circonstance, mais de conjoncture. Convaincre, c’est d’une certaine façon dialoguer. Pierre Bérégovoy  y un soin extrême, consacrant les heures de la nuit ou du petit matin à rédiger chacun de ses discours. Certes, en dehors du Parlement, le discours participe rarement du débat direct. Mais il n’est jamais un simple monologue. S’il n’a pas assisté à la totalité des débats, il s’en fait résumer les temps forts par ses collaborateurs pour être en mesure de répondre aux griefs et aux demandes de la puissance invitante. Dans un meeting, il répond à d’autres discours, tenus en d’autres lieux par les acteurs de la vie politique. Ainsi, le discours mêle inextricablement ce que l’argumentation a de permanent, parce que découlant de la politique défendue, et ce qu’elle a de conjoncturelle, par rapport au moment, au lieu, au public où il est prononcé. Un « bon » discours est un enjeu de conviction qui se doit d’être en prise avec ceux à qui il s’adresse.

 

L’occasion fait parfois l’importance d’un discours. Celui de politique générale d’un premier ministre comme le premier discours de présentation du budget à l’Assemblée nationale d’un ministre de l’économie et des finances sont toujours des discours attendus. Ils le sont autant, parfois plus, par la forme que par le fond. Ils indiquent un style, une approche des problèmes qui fixent l’image de celui, ou de celle, qui les prononce. D’autres, qui auraient pu demeurer anodins, tirent leur importance du moment où ils sont prononcés et de l’annonce dont ils sont porteurs. Celui que Pierre Bérégovoy prononça à HEC est de ceux-là[2]. Assez peu de journalistes avaient fait le déplacement à Jouy en Josas, lieu suffisamment mal commode d’accès pour y faire un discours d’importance nationale. En outre, la remise du prix annuel de la fondation HEC ne prêtait guère a priori à de grandes déclarations. L’obstruction opposée par le directeur du Trésor de l’époque à la réforme des marchés financiers en décida autrement.

 

Décidé à engager sans plus tarder une réforme essentielle à la modernisation de l’économie française, convaincue aussi qu’il jouait son autorité au sein de son ministère, Pierre Bérégovoy, nommé moins de six mois auparavant rue de Rivoli, où siégeait encore le ministère de l’économie et des finances, saisit l’opportunité de la présence de tout ce que la place financière de Paris comptait de présidents de banques, de compagnies d’assurance, d’industriels pour annoncer la création à partir du début de l’année 1995 de certificats de dépôts en francs et en devises. Incrédule sur la volonté d’un gouvernement de mener à bien une réforme annoncée depuis plus de quinze ans, la Bourse encaissa le coup par une « forte » baisse - un peu plus de 2% - ; la presse financière anglo-saxonne salua la volonté du ministre de secouer les archaïsmes de la place de Paris. Ce qui aurait pu n’être qu’un propos voué à l’oubli devint en quelques heures le discours fondateur de l’une des réformes les plus importantes dont Pierre Bérégovoy prendra l’initiative.

 

Mais un discours ne répond à « l’exigence démocratique » que s’il est porteur de sens. Pour Pierre Bérégovoy, chaque discours engage celui qui le prononce. Comme tout bon orateur, il savait qu’il lui fallait séduire son auditoire pour capter son attention. Mais il le faisait sans artifices, ni envolées lyriques ou littéraires. Il s’adressait à l’intelligence plus qu’à l’émotion. S’il déroutait nombre d’intellectuels, c’est comme il le dit un jour, qu’il ne menait pas son combat politique « à partir de convictions philosophiques ou d’une foi religieuse, mais de son expérience personnelle de la vie et du monde du travail ». Qu’au-delà de la révolte contre l’oppression et l’injustice, cela puisse inspirer une politique, voilà qui n’a cessé de déranger. C’est pourtant aussi de cette expérience que témoignent les discours de Pierre Bérégovoy[3].

 

Liberté et justice sociale en sont le fil rouge. Elles en constituent beaucoup plus que le leitmotiv et la trame. Elles en sont l’âme. La liberté, peut-être même avant la justice sociale. Non qu’il n’est pas ressenti le besoin de celle-ci très tôt, mais l’expérience de la guerre modifie en lui, alors qu’il n’est qu’adolescent, il a 14 ans en 1939 et 18 ans quand il entre dans la résistance (dans Résistance-Fer), l’ordre des urgences. La liberté il l’a désormais chevillé au corps. Elle lui dicte son premier choix politique : entre l’adhésion à la SFIO ou au parti communiste, il n’a pas l’ombre d’une hésitation. Il aura des désaccords avec le « vieille maison » socialiste qu’il quittera pour fonder le PSA puis le PSU, il ne sera jamais tenté par les avatars « gauchistes » du bolchevisme. En 1945, la lecture de l’ouvrage de Léon Blum, « A l’échelle humaine » lui donne la clé qui lui manque alors : « la fin ne justifie pas les moyens », qu’il traduira par une attention toute particulière à ceux-ci. Les objectifs que l’homme politique se fixe ne donnent pas à eux seuls sens à son engagement. Les moyens choisis en sont indissociables. Son destin est scellé : il sera réformateur.

 

La liberté fonde son humanisme politique, mais elle détermine aussi chez lui une philosophie de l’économie : ni libéralisme ni étatisme. Pierre Bérégovoy refuse, à la fois, de laisser les libéraux annexer le marché et les dirigistes asservir l’économie à l’Etat. Pour lui, libéralisme et étatisme ont en commun de faire reposer les rapports entre les individus sur la loi du plus fort, que cette force résulte du contrôle de la puissance financière ou de celui du pouvoir d’Etat. L’idée qu’il se fait de la liberté ne s’accommode pas d’un tel déséquilibre.

 

Nommé en juillet 1982 ministre des affaires sociales et de la solidarité, Pierre Bérégovoy trouve, en arrivant avenue de Ségur, un projet de réforme des conseils d’administration des organismes de sécurité sociale. Préparé par Nicole Questiaux, à laquelle il a succédé, il l’inscrit dans sa conception de la liberté et de la responsabilité des partenaires sociaux

 

« Quelques jours seulement après la constitution du ministère des affaires sociales et de la solidarité nationale, j’ai l’honneur de présenter, au nom du Gouvernement, devant votre assemblée le projet de loi réformant les conseils d’administration des caisses de sécurité sociale dans le régime général. L’abrogation des ordonnances de 1967 renoue avec l’une des plus fortes traditions de notre histoire sociale. L’esprit mutualiste est né à l’aube des premières solidarités du monde ouvrier. Il est étroitement lié au développement du mouvement syndical. La mutualité, ancêtre des assurances sociales, est donc à la racine d’une des époques les plus fécondes de l’histoire de ce pays : celle où des travailleurs ont témoigné de leur unité en commençant à construire, au coude à coude, l’un des premiers systèmes d’assurances sociales.

 

« Cette grande fraternité du début du siècle s’est peu à peu organisée. L’État n’a légiféré que tardivement en la matière, se limitant d’abord à des catégories de travailleurs bien précises – les mineurs, les marins – et il n’a pu concevoir une construction plus élaborée couvrant un ensemble de risques, au moins pour les salariés, qu’à l’aube de la longue période de crises économiques et politiques que le monde a connue de 1930 à 1945. Le système des assurances sociales ainsi créé protégeait les salariés, dont la rémunération ne dépassait pas un certain niveau, d’un nombre limité de risques interrompant leur capacité de travail, touchant donc à leur revenu. La gestion de ce système était complexe, comme l’était notre vie sociale. S’y trouvaient en concurrence, au choix exclusif de l’employeur, des organismes gérés par des groupements mutualistes, professionnels, syndicaux ou familiaux. Ce que l’on appelait la caisse départementale n’était, en quelque sorte, que l’élément de recueil des assurés qui n’avaient pas été assujettis à un de ces groupements. C’était avant et pendant la guerre.

 

« Autre grande date de notre histoire sociale : 1945. C’est la naissance de la sécurité sociale. Reprenant le programme élaboré par le Conseil national de la résistance, le gouvernement du général de Gaulle et l’Assemblée d’alors posent les fondements de l’institution. Un vent égalitaire, qui s’est quelque peu rafraîchi ailleurs si j’ai bien entendu ce qui a été dit avant ce débat, a conduit alors le législateur à mettre en place pour les salariés un système moderne de protection sociale. Moderne, oui, et démocratique d’un double point de vue. Premièrement, il ne s’agit pas seulement alors de protéger mais aussi d’opérer des transferts sociaux au bénéfice des plus défavorisés. Deuxièmement, les salariés participent enfin à la gestion du système (...)

 

« À l’heure où se préparent des choix aussi fondamentaux pour l’avenir de notre protection sociale, l’organisation même de la sécurité sociale ne pouvait pas être négligée. En effet, plus que jamais, la sécurité sociale doit être l’affaire de tous. Le problème qui se pose aujourd’hui est autant celui du niveau des dépenses sociales que celui de savoir qui a compétence pour déterminer ce niveau et gérer la dépense sociale.

 

« C’est dans cette perspective que se situe la réforme que nous vous proposons de ses structures, du partage et de la redéfinition des compétences, dont la modification de la composition des conseils d’administration des organismes du régime général n’est que la première étape. Dans cette œuvre que le Gouvernement entreprend et pour laquelle il aura besoin de la participation active et constructive du Parlement et des partenaires sociaux, je suis convaincu que la France retrouvera cette part de sa tradition et de son histoire qui, en 1967, avait été gommée d’un trait de plume.

 

Les travailleurs qui, depuis des années, ont lutté en utilisant des structures diverses, qu’il s’agisse de la mutualité, puis des assurances sociales pour que la sécurité sociale soit leur affaire, n’avaient pas accepté que les ordonnances de 1967 suppriment ce qui est la clef de toute démocratie : l’élection des représentants des assurés dans les organismes de sécurité sociale. C’est cela que nous vous proposons. Il est très important de retrouver aujourd’hui l’inspiration qui fut celle du Conseil national de la Résistance et qui a été largement reprise par le plan français de la Sécurité sociale de 1945. En vous demandant de mettre fin par votre vote aux ordonnances de 1967, je vous invite à réconcilier les Français avec leur histoire sociale, à les réunir, comme à cette époque, autour d’un grand dessein national, la démocratie sociale, complément de la démocratie politique. [...] (Assemblée nationale, 7 juillet 1982).

 

Quelques mois plus tard, le projet de loi sur la démocratisation du secteur public, qu’il présente avec Jean Auroux, ministre du travail, lui offre une seconde occasion de préciser sa philosophie.

 

« L’enjeu est d’importance : le renforcement du dialogue social, la prise de responsabilités des salariés sont le gage d’une plus grande efficacité économique et de la réussite du secteur public. Enjeu social : reconnaître à tous les salariés, ouvriers, employés, techniciens, agents de maîtrise, ingénieurs et cadres le rôle qui est le leur dans l’entreprise et son développement; enjeu économique – et je suit tout à fait d’accord avec ce qu’ont dit les rapporteurs sur ce point – : le renforcement du dialogue social dans l’entreprise est le gage d’une plus grande efficacité économique.

 

« Les entreprises publiques ont des responsabilités particulières. Par leur importance, par leur position dans les secteurs stratégiques, par leur place sur les marchés internationaux, par leurs effets d’entraînement sur le tissu industriel, elles constituent le fer de lance du redressement économique, comme elles ont été hier le fer de lance de l’ouverture de l’économique française sur le monde. Le secteur public se trouve, en particulier, le plus directement concerné par la mutation technologique en cours et l’adaptation de nos industries à la nouvelle conjoncture internationale. Leurs responsabilités sont considérables. Il est donc indispensable que tous ceux, femmes et hommes, qui font la vie de ces entreprises soient pleinement associés aux décisions concernant l’entreprise et les conditions de travail et à leur mise en œuvre.

 

« Pour nous, la nationalisation n’est pas, et n’a jamais été, ni l’étatisation ni la bureaucratisation. C’est une tradition ancienne du mouvement socialiste en France qui a toujours agi à la fois pour la nationalisation et pour une gestion démocratique des entreprises nationalisées. Ainsi, en 1919, le secrétaire général de la CGT, Léon Jouhaux, réclamant la nationalisation des chemins de fer et de la houille blanche, déclarait : “ Nous n’entendons pas remettre à un fonctionnarisme périmé la direction de la production de laquelle nous attendons une source de bonheur plus grand… Ce que nous voulons par nationalisation, c’est le retour à la nation des propriétés collectives et c’est l’exploitation, sous le contrôle de la nation par la coopération des producteurs et des consommateurs, de ces sources de vie et de progrès ”. Nous sommes restés fidèles à cette orientation et pour s’en tenir au présent, le président de la République a, très récemment, déclaré – c’était au conseil des ministres du 2 février 1983 – la règle qu’il entend voir suivre en la matière : “ L’exigence d’une politique industrielle cohérente, a-t-il dit, doit se garder d’une bureaucratie tatillonne, tendance ancienne qui a conduit les gouvernements précédents à pratiquer un dirigisme incompatible avec le développement de notre économie. ” Il a demandé au gouvernement de “ veiller à la pleine autonomie de gestion des entreprises publiques et de les encourager à exercer pleinement leurs responsabilités économiques et sociales ”.

 

« Le projet de loi, mesdames, messieurs les députés, qui vous est soumis s’inscrit dans cette orientation. Trois exigences en définissent la philosophie. Premièrement, associer les travailleurs aux décisions tout en maintenant une claire distinction tant avec les organes nouveaux de direction et de gestion qu’avec le rôle des organisations syndicales. Deuxièmement, associer les travailleurs – tous les travailleurs – à l’organisation du travail. Troisièmement, reconnaître le rôle spécifique de l’encadrement.

 

« Les travailleurs doivent pouvoir débattre des grandes orientations de l’entreprise, apporter leur expérience, faire valoir leurs intérêts. Mais ce droit – que vous allez reconnaître, je l’espère – implique des responsabilités. L’entreprise vit et se bat dans un environnement économique dont les représentants des travailleurs auront à tenir compte. Ils sauront le faire et l’entreprise tout entière, comme notre économie en tirera profit.

 

« Encore faut-il que les représentants des travailleurs qui seront appelés à siéger dans les organes de direction disposent d’une réelle légitimité. L’élection par l’ensemble des travailleurs la leur donnera. Elle se fera dans le respect des différentes sensibilités qui traversent le monde du travail. Mais la démocratie, c’est aussi l’exercice des responsabilités dans la clarté, sans confusion des rôles, ni avec les organes qui assurent la gestion quotidienne de l’entreprise ni avec les instances – syndicats et comités d’entreprise – dont la fonction est de revendiquer et de défendre les intérêts des salariés à l’intérieur des entreprises. Ce point est capital. Le conseil d’administration ou de surveillance doit exercer pleinement ses pouvoirs : il lui appartient de fixer les orientations, d’arrêter les grandes décisions, de contrôler leur exécution. Mais il n’a pas à interférer dans la gestion quotidienne : elle est de la responsabilité de la direction et de la hiérarchie de l’entreprise » (Assemblée nationale, le 1982).

 

Célébrant le centenaire de la loi Waldeck-Rousseau sur la reconnaissance syndicale, il revient une nouvelle fois sur la place des partenaires sociaux dans l’économie de marché.

 

« Voici cent ans que les syndicats voyaient leur existence légale reconnue en France. Retour en arrière sans doute, mais aussi manière de montrer que l’action sociale, librement organisée, a toujours été le facteur déterminant du progrès vers plus de bien-être et de liberté(...) Ignorer les syndicats, ignorer les salariés ne serait pas aller dans la bonne direction. Accepter le dialogue, faire en sorte qu’il aboutisse, certes après les confrontations qu’il implique, conduirait à améliorer le climat social.

 

« C’est dans une salle de rez-de-chaussée (du ministère des affaires sociales), dite salle des accords de Grenelle, qu’il a été décidé en mai 1968, après une longue grève qui reste dans toutes les mémoires, qu’une loi reconnaîtrait l’existence des sections syndicales d’entreprise. Il avait fallu quatre-vingt-quatre ans pour passer de la reconnaissance d’une liberté à celle d’un droit réel dans l’entreprise. Certes les syndicats n’avaient pas attendu la loi de décembre 1968 pour s’implanter dans les entreprises, pas plus qu’ils n’avaient attendu la loi de 1884 pour se constituer. En 1884, la loi confirmait une liberté conquise par la lutte; en 1968, elle traduisait une nouvelle réalité sociale consacrant l’entreprise comme le lieu privilégié de l’organisation du monde du travail. Son importance me semble résider ailleurs que dans son contenu. Après huit ans de débat, cette loi votée par tous les républicains était le compromis dont la République avait besoin pour rallier à elle la classe ouvrière. Elle fut d’ailleurs accueillie avec un certain scepticisme par de nombreux travailleurs qui prenaient conscience progressivement de la force qu’ils représentaient.

 

« Pourtant, si la loi de 1884 n’était pas parfaite, elle créait un droit qui garantissait une liberté qui allait pouvoir s’élargir à l’ensemble des salariés. À un siècle de distance le débat sur les libertés est toujours ouvert. Il n’est pas de liberté qui ne soit fondée sur le Droit, le pluralisme des opinions et de débat démocratique. C’est un principe qui vaut pour l’État et pour l’organisation sociale. Quand il s agit des rapports sociaux, le dialogue direct entre les partenaires sociaux est souvent préférable à la loi. Je préfère le contrat librement négocié à la loi; ce n’est que dans la mesure où les partenaires sociaux sont défaillants qu’il convient de recourir à la loi, ou bien lorsqu’il s’agit d’étendre à l’ensemble du corps social les droits conquis par quelques-uns. L’entreprise est une collectivité qui ne saurait vivre et se développer sans les travailleurs, encore moins contre eux. Quand la confiance existe dans le respect des intérêts mutuels, il en résulte une situation dont chacun peut tirer profit. Négocier, rechercher le meilleur équilibre entre les droits des uns et des autres, c’est le meilleur moyen de consolider la liberté dans les temps où nous sommes (...)

 

« Pour affronter la mutation technologique et la crise, notre pays a besoin d’organisations syndicales et patronales fortes, capables de proposer, capables de négocier et capables de faire respecter les accords conclus. À l’heure où les entreprises doivent se moderniser et s’adapter aux nouvelles technologies pour retrouver le chemin de la croissance et de l’amélioration de l’emploi, je souhaite que la négociation collective soit de règle dans la définition des rapports sociaux, et cela à tous les niveaux. C’est ainsi que la liberté sortira consolidée des épreuves sociales qu’il nous faut traverser. La liberté est toujours facteur de progrès et de concorde. En 1984, comme en 1884, lorsque les républicains surent prendre la mesure des temps nouveaux. (  1984)

 

Marché et dialogue social doivent ainsi aller de pair. « L’initiative suppose (pour les salariés) l’acceptation d’une plus grande mobilité, d’une souplesse accrue dans l’organisation du travail, d’un effort considérable de formation ». Mais, il prévient aussitôt le patronat, « gardons-nous des fausses solutions. La remise en cause de la législation du travail que certains réclament, porte en elle les germes de conflits et de blocages qui n’iraient pas dans le sens des adaptations nécessaires. La flexibilité vient du dialogue et de la négociation. Toute l’histoire des économies occidentales le montre : la démocratie stimule la productivité et la créativité. Sachons la faire vivre dans les entreprises «  (Editorial du numéro de janvier 1985 de l’Agefi).

 

Le refus de l’étatisme est celui d’une bureaucratie qui confisque la liberté, il n’est pas celui de l’Etat. Pierre Bérégovoy plaide même pour un Etat fort qui soit garant des droits des individus : « Personne ne conteste que le marché est un facteur irremplaçable d’efficacité économique. Mais il doit s’accompagner d’un Etat actif, sauf à accepter l’accroissement des inégalités, la déchirure du tissu social, et de l’exclusion des plus faibles. Ceux qui prônent un Etat faible s’interdisent d’assurer la cohésion sociale du pays. L’économie de marché, n’hésitait-il pas à proclamer sera sociale ou elle sera mise en cause tôt ou tard  » (journées du service public, 5 novembre 1992).

 

Sa philosophie d’une économie de liberté inspire la politique de libéralisation des marchés que Pierre Bérégovoy engage lorsqu’il est nommé ministre de l’économie et des finances du gouvernement de Laurent Fabius, en juillet 1984. Cette politique, qui tourne le dos au discours traditionnel de la gauche, n’est, en fait, qu’un aspect de la politique qu’il propose d’engager. L’objet de la note qu’il adresse au président de la République, le 20 novembre 1984 - qu’a rédigée Jean-Charles Naouri, son directeur de cabinet - est la définition d’une politique de lutte contre l’inflation et le chômage qui privilégie « le redémarrage d’une croissance saine tirée par l’investissement et l’exportation tout en évitant la politique de l’indice et le traitement « social » du chômage ». Cette politique implique aussi, et la note le dit très clairement la maîtrise des déficits publics, c’est à dire la poursuite d’une grande rigueur budgétaire.

 

Dans l’entourage de François Mitterrand comme au parti socialiste, certains ironisent sur la « conversion au libéralisme » de l’ancien cheminot et syndicaliste. Certes, le mot de « libéralisation de l’économie » n’y est pas prononcé, mais l’idée en constitue le fil directeur. Le Premier ministre, qui a fait de la modernisation de l’économie française l’objectif de sa politique, lui apporte son entier soutien. Jamais celui-ci ne lui fera défaut, et Pierre Bérégovoy en gardera à Laurent Fabius une profonde reconnaissance.

 

D’ailleurs, il y a urgence. En 1981, lors des nationalisations des banques, le gouvernement de Pierre Mauroy a récusé l’idée, longtemps caressée par la gauche, d’une Banque d’investissement. Jacques Delors, alors ministre de l’économie et des finances lui a préféré une réforme du système bancaire. Or, ni les nationalisations ni la loi bancaire n’ont réussi à changer le comportement des banquiers. La crise a même tendance à renforcer leur frilosité naturelle et met à mal le financement de l’économie.

 

De plus, l’ampleur du déficit budgétaire nécessite de faire appel à l’épargne plus largement que par le passé. Si les banques font défaut, l’Etat doivent pouvoir se tourner vers le marché financier sans que cela se fasse au détriment du financement de l’investissement productif. Pour atteindre cet objectif, il faut faire ce que la droite n’a pas osé faire depuis vingt ans qu’elle en parle : réformer le marché financier et briser le corporatisme d’une profession malthusienne, mais aussi les liens qui l’unissent à « son administration de tutelle », la direction du Trésor. Les résistances furent nombreuses. Mais la solidarité de classe dont bénéficient les agents de change, laisse indifférent Pierre Bérégovoy. Il n’est pas de ce monde là. Il ne cherche pas à en être. Son ambition est de mettre le marché financier au service de l’économie. Les sarcasmes, surtout lorsqu’ils viennent de ses amis politiques, le blessent. Mais ils ne le font pas dévier de l’idée qu’il se fait d’une gauche moderne[4].

 

Pour Pierre Bérégovoy, « l’économie administrée n’est pas simplement, il faut bien le dire, le modèle utilisé dans les pays communistes. Il y avait - il y a sans doute encore un peu - dans notre économie, des velléités, pour ne pas dire plus, d’administration de l’économie : une sorte de technostructure prenant appui sur un corps de fonctionnaires remarquables, irriguant secteur public et secteur privé ». Mais, où est le socialisme dans tout cela, interroge-t-il ? Le colbertisme, auquel les socialistes ont longtemps adhéré et qui garde leurs faveurs, entretient la collusion des intérêts privés et publics, mais décourage les initiatives. Il propose une « troisième voie », comme le communiste Ota Sik à Prague au printemps 1968, comme le travailliste Tony Blair en Grande-Bretagne en 1998. « Entre une (voie) qui ne demande rien à l’Etat et l’autre qui lui demande tout sous une forme (le communisme) ou sous une autre (l’économie administrée à la française), il y a place pour une économie de liberté et de solidarité qui laisse le marché jouer pleinement son rôle et qui permet tout de même à l’Etat, agissant sous le contrôle du Parlement, de fixer les grandes orientations dans les secteurs qui commandent l’avenir » (Assemblée nationale, 16 octobre 1985).

 

Dans les journaux financiers, devant le Conseil national du crédit, comme devant les militants socialistes, ils ne se lassent pas de vouloir convaincre que la liberté ne peut pas s’arrêter au seuil de l’économie. Il n’hésite pas non plus à dénoncer l’hypocrisie d’un patronat prompt à se plaindre en général de l’étatisme mais, plus encore, à réclamer protections et privilèges (fiscaux le plus souvent). Et ajoutait-il « je n’ai jamais vu personne demander une aide financière ou une exonération fiscale pour son voisin (...) La France a une longue tradition de dirigisme et d’interventionnisme étatique. Les entreprises s’en plaignent ; elles y trouvent souvent des protections qui les abritent d’une forte concurrence. Socialiste, l’idée que je me fais de la liberté s’accorde mal avec cette tradition. L’Etat doit dicter la règle générale qui organise - et permet - le fonctionnement des marchés. Il doit éviter de multiplier règlements et interventions qui répondent certes à des sollicitations légitimes mais créent autant de situations particulières qui finissent par se perpétrer au détriment de l’intérêt général » (Inauguration de la foire aux vins de Macon, 12 mai 1985).

 

Pierre Bérégovoy ne se méprend pas sur l’ampleur de la tâche qu’il s’assigne. Il est décidé à la mener aussi longtemps qu’il en aura la possibilité, mais en adaptant les moyens à la fin qu’il se donne. « La remise en cause du dirigisme administratif est une œuvre de longue haleine. Elle ne peut être que progressive tant elle heurte de comportements et d’habitudes anciennes. Qu’il s’agisse des prix, du crédit, des changes, des marchés financiers, l’action de libéralisation et de simplification engagée sera poursuivie, et étendue à d’autres domaines. Les entreprises y trouveront plus d’initiative et plus de dynamisme dont j’attends qu’elle stimule l’activité » (Agefi, janvier 1985).

 

C’est dans le même état d’esprit qu’il entreprend de démanteler le contrôle des prix et des changes. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, tous les gouvernements y ont eu recours, à un moment ou un autre. Il est décidé à y mettre fin. Mais trop d’échecs ont ponctué les tentatives antérieures pour qu’il n’en tire pas toutes les conséquences. Il le dit sans détour à propos de la libéralisation des prix:

 

« Beaucoup souhaitent que l’on parvienne à une libération totale des prix au 1er janvier 1986. Je suis tenté de dire : pourquoi pas? Un tel objectif dépend autant des entreprises que de l’État. Je dirais même qu’il dépend plus des entreprises que de l’État. Personne n’a aujourd’hui intérêt à une libération brutale des prix, qui se traduirait par un regain d’inflation. Les salariés ne l’accepteraient pas et ils auraient bien raison, et l’économie y perdrait en compétitivité. Plus les prix seront stables, plus on pourra aller vite, plus la concurrence jouera, plus on ira loin.

 

J’insiste sur ce point car on ne peut pas à la fois réclamer la liberté des prix pour un secteur donné et s’opposer, comme on le fait parfois, à une plus grande concurrence. Il fut un temps où on a préféré le partage du monopole à la concurrence. On ne peut pas se débarrasser des contrôles que nous connaissons aujourd’hui si l’on n’accepte pas de remettre en cause des protections qui entravent la concurrence. Ce que je propose aux professionnels, c’est de mettre tout sur la table et de parler à la fois de concurrence, de compétitivité et de prix ( Conseil économique et social, 11 décembre 1984).

 

La libéralisation des prix ira donc au rythme du renforcement de la concurrence. Celle de l’essence lui offre un admirable terrain de démonstration. Habitués à s’entendre, les pétroliers ne comprennent pas tout de suite que les temps sont en train de changer. L’enjeu est d’autant plus important que le prix à la pompe subit les fluctuations du dollar et que les pétroliers sont plus prompt à répercuter les hausses que les baisses de la monnaie américaine. Or depuis janvier 1985, le dollar a entrepris de redescendre des hauteurs vers lesquelles il n’a cessé de monter depuis 1980. Le moment est donc propice à libéraliser le prix des carburants et à faire jouer la concurrence. Une bataille de chaque jour s’engage pendant plusieurs mois. Pour faire céder les ententes, le ministre impose l’affichage des prix sur les autoroutes et renforce les pouvoirs de la Commission de la concurrence. Certes, cette méthode progressive prive Pierre Bérégovoy de la satisfaction de mener lui même le processus de libéralisation des prix à son terme, laissant à son successeur le soin de la faire, mais il aura été le premier à avoir eu la volonté d’engager un processus sans retour.

 

La même progressivité vaut pour le démantèlement du contrôle des changes. Au printemps 1985, la procédure d’autorisation des investissements étrangers a été assouplie. A l’automne, la bonne tenue du franc, confortée par le refus de suivre la dévaluation de la lire italienne et les importants remboursements de la dette extérieure au cours de l’été 1985, la perspective d’une balance des paiements légèrement excédentaire et le haut niveau des réserves de change, créent une situation propice pour engager la libéralisation des mouvements de capitaux. Il lui reviendra, à son retour au ministère des finances en mai 1988, de le conduire à son terme : dès juin, la directive sur la libéralisation totale des mouvements de capitaux est adoptée et deviendra effective en France au I° janvier 1990.

 

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Sa conception de l’Etat, d’un Etat démocratique n’est pas uniquement fondée sur l’idée de liberté. Elle mêle de façon indissociable liberté et solidarité, liberté et justice sociale. La solidarité puise encore plus loin ses racines dans son expérience personnelle. Elle est ancrée dans son enfance, celle de millions de français qui allaient chercher le médecin à pied quand l’urgence aurait commander de disposer de moyens de locomotion plus rapides. La création de la sécurité sociale, à la Libération lui a fait mesurer le fossé qui, par cette seule réforme, séparait le monde de son enfance de celui de l’adulte qu’il était devenu. Il en connaissait trop l’importance pour ne pas, près de quarante ans plus tard, la défendre « pied à pied ». Et pour cela, il est décidé à en équilibrer les comptes et, l’idée suscite aussitôt des protestations, à « la réformer ».

 

A son arrivée au ministère des affaires sociales, il entreprend aussitôt l’un et l’autre. Dès 1983 l’équilibre est rétabli et la sécurité sociale dégagera des excédents les deux années suivantes. Ce résultat n’a pas été atteint tout seul. Pour cela il a fallu relever les cotisations, comme l’ont fait tous ses prédécesseurs. Mais il a aussi entrepris de mettre de l’ordre du coté des dépenses : pour lutter contre le tabagisme et l’alcoolisme, il instaure, malgré une levée de boucliers de tous les lobbies habituels, la taxation du tabac et des alcools - la fameuse vignette sécurité sociale -. Pour changer les pratiques hospitalières et enrayer l’inflation des dépenses, il impose une réforme du budget hospitalier avec le remplacement du système du prix de journée par un budget global -.

 

Mais il est aussi conscient que la réforme hospitalière ne trouvera son efficacité que si les comportements tant des praticiens que des malades sont modifiés. Il n’est pas dupe du discours sur la « gratuité de l’hôpital public ». Il y a longtemps que ce principe est écorné. Mais il mesure toute la portée psychologique de la création du « forfait hospitalier » qui touche à l’accès à l’hôpital et pas seulement aux soins. Il sait ce que cela représente dans les milieux populaires, où l’hôpital a été le seul mode d’accès aux soins. Mais, justement, la sécurité sociale a profondément changé le rapport des milieux populaires à la santé. L’argent ne fait plus barrage, même si une « médecine à deux vitesses » tend à se développer depuis la mise en place par le gouvernement de Raymond Barre du double secteur pour la médecine de ville. L’enjeu n’est plus de faire accéder aux soins ceux qui en étaient autrefois exclus, mais de préserver cet acquis en évitant qu’une dérive incontrôlée des dépenses ne mette tout le système en péril. Là encore, il lui faut convaincre. Il s’y emploie sans ménager sa peine.

 

Devant l’Assemblée nationale, il définit sa ligne de conduite :

 

« Qui dit solidarité nationale, dit justice sociale, redistribution financière, redistribution des pouvoirs, mais aussi tout ce qui touche à la vie des gens : c’est au fond le ministère de la vie quotidienne, la naissance, la famille, malheureusement aussi la maladie, enfin le travail ».

 

Mais il ajoute aussi, ce qui constituera sa philosophie constante : « je souhaite y voir réconcilier l’économique et le social : ces deux termes ne sont pas et ne doivent pas être antinomiques. Ils sont en réalité étroitement liés : seule une gestion équilibrée permet de préserver et de développer les acquis sociaux qui risqueraient, si les problèmes de financement n ‘étaient pas maîtrisés, de se voir mis en cause par les conséquences néfastes du déficit ou d’un poids excessif des prélèvements obligatoires » (Assemblée nationale, le 7 juillet 1982).

 

Il y revient quelques semaines plus tard, en présentant aux députés sa réforme de la sécurité sociale:

 

« ...les modes de revalorisation des prestations sociales seront mis en conformité avec les objectifs généraux du Gouvernement en matière d’évolution des revenus. Les allocations familiales et les retraites verront leur pouvoir d’achat maintenu...la couverture sociale sera améliorée sur plusieurs points par la mise en œuvre au 1er décembre de la loi récemment votée sur les pensions de réversion et sur la revalorisation des pensions liquidées avant la loi Boulin; l’abaissement à soixante ans de l’âge d’ouverture des droits à la retraite, avec le même niveau de prestation qu’à soixante-cinq ans; un meilleur remboursement dès 1983 des lunettes, des prothèses dentaires, des audioprothèses; la suppression de la franchise sur la vingt-sixième maladie; l’adoption par le Parlement du projet de loi améliorant et simplifiant plusieurs prestations familiales, dans le cadre de la priorité donnée à la politique familiale, priorité qui a aussi pour but de revitaliser notre démographie.

 

« Les dépenses de santé constituent, depuis de nombreuses années, un sujet de préoccupation. Réguler les dépenses de santé sans porter atteinte à la qualité des soins. Si la santé n’a pas de prix – comme le dit l’adage populaire – les soins ont un coût qu’on ne peut pas laisser s’accroître sans mesurer les menaces que l’accroissement de ce coût fait peser sur la couverture sociale elle-même.

Une meilleure régulation des dépenses de santé est indispensable. Tout le monde en convient. Encore faut-il faire en sorte qu’elle ne porte pas atteinte à la qualité des soins. C’est une première préoccupation.

 

« Encore faut-il veiller à corriger à mesure les incohérences et les anomalies du système. C’est une deuxième préoccupation. La réforme nécessaire doit renforcer la justice sociale. D’abord, la réforme de la tarification des soins hospitaliers. Les nombreux effets pervers du système du prix de journée à l’hôpital sont bien connus; depuis des années des propositions de réforme ont été faites, des expériences menées. Cette fois si le Parlement veut bien nous approuver, nous y sommes : nous vous proposons qu’à partir du 1er janvier 1984, les hôpitaux reçoivent une dotation annuelle forfaitaire.

 

« Cette dotation sera l’occasion d’une discussion approfondie des moyens et des objectifs de chaque établissement. La loi prévoit l’avis des caisses d’assurance maladie avant l’approbation du budget. Elles auront ainsi la possibilité de mieux connaître l’hôpital, de mieux travailler tant sur le plan administratif et financier que sur le plan médical. Ainsi, lorsque le budget sera voté, chaque hôpital saura-t-il où il va. Il en ira de même pour la sécurité sociale. Ce sera une grande réforme et nous n’aurons pas trop de quinze mois pour la mettre en place, en étroite collaboration avec tous les intéressés, gestionnaires des hôpitaux, représentants du personnel, des professions de la santé exerçant à l’hôpital (...)

 

« J’en viens à la réorganisation de la prise en charge de l’hospitalisation par l’assuré : la prise en charge de l’hospitalisation par les assurés est actuellement marquée par d’importantes disparités et de nombreuses incohérences. Les cas d’exonération du ticket modérateur se sont multipliés de manière désordonnée et peu équitable : la gratuité accordée après le trentième jour est une cause naturelle de prolongation de séjour, et donc de dépenses supplémentaires; les abattements sur les indemnités journalières et les pensions d’invalidité constituent une contribution des salariés à leur séjour à l’hôpital; les personnes âgées en long séjour se voient demander un prix d’hébergement élevé, de 5 à 6000 francs en moyenne par mois; enfin, les personnes qui souhaitent être soignées à domicile lorsque le traitement suivi le permet participent elles-mêmes à leur entretien.

 

« Ainsi – et cela me paraît important – certains malades payent, d’autres ne paient pas. Comme beaucoup d’entre vous, je suis attaché à la gratuité de l’hôpital. Seulement je constate qu’il s’agit d’un objectif malheureusement assez éloigné de la réalité. Avant de porter un jugement sur le forfait journalier à l’hôpital, il est bon d’avoir ce constat en mémoire et de considérer l’ensemble du dispositif proposé. L’objectif du Gouvernement est simple. Il consiste à faire en sorte que ceux qui paient aujourd’hui – souvent très cher – payent demain un peu moins, que les plus démunis se voient faciliter l’accès à l’aide sociale et que les autres apportent une contribution modeste de 20 francs » (Assemblée nationale, 18 octobre 1982).

 

Une réforme lui tient particulièrement à cœur : la retraite à 60 ans. Il en mesure plus que d’autre au sein du gouvernement toute la portée. Pour des générations de travailleurs, la retraite c’est l’espoir d’un repos après une longue vie de labeur...à condition de l’atteindre. Son père, comme beaucoup d’autres, n’a pas eu cette chance. Jusque dans les années soixante l’espérance de vie des ouvriers n’atteignait pas toujours l’âge de la retraite.

 

« La retraite à 60 ans, c’est d’abord une œuvre de justice sociale qui va ajouter, suivant la belle expression du président de la République, de la “ vie aux années ”. La génération qui arrive à 60 ans a connu la guerre, reconstruit le pays, créé la Sécurité sociale. Elle a travaillé plus longtemps que la génération suivante, et a connu des conditions de travail plus dures. Les travailleurs qui ont usé leurs forces ou ont été atteints dans leur santé sont plus nombreux. Cette génération était en droit de laisser la place au plus jeunes dans la sécurité de droits stables garantis par la loi et les conventions sociales. Nous lui avons reconnu ce droit. Et nous avons du même coup réduit l’une des inégalités les plus insupportables, à savoir l’inégalité devant la mort. C’est un progrès dont doivent tenir compte celles et ceux qui dénigrent encore trop facilement la retraite à 60 ans, oubliant que, pendant trop longtemps, ceux qui travaillaient le plus durement profitaient le moins de leur retraite (...)

 

« En préservant le niveau de la retraite, nous avons fait un pas supplémentaire vers plus d’équité. La retraite est un droit contributif; elle doit donc être proportionnée au nombre d’années d’activité. En ouvrant le droit à la retraite dès 60 ans, il est incontestable que nous favorisons les carrières les plus longues et que nous réduisons l’écart qui existait dans le régime général, pour ceux qui ont commencé à travailler très jeunes, entre durée d’activité et durée de cotisation.

 

« L’avancée la plus significative concerne l’instauration d’un minimum de pension versé par le régime général. À ce minimum s’ajoutera une somme représentant en moyenne 20 % du salaire moyen de carrière servi par l’ARRCO. Les salariés situés au bas de l’échelle sont ainsi assurés de percevoir une pension minimum de 2 200 F versés par le régime général de la sécurité sociale, à laquelle s’ajoutera, pour les carrières complètes, un complément de 700 à 800 F soit, au total, de 2 900 à 3 000 F. Le Gouvernement a voulu, en prenant cette disposition, répondre à la demande des organisations syndicales. Que serait en effet, mesdames et messieurs les députés, le droit à la retraite à 60 ans si les salariés devaient y renoncer faute de disposer des ressources suffisantes pour vivre correctement ce temps de repos?

 

« Quelques grandes dates marquent profondément notre histoire sociale. Celle du 1er avril 1983 symbolisera la retraite à soixante ans. L’une des plus vieilles revendications ouvrières est désormais acquise. Le président de la République en avait pris l’engagement. Le Parlement en avait fixé le cadre par la loi d’habilitation du 9 janvier 1982, la volonté commune du Gouvernement et des partenaires sociaux a permis d’adapter les régimes qui relèvent de leur responsabilité aux conditions nouvelles créées par l’ordonnance du 26 mars 1982. Mesdames et messieurs les députés il vous appartient, aujourd’hui, de ratifier cette ordonnance en l’améliorant sur certains points et d’adopter les dispositions nécessaires à l’application de l’accord signé par les partenaires sociaux (Assemblée Nationale,  1983).

 

La réforme de la sécurité sociale est inséparable de celle du financement. Il est convaincu qu’il ne suffit pas d’équilibrer les comptes sociaux pour consolider durablement le système de protection sociale, il faut la doter d’un financement adapté. Dans ce but, il prépare un « Livre blanc » qu’il présente à l’Assemblée nationale le 23 juin 1983 :

 

« Notre système, rappelle-t-il, a été fondé sur l’idée d’assurance. Les droits résultent par conséquent d’une contribution. Ce système a évolué au fil des années vers une généralisation progressive en prenant en compte les devoirs de la société, autrement dit l’ensemble des acteurs de la vie économique et sociale, à l’égard de ses membres les plus défavorisés. La reconnaissance de droits sans contrepartie contributive, fondée sur la notion de solidarité s’est donc substitué à l’ancien système d’assistance sociale. Cette extension à des personnes sans capacité contributive et sans droits acquis par leur activité, d’un système mis en place par les seuls salariés et travailleurs indépendants cotisant sur leurs revenus professionnels, pose le problème des sources de financement... Un financement qui fait trop exclusivement appel aux cotisations, compte tenu de leur répartition entre salariés et employeurs, a pour conséquence de pénaliser le travail et de peser sur les investissements. La fiscalité, au contraire, présente l’avantage de recourir à plusieurs assiettes : revenus du travail et de la propriété, dépense, patrimoine ; elle permet de mieux répartir le prélèvement . Aucune de ces assiettes n’est parfaite - je le dis car je le pense - mais les imperfections de l’une peuvent être corriger par les avantages de l’autre...

 

On ne peut pas demander à un système construit sur un principe d’assurance de contribuer de manière croissante au financement des prestations de solidarité. Une telle politique porte atteinte aux fondements de la sécurité sociale. Nous avons donc besoin d’y voir clair en distinguant l’idée d’assurance de celle de solidarité . Chaque fois qu’il s’agit de garantir un revenu lié à l’exercice d’une activité professionnelle, l’assurance s’impose et, avec elle le système de cotisations sociales : vieillesse, maladie, invalidité, chômage. Au contraire, lorsqu’on veut garantir un minimum social à l’ensemble d’une population, la solidarité nationale s’impose et la fiscalité doit être envisagée » (Assemblée nationale, 23 juin 1983).

 

« La réforme du financement est encore à arrêter » conclut-il. Certes, il a fait reprendre par le budget de l’Etat l’allocation aux adultes handicapés, mais il hésite à s’engager sur la voie que suggère le Commissariat général du Plan et que Michel Rocard reprendra à son compte lorsqu’il deviendra Premier ministre, d’un transfert des cotisations sociales sur l’ensemble des revenus, la CSG. Celui-ci entraîne non seulement l’extension aux revenus du capital, à laquelle il s’est déclaré favorable, mais aussi aux « revenus de remplacement » et en premier lieu aux retraites. Or, les retraités rechignent. Il a pu le mesurer à propos d’une réforme de bien moindre ampleur : l’alignement des pré-retraites sur le droit commun des salaires en matière de cotisations maladie. Pierre Bérégovoy y voit, et plaide, un acte de justice sociale et de solidarité.

 

La mesure suscite très vite de très vives réactions. Alors qu’André Bergeron, alors secrétaire général de Force ouvrière, a donné au ministre son accord par écrit dans le cadre des économies destinées à rééquilibrer l’Unedic, il dénonce quelques mois plus tard « l’injustice faite aux préretraités ». Une baisse du niveau des préretraites, qui en l’absence de cotisations salariées était supérieur au salaire net antérieur de l’intéressé, peut-être acceptable, mais l’idée d’imposer des cotisations sur un revenu de remplacement touche aux principes de base de la sécurité sociale. La CGT et FO s’y opposent. « Nous devons avoir le courage de tout mettre à plat » répète-t-il. Mais il voit bien à chaque meeting électoral que l’opinion n’est pas prête. Il faut la convaincre, et cela ne se fait pas du jour au lendemain.

 

La réforme de la protection sociale, telle qu’il a exposé à l’Assemblée nationale, Pierre Bérégovoy l’expérimente dès l’automne pour sauver l’assurance chômage. La relance économique de 1981 avait un instant suspendu sa poussée, mais la rigueur imposée par l’inflation héritée des années soixante-dix, provoque une nouvelle progression. L’Unedic doit faire face fin 1982 à un important déficit qui menace sa viabilité. Le patronat refuse toute augmentation des cotisations et le 17 novembre 1982, il dénonce la convention qui régit l’assurance-chômage. Pierre Bérégovoy répond par un décret, le 29 novembre qui fixe « à titre exceptionnel et provisoire » les conditions de fonctionnement de l’Unedic et prévoit que si le 19 novembre 1983, terme normal de la convention en cours, un accord n’est pas intervenu, les pouvoirs publics légiféreront. La négociation ne s’engagera véritablement qu’à l’automne et n’aboutira qu’au petit matin du 10 janvier 1984.

 

L’accord reprendra dans ces grandes lignes la distinction proposée par Pierre Bérégovoy entre assurance et solidarité. Dans ce but, une double allocation de solidarité est créée, l’une d’insertion pour les jeunes, l’autre dite de solidarité pour les chômeurs en fin de droits. Mais l’irrésistible montée du chômage change la nature du dispositif en transformant les chômeurs en « nouveaux pauvres ». Le décret de novembre 1982 est pointé du doigt à gauche. Pierre Bérégovoy prend l’accusation comme une injustice. S’il a réduit le montant des allocations, il a aussi institué un filet de sécurité et assurer un revenu minimum avant l’heure à des chômeurs qui seraient de toute façon parvenus en fin de droits au terme de la durée de leurs allocations. Et ceux-là mêmes qui dénoncèrent la réforme de l’Unedic salueront quelques années plus tard la création du RMI par Michel Rocard comme une « grande avancée sociale ». Le plus dur, c’est souvent de convaincre les siens.

 

Cette volonté, pour reprendre l’expression de Jean Jaurès lors du débat de 1903 sur les retraites ouvrières et paysannes, « de substituer l’arbitraire de l’aumône la certitude du droit », gouverne toute sa politique d’action sociale :

 

« Il faut dit-il, et c’est la formule que je vous demanderai de retenir, que l’action sociale, considérée trop longtemps comme une politique d’assistance, devienne une politique de développement social fondé sur la reconnaissance des droits des personnes et sur leur insertion dans la société. Cela vaut en premier lieu pour les personnes handicapées et pour tous ceux et toutes celles que la société a tendance à laisser un peu de côté.

 

« L’opposition entre la protection sociale et l’action sociale me paraît préjudiciable à la définition d’une politique qui se donne pour objectif l’emploi et la solidarité. Elle se fonde sur une distinction artificielle et que je crois fausse : d’un côté, une politique, la protection sociale, qui repose sur des droits reconnus à tout assuré; de l’autre, une action d’assistance et d’aide à ceux que la société rejette. Cette conception doit évoluer. Il faut reconnaître de vrais droits à ceux que la société traite trop souvent encore en “ exclus ”.

 

« L’action sociale doit, aujourd’hui, franchir une nouvelle étape et privilégier une démarche qui vise à assurer des droits et à permettre l’autonomie et la responsabilité des bénéficiaires. À ceux que la société refuse de traiter comme tout le monde – je pense en particulier aux handicapés – comme à ceux qui, privés d’emploi, sont rejetés dans les zones de pauvreté, nous devons l’emploi et la solidarité. C'est dire que, dans mon esprit, l’action sociale doit avoir pour but l’insertion sociale (Congrès national de l’association des handicapés de France, 1° Octobre 1983)

 

« Ainsi en ce qui concerne les personnes handicapées, il reste toujours des injustices à réparer et des améliorations à apporter. Et la technique nous offre de telles perspectives d’améliorations de la situation des personnes handicapées que ce serait une grande erreur que de ne pas voir grand et toujours plus loin. D’abord que voulons-nous? Je le rappelle, à nos yeux, toute personne, quelles que soient ses capacités propres, doit disposer des moyens d’une insertion sociale harmonieuse dans la société. Ce principe posé, la société doit mesurer ses responsabilités. Il en est dans l’apparition des handicaps, pas pour tous, sans doute, mais pour beaucoup, faute d’information et de prévention. Il est d’autres responsabilités essentielles, dans la mise en œuvre de la solidarité à l’égard des personnes handicapées. Cette double constatation m’a conduit à définir notre politique, en ce domaine, autour de trois objectifs. Nous devons garantir à chaque citoyen les chances d’une intégrité physique et mentale en connaissant mieux les déficiences afin de mieux lutter contre leur apparition. Nous devons permettre aux personnes handicapées de retrouver la plus grande autonomie possible en leur donnant les moyens de réduire leur incapacité et de développer leurs aptitudes. Nous devons, enfin, ouvrir aux personnes handicapées tous les lieux de la vie collective en ajustant l’environnement social et, notamment, en donnant à la société les moyens de savoir, de savoir faire et de faire (Mise en place du Conseil national consultatif des personnes handicapées, 21 juin 1984)

 

La même volonté l’anime quand, devenu Premier ministre, il engage une action de fond, jamais réalisée auparavant, en faveur des 900 000 chômeurs de longue durée que compte alors le pays :

 

« Nos nations doivent enfin faire face à une problématique nouvelle. La société postindustrielle produit toujours plus de richesses, mais moins d’emplois. C’est la loi d’airain du progrès technologique. La réponse néo-libérale est claire : laissons le salaire baisser jusqu’à ce qu’il ajuste l’offre et la demande d’emplois, et démantelons protection sociale et droit du travail pour réduire le coût de la main d’œuvre. La réponse social-démocrate était également simple, jusqu’à une date récente : sur les rémunérations de ceux qui ont un emploi, ponctionnons assez pour financer les revenus de remplacement de ceux qui sont privés de travail.

 

Cette logique s’épuise devant l’aggravation du chômage. Aussi faut-il procéder à une double évolution. D’abord passer des politiques publiques dites “ passives ”, essentiellement centrées sur l’allocation aux chômeurs, aux politiques “ actives ”, fondamentalement orientées vers la réinsertion. À travers le programme “ 900 000 chômeurs de longue durée ”, c’est cela que nous recherchons : l’argent public est mieux utilisé à financer le travail – même dans des activités d’intérêt général – ou la formation, qu’à compenser l’inactivité. Ensuite, enrichir le contenu en emplois de la croissance, en particulier grâce au partage du travail (...) et imaginer un autre rapport entre emploi et revenus (Vu de Gauche, novembre 1992).

 

Pierre Bérégovoy, dans les différents postes ministériels qu’il a occupé, n’a jamais eu directement en charge les questions de formation. Mais elles sont un élément clé de la philosophie de liberté et de solidarité. Et d’abord pour des raisons personnelles. Ayant dû interrompre ses études pour des raisons familiales, malgré le soutien de son instituteur, Gaston Levieux, il ne les reprendra qu’après la guerre, grâce à la création de l’Université du travail à Strasbourg. Il sait d’expérience « qu’il est plus difficile à réussir dans la vie professionnelle ou dans la vie tout court quand on n’a pas un bon bagage de départ et j’invite les jeunes à acquérir ce bagage ... et que le milieu social, les circonstances, font que, parfois, on ne peut pas l’acquérir. Alors, il ne faut pas désespérer, il faut se mettre au travail. La formation professionnelle, ça aide et puis l’on peut rencontrer sur son chemin quelqu’un qui vous tend la main, cela s’appelle la solidarité » (Avec Anne Sinclair à 7 / 7, 8 mars 1992).

 

Or, répète Pierre Bérégovoy, « j’ai le sentiment que nos sociétés sont plus rigides qu’elles ne l’étaient, qu’elles sont moins favorables à la mobilité sociale qu’au cours des années cinquante ». Dans ce contexte, la formation n’en prend que plus d’importance comme « instrument de l’égal accès au savoir et à l’emploi ».

 

« Une société digne de ce nom est une société qui refuse que les dés du destin social soient par avance et définitivement jetés. L’école a été inventée pour apprendre mais aussi corriger les mécanismes de reproduction sociale. Dans le même temps où nous améliorons l’appareil éducatif, nous devons aujourd’hui compléter le dispositif scolaire afin de rattraper ceux qui en ont été exclus. Cette idée de la “ seconde chance ” est fondatrice des formes nouvelles de combat pour l’égalité et la promotion sociales. Si Jules Ferry existait aujourd’hui, je suis persuadé qu’il s’attacherait à fortifier ces cordes de rattrapage ou de rappel.

 

La formation, « c’est d’elle que dépend notre compétitivité économique actuelle et future, car notre plus grand et notre plus précieux capital est le capital humain. C’est d’elle que dépend notre cohésion sociale à venir. La formation participe au premier chef à la lutte contre le chômage et l’exclusion dont nous mesurons les effets nocifs sur la cohésion nationale. On le dit moins souvent, pourtant, cela ne compte pas moins à mes yeux : c’est de l’éducation et de la formation que dépend la maturité démocratique de nos sociétés.

 

« La formation, ce n’est pas simplement la transmission d’un savoir-faire technique. C’est aussi le partage du savoir tout simplement, l’accès pour tous aux outils intellectuels, la possibilité d’acquérir ce que l’on n’a pas hérité. C’est la possibilité pour chacun de devenir le sujet, ou plus exactement l’acteur, de son propre destin. La formation, c’est l’accouchement de la citoyenneté, c’est l’ouverture à la responsabilité individuelle et collective dans la société.

 

« C’est une conviction que j’ai depuis longtemps, conviction profondément républicaine qui trouve son origine historique dans le mouvement des Lumières : le plus sûr moyen de transformer le monde, c’est de former les hommes qui l’habitent.

 

« La politique du gouvernement en la matière, avec une grande continuité, vise deux objectifs : élargir l’accès à la formation professionnelle, améliorer l’efficacité des dispositifs. Nous sommes animés par une double ambition : que la formation puisse bénéficier à tous, et qu’elle puisse bénéficier mieux à chacun. Élargir l’accès signifie essentiellement trois choses : diversifier les voies de la formation initiale, développer les cordes de rattrapage pour ceux qui ont laissé passer leur première chance, étendre le champ de la formation permanente.

 

« L’objectif est simple : faire sortir l’apprentissage de l’obscurité où nos traditions académiques de formation surtout théorique l’avaient confiné. Le faire entrer de plein droit dans la culture des entreprises, y compris des grandes entreprises. Organiser son renouveau quantitatif et qualitatif afin de favoriser l’adaptation entre l’offre et la demande de qualification, et par conséquent entre l’offre et la demande de travail. C’est dans le même esprit que le gouvernement travaille à améliorer la formation en alternance sous statut scolaire. Personnellement, je déteste les querelles théologiques, et les esprits sectaires, les rivalités inutiles qui nuisent à l’intérêt général. Les entreprises ne doivent pas dénigrer l’éducation nationale; l’éducation nationale ne doit ni mépriser les entreprises ni se méfier d’elles. Il n’y a donc pas à mes yeux une formation indigne des exigences académiques qui serait l’apprentissage, et une formation indigne des exigences économiques qui serait l’alternance sous statut scolaire. La formation en alternance doit marcher sur ses deux pieds, égaux en efficacité et en dignité.

 

« Nous avons encouragé l’apprentissage; de même, nous encouragerons l’alternance dans le cadre scolaire. Il y a aujourd’hui 700 000 élèves dans l’enseignement professionnel : c’est dire l’importance des mesures prises en ce domaine. Il s’agit de faire en sorte que s’organise un véritable partenariat pédagogique entre l’école et l’entreprise. Il faut que les entreprises encadrent véritablement les élèves qu’elles accueillent, qu’elles participent à la réflexion sur les formations dont elles sont l’un des maillons, qu’elles prennent une place à part entière dans le contrôle des compétences et la délivrance des diplômes

 

« J’ajoute d’ailleurs qu’une telle perspective n’est pas réservée aux jeunes Nous savons tous que l’organisation traditionnelle de la vie entre la formation, l’activité et la retraite n’est plus de saison. De la même façon que la réorganisation des rythmes d’activité et de loisir sera bouleversée par le partage nécessaire du travail, de même la formation ne peut pas être réservée aux âges les plus précoces de la vie. En vous quittant, je vais aller saluer les nouvelles formations d’ingénieurs : c’est le type même de métamorphose des rythmes d’alternance entre l’activité et la formation, justifiée à la fois par les nécessités économiques des entreprises, et le désir d’épanouissement et d’accomplissement personnels des salariés (Entretiens Condorcet, 24 septembre 1992)

 

Ses convictions, la République les résume: la liberté et l’égalité, la fraternité et l’esprit de tolérance, la souveraineté du peuple, l’éducation et la laïcité. « La République a tenté pendant deux siècles, sans jamais s’épuiser malgré les épreuves, cette nécessaire synthèse. Là réside sa grandeur(...) La pensée républicaine a su triompher de deux périls opposés : l’excès d’idéalisme et l’excès d’empirisme ». Il se méfie de ces doctrinaires qui « néglige l’homme réel au nom d’un homme idéal, moins utopistes que sectaires, plus géomètres que politiques » (Sorbonne, 24 septembre 1992). Cette République, il la veut meilleure, débarrassée des mannes de la corruption. Dans son discours de politique générale à l’Assemblée nationale, Pierre Bérégovoy a annoncé sa volonté de poser publiquement le problème de la corruption et d’y porter remède comme il la déjà fait pour la concurrence, les opérations de bourse et la lutte contre le blanchiment de l’argent sale.

 

« Le financement des partis qui concourent à l’exercice de la démocratie, celui des campagnes électorales, étaient soumis et le sont encore à un discrédit injuste. Trop de polémiques, trop de controverses ont alimenté la rumeur pour qu’il ne soit pas nécessaire de clarifier les rapports de la société avec l’argent. Je le dis avec gravité : les honnêtes gens sont légion dans notre pays et il en est ainsi également dans notre vie politique. Ce n’est pas seulement des relations de la politique avec l’argent qu’il nous faut parler mais aussi de la nécessaire transparence de l’activité économique en tous domaines.

 

« La question du financement des partis politiques et des campagnes électorales est difficile. Son acuité est plus grande encore avec le recours aux procédés modernes de communication. Avant les dernières élections régionales et cantonales, moins coûteuses, les élections de ces dernières années en ont démontré le coût sur les murs de nos villes et dans nos boîtes aux lettres. Des progrès ont été accomplis par les lois adoptées, en 1988 puis en 1990, sous l’impulsion du Président de la République et sur les propositions des gouvernements de Jacques Chirac et de Michel Rocard. Cette question est-elle définitivement résolue ? Personnellement, je ne le crois pas. Mais j’admets parfaitement que l’on pense le contraire ici ou là. C’est pourquoi j’ai souhaité que la question du financement par les entreprises soit posée clairement au Parlement. Les entreprises finançaient depuis toujours les partis, sans limite, sans règle, sans contrôle. Les lois de 1988 et de 1990 ont introduit des plafonds, un contrôle et des règles. Où il y avait anarchie, et parfois abus, le droit a été introduit.

 

« Mais le financement demeure secret. Les citoyens ne savent pas qui donne et qui reçoit. Surtout, est-il normal que les entreprises financent la vie politique ? Est-ce dans leur nature ? Et qui empêchera demain que, là où il y a eu don, les citoyens ne craignent qu’il y ait eu aussi influence ? Ceux qui proposent de réduire les plafonds de dépenses, de rendre transparents les dons d’entreprises reconnaissent cette nécessité d’améliorer les choses, et ils ont raison. Faut-il aller plus loin ? C’est la conviction du Gouvernement, en poursuivant jusqu’au bout la moralisation commencée en 1988 : interdire les dons d’entreprises aux partis politiques et aux candidats ; et, naturellement, majorer la dotation aux partis pour leur permettre de fonctionner en garantissant leur indépendance. Il nous est dit que ce serait le retour des financements occultes et délictuels. Non, car le risque peut être supprimé par l’efficacité des contrôles et la crainte des sanctions. Les lois actuelles nous en donnent les moyens et s’il faut les renforcer, renforçons-les. Car il y aura toujours des malins pour tenter et des faibles pour céder. Leur comportement relève alors de la justice » (Assemblée nationale, 13 Octobre 1992).

 

Annoncée en avril 1992 dans son discours de politique générale, le Premier ministre demande un rapport qui lui est remis fin juin. La loi sur la corruption, présentée en conseil des ministres en octobre, est votée quelques semaines plus tard. Pendant ces huit mois les pressions n’ont pas manqué pour retarder ou édulcorer le projet de loi. Le Premier ministre compose mais ne cède pas sur l’essentiel: le strict encadrement des financements venant des entreprises.

 

 

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Ce qui vaut pour l’économie française, vaut pour l’économie mondiale : liberté et solidarité fondent dans les deux cas sa pensée. La longue collaboration qu’il a eu dans les années soixante avec Pierre Mendès-France l’a initié aux questions monétaires internationales et a fixé sa philosophie. Mais quand le 17 juillet 1984, Pierre Bérégovoy est nommé ministre de l’économie, des finances et du budget, la plupart des observateurs, comme des hauts fonctionnaires qui l’accueil avec une certaine condescendance dans les salons du duc de Morny[5], ignore tout, ou presque, de l’intérêt que le nouveau ministre porte aux questions monétaires. Pierre Bérégovoy leur apparaît d’abord comme un politique et un négociateur social, justifiant sa nomination comme ministre des affaires sociales. De plus, sa position, en mars de l’année précédente, en faveur d’une sortie du SME, le dessert plutôt qu’elle ne plaide pour sa connaissance des questions monétaires. Situation somme toute idéale qui permet au nouveau ministre de surprendre tout le monde par la sûreté de ses analyses et la rapidité de ses initiatives tant au plan interne qu’au niveau international.

 

L’attitude de Pierre Bérégovoy en matière monétaire ne diffère guère de celle des hommes de sa génération et qu’avait su, en son temps, incarner le général de Gaulle. Elle mêle à la fois le souvenir ancien d’une longue stabilité monétaire - le franc germinal - et la conviction que la France ne peut se faire entendre sur la scène internationale que si elle a une monnaie forte. Le refus de dévaluer de François Mitterrand en mai 1981 participe de cette culture autant que de sa volonté de « ne pas donner une prime aux spéculateurs » . Malheureusement, il se retrouve dans une situation analogue à celle qu’avait connu Léon Blum en 1936[6], refusant la dévaluation mais héritant d’une situation qui ne laisse aucune autre issue. La stabilité du franc est donc une exigence qui ne se discute pas. Encore faut-il que la monnaie trouve une parité viable. Or la politique de relance de la consommation menée au lendemain de la victoire présidentielle a retardé l’engagement d’une politique de désinflation qui suppose la désindexation des salaires - en réalité, la politique de Jacques Delors a moins consisté à désindexer qu’à passer d’une indexation sur l’inflation constatée à l’inflation prévue - De plus, le respect des procédures du SME, qui oblige le gouvernement qui souhaite dévaluer à venir négocier les nouvelles parités avec ses partenaires était ressenti par Pierre Bérégovoy comme un obstacle à un réajustement rapide et une mise sous tutelle de la France. Plutôt que de devoir une troisième fois repasser sous les fourches caudines allemandes, il préférait, puisque la dévaluation était de toute façon inévitable, que le gouvernement français assume seul la responsabilité de sa politique en sortant du SME.

 

Cette décision supposait une politique plus dure que celle qui fut décidée, notamment par une forte baisse des taux des livrets d’épargne, mais laissait aussi espérer une remontée rapide du franc qui justifierait l’effort demandé. Le président Mitterrand s’y refusa, parce qu’il estimait que la gauche n’était pas politiquement en mesure de l’accepter et que ce choix lui apparaissait comme un renoncement, fut-il temporaire, à la construction européenne deux mois à peine après le soutien remarqué apporté au Chancelier allemand, Helmut Kohl dans l’affaire de l’installation des fusées Pershing en Allemagne[7]. En juillet 1984, il n’y avait plus lieu de revenir sur ce débat. Restait à faire en sorte que le France n’ait plus à dévaluer. Pierre Bérégovoy s’en fera un point d’honneur, et sans la bévue d’Edouard Balladur, en avril 1986, se prenant pour le général de Gaulle à son retour en 1958, la dévaluation de mars 1983 aurait été la dernière. Rigueur et réformes furent les conditions de la stabilité monétaire retrouvée.

 

A la volonté de construire un franc durablement solide, garant du pouvoir d’achat des revenus et de l’épargne des français comme capable d’attirer les capitaux étrangers, Pierre Bérégovoy ajouta l’habileté tactique. L’occasion lui fut offerte en août 1985 lorsque l’Italie réclama un réajustement de sa parité. Alors que Jacques Attali, conseiller spécial du président de la République, préconisait de se mettre dans le sillage italien pour se donner un peu d’air à la veille de la campagne législative de mars 1986, le ministre déclara simplement que « le franc suivrait le mark », et, comme à son habitude, tous les vendredi, il prit le train de 12 heures pour Nevers (ville dont il était maire). Pour constater que la France n’était pas concernée par la dévaluation italienne, la présence du directeur du Trésor à la réunion des ministres des finances prévue le samedi à Bruxelles suffirait. Le franc n’avait pas eu à combattre, mais il en sorti conforté.

 

Le ressort caché de sa détermination à tenir la monnaie était en fait le même que celui qui l’avait conduit à préconiser la sortie du SME : avoir une politique monétaire qui fasse que la France soit respectée par ses partenaires et puisse ainsi redevenir un acteur écouté, à défaut d’être influent, sur la scène européenne et internationale. Or, des contacts qu’il avait eu avec James Baker, alors secrétaire américain au Trésor au printemps à Washington lors de la réunion semestrielle du Comité intérimaire du FMI, puis au Japon en juin à l’occasion d’une réunion du groupe des Dix, il avait compris que la politique monétaire américaine était sur le point de changer. Depuis le début de l’année 1985, le dollar redescendait doucement des sommets qu’il avait atteint, à 10,50 francs. La France avait un intérêt évident à cette baisse pour accélérer la désinflation, compte tenu de l’impact du dollar sur le prix de l’essence. Mais elle avait aussi des inconvénients, notamment en rendant les produits américains plus compétitifs.

 

Dès la première réunion du Fonds monétaire international à laquelle il avait participé, en septembre 1984 à Washington, il avait posé le diagnostic qui allait guider sa politique jusqu’aux accords du Plaza. A un journaliste, qui lui demandait pourquoi le dollar avait atteint des cours aussi élevés et qu’est-ce que l’on peut faire, il avait répondu :

 

« Le dollar est élevé parce que l’Amérique a un déficit budgétaire très important et qu’il lui faut le financer par un appel à l’épargne mondiale. Il s’agit là d’une mauvaise raison de la hausse du dollar, qui a de quoi préoccuper les dirigeants américains. Deuxième raison de la hausse du dollar : le dynamisme retrouvé de l’économie américaine. Je l’ai dit dès le mois de septembre, il me semble que la reprise économique américaine est durable. Voilà les causes de la hausse du dollar.

 

« Voyons-en les inconvénients et les avantages. Les inconvénients : cela renchérit le coût de nos importations, le prix du pétrole aussi d’ailleurs. Cela renchérit le coût de tout ce que nous achetons à l’étranger, en particulier dans la zone dollar. Cela risque donc d’avoir des répercussions sur notre commerce extérieur et sur nos prix, en France et dans les autres pays européens. Avantages : cela rend les produits français, les produits européens compétitifs, y compris sur le marché américain. Et j’en tire deux leçons. Première leçon : il faut être très vigilant en France dans la lutte contre l’inflation. C’est encore plus important aujourd’hui qu’hier (Interview de Patrick Lecocq d’Antenne 2, Washington, 24 septembre 1984).

 

Dans ces conditions, pour être favorable à l’économie française, et à l’économie mondiale en général, une baisse du dollar ne doit pas casser la croissance américaine et être suffisamment ordonnée pour permettre une baisse continue des taux d’intérêt. C’est ce que Pierre Bérégovoy n’avait cessé de plaider depuis son arrivée au ministère des finances. Aussi quand vers la fin août, James Baker l’appela en sa mairie de Nevers pour proposer qu’une réunion secrète se tienne à New-York pour décider d’une coordination des politiques monétaires afin d’assurer un « atterrissage en douceur » du dollar, Pierre Bérégovoy lui donna un accord immédiat. Il engrangeait les premiers résultats de la politique monétaire conduite depuis un an : face aux réticences allemandes et anglaises, la France était redevenue un partenaire monétaire nécessaire aux américains.

 

La réunion se tint à l’hôtel Plaza de New-York, les 20 et 21 septembre 1985, à la surprise générale. De retour à Paris, le ministre réunit la presse dans la salle Colbert du ministère, lieu habituel des points de presse, devenu depuis une salle des antiquités mésopotamiennes du Grand Louvre.

 

 « J’ai souhaité vous rencontrer pour vous remettre le communiqué qui a été adopté par les ministres et les gouverneurs du groupe des Cinq[8] : États-Unis, Royaume-Uni, Japon, Allemagne fédérale et France. Vous l’aurez donc dans sa traduction française. Vous savez que ce communiqué a été jugé par les cinq ministres au cours d’une conférence de presse commune, comme un communiqué important, d’autant plus important aux yeux de la France, qui confirme ce que nous n’avons cessé de dire : les taux de change ont une incidence sur l’activité économique mondiale et sur la situation des pays en développement. Vous remarquerez que le point 5 dit ceci : les ministres et gouverneurs ont été d’avis que les modifications récentes des conditions économiques fondamentales, ainsi que des engagements politiques pour le futur, n’avaient pas été pleinement reflétés dans le marché des changes. Cela veut dire que le marché n’a pas reflété l’évolution des conditions économiques.

 

« Je voudrais attirer votre attention sur le point 18, dans lequel, il est dit ceci : “ Les ministres et gouverneurs sont convenus que les taux de change devaient jouer un rôle dans l’ajustement des déséquilibres externes. Pour ce faire, les taux de change devraient mieux refléter les données économiques fondamentales que ça n’a été le cas ”. Les ministres et gouverneurs considèrent que les actions politiques conduites doivent être mises en œuvre et renforcées, pour améliorer encore les données fondamentales. Ce sont des déclarations de chacun de nos pays. A la lumière des modifications actuelles et à venir des données fondamentales une appréciation ordonnée et plus ample des principales devises autres que le dollar, contre le dollar lui-même, est souhaitable. Ils se tiennent prêts à coopérer plus étroitement, afin d’encourager cela, lorsqu’une telle action s’avérerait utile. En gros on dit : le dollar est surévalué par rapport aux autres monnaies, par rapport aux monnaies européennes, par rapport au yen. Mon sentiment et celui de mes collègues européens c’est que le yen doit se réapprécier plus que les monnaies européennes.

 

« Cette réunion s’est tenue à l’initiative du gouvernement américain, de M. James Baker. Nous l’avions préparée avec soin, et elle a permis d’aboutir aux conclusions écrites et elle a eu aujourd’hui quelques conséquences sur le marché des changes, comme vous avez pu l’observer. Dans la dernière phrase qui est citée dans le communiqué : “ Ils se tiennent prêts à coopérer plus étroitement afin d’encourager cela, lorsqu’une telle action s’avérerait utile ”, est-ce que ça n’a pas déjà été écrit ? ça n’a pas été écrit de la même façon. Vous avez bien raison de poser la question, parce que je crois qu’elle est très pertinente. En effet, en janvier, nous avions dit dans un communiqué qu’il fallait éviter les mouvements désordonnés sur le marché des changes. Là, nous portons un autre jugement. Nous disons: le dollar doit baisser. Et nous mesurons dans plusieurs paragraphes de ce communiqué les conséquences négatives sur l’économie mondiale d’un dollar surévalué, premièrement : ralentissement de l’économie américaine, risque de protectionnisme, et autres inconvénients sur les pays en voie de développement : alourdissement de la dette, ralentissement des échanges commerciaux.

 

« Tout cela, nous le disions d’ailleurs aussi, il faut bien le dire, peut-être un peu plus timidement, dans les communiqués précédents, mais nous n’avions pas été jusqu’à dire que le dollar devait baisser puisque très souvent il était considéré que les marchés avaient à fixer librement les taux de change. Je crois que c’est la première fois que nous disons très clairement que les taux de change actuels ne reflètent pas les données fondamentales de l’économie mondiale et de l’économie de chacun de nos pays, les forces et les faiblesses. Cela nous le disons ensemble et nous indiquons qu’il faut, bien entendu, que le dollar se déprécie par rapport aux autres monnaies. J’ajouterais que nous restons fidèles aussi aux idées que nous avions exprimées, c’est que le mouvement doit être ordonné. Vous trouverez dans une phrase finale une appréciation ordonnée et plus ample des principales devises par rapport au dollar. Donc je crois que ce communiqué marque un réel progrès par rapport à tout ce que nous avons fait.

 

« Je ne veux pas du tout tirer la couverture à nous. Je constate simplement que nos thèses ont été prises plus largement en compte depuis plusieurs mois, comme je vous l’avais indiqué à plusieurs reprises au cours de nos rencontres du jeudi matin. Je disais : la thèse de la France c’est qu’il faudrait une réforme fondamentale. Certains disent qu’il faudrait une amélioration. Mais je sentais venir le moment où, d’une part l’instabilité et, d’autre part, la permanence d’un dollar trop élevé, posaient de telles interrogations sur nos partenaires économiques et commerciaux, qu’une décision s’avérerait utile. Nous avions agi pour cela encore à Tokyo. Cette réunion est un point d’aboutissement heureux. Nous aurons à apprécier à Séoul les conséquences de la déclaration que nous venons d’adopter » (Paris, 23 septembre 1985).

 

Pierre Bérégovoy ne se méprend pas sur le sens de son entente avec James Baker. A Nicolas Beytout et Jean-Michel Lamy qui l’interrogent à ce propos, il répond «  Ce n’est pas parce que je me suis entendu avec James Baker qu’il faut parler d’un axe privilégié. L’intéressé lui-même en serait très surpris. Non, c’est beaucoup plus simple que cela : nous nous sommes mis d’accord pour faire baisser le dollar et obtenir que le yen se réapprécie, plus que les monnaies européennes. C’est ce qui se passe. Nous pouvons nous en réjouir » (Les Echos, 7 Octobre 1985). Mais au-delà de cette convergence d’intérêts, les désaccords de fonds subsistent. Les Etats-Unis, comme la plupart de nos partenaires européens, notamment l’Allemagne et la Grande-Bretagne, restent attachés à un système monétaire international de changes flottants. La France plaide, comme elle le fait depuis la décision de 1971 du président Nixon de décrocher le dollar de l’or, pour un nouveau Bretton Woods. Il y faudra beaucoup de temps - « Ce sera l’œuvre d’une génération » a dit le président Mitterrand à l’occasion du cinquantenaire de l’accord qui réorganisa le système monétaire à la veille de la victoire des alliés -. L’accord du Plaza est un premier pas vers plus de stabilité, il n’est pas encore la stabilité souhaitée. Pierre Bérégovoy le redit devant l’assemblée annuelle du FMI et de la Banque mondiale qui se tient cette année là à Séoul, comme il l’avait fait l’année précédente à Washington. Il reprend l’idée développée par Jacques Delors, son prédécesseur rue de Rivoli, d’un système fondé sur le trépied que constituent les trois zones monétaires: dollar, écu, yen:

 

« La France, comme vous le savez, a toujours considéré que les problèmes commerciaux et monétaires étaient liés. Nous avions dit que la surévaluation du dollar entraînerait une spéculation permanente sur le marché des capitaux et faussait les rapports de compétitivité entre les économies. La reconnaissance, à New York, que les taux de change fixés par le marché ne correspondaient pas aux réalités économiques fondamentales est une confirmation de ce que nous pensions depuis longtemps et qu’avait exprimé avec force le président de la République française, M. François Mitterrand, aux sommets de Versailles et de Williamsburg. Nous nous félicitons de cette évolution. Il a été utile que le réalisme et le pragmatisme l’emportent sur les certitudes antérieures. Le dogmatisme n’est jamais de bon conseil.

 

« Le gouvernement français a proposé une perspective pour