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François Mitterrand 4 mai 93
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Allocution prononcée par François Mitterrand Président de la République, lors des obsèques de Pierre Bérégovoy Nevers, mardi 4 mai
1993 Madame, Mesdames, Messieurs, Je
parle au nom de la France, lorsque j'exprime ici le chagrin que nous cause la
mort d'un homme dont chacun savait ou percevait la qualité rare faite de
courage, de désintéressement, de dévouement au bien public, Je
parle au nom de la France, lorsque je dis devant son cercueil qu’avec Pierre Bérégovoy
elle a perdu l'un de ses meilleurs serviteurs et qu'elle en prend conscience
sous le choc d’un drame où se mêlent grandeur et désespoir, la grandeur de
celui qui choisit son destin, le désespoir de celui qui souffre d'injustice à
n'en pouvoir se plaindre, à n'en pouvoir crier. Et je
parle au nom de ses amis pour dire qu'ils pleurent un homme intègre et bon, pétri
de tendresse et de fidélité, à la fois préparé à subir les épreuves que réserve
le combat politique, et fragile quand ce combat dérive, change de nature et
vise au cœur. Sa tradition à lui était celle
d'un enfant pauvre, fils d'un père émigré, devenu ouvrier d'usine, et d'une mère
ouvrière aussi qui tint ensuite un petit commerce dans un quartier populaire.
Il a connu la chance irremplaçable d'une famille unie, auprès de ses parents
d'abord, dans son propre foyer ensuite où l'on pratiquait la simple vertu d'une
vie qui se gagne à force de travail, de constance et d'études, où rien n'est
jamais donné. Il a
suivi l'itinéraire qui va du certificat d'études au CAP d'ajusteur technique,
des cours du soir aux examens professionnels, aussi bien à la SNCF qu'à Gaz de
France. Il a franchi de degré en degré, en passant par la Résistance, le
syndicalisme et l'action politique, les étapes qui l'ont conduit à cette maîtrise
du savoir et du style qui lui ont permis d'exercer les plus hautes charges du
pays, dont il était justement fier. Nombreux
ont été les hommages rendus à Pierre Bérégovoy par ceux de ses adversaires
politiques qui respectaient sa personne et mesuraient l'importance de son
oeuvre. Qu'ils en soient remerciés, et remerciée également leur présence
parmi nous. Mais si l'ont s'éloigne de nos débats intérieurs, cela fait du
bien que d'entendre aussi, ou de lire ces appréciations venues de l'étranger
et qui disent que «Pierre Bérégovoy mérite l'admiration pour avoir (je cite
ici le New
York Times) accompli quelque chose
d'extraordinaire, renforcé, réouvert l'économie française au point que les
comptes de la Nation apparaissent en meilleure santé que ceux de l'Allemagne
par exemple». Thème repris par
le journal allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung qui
ne ménage pas son admiration, je cite encore « pour cet homme qui n'ayant
pas fréquenté les écoles d'élite a réussi à s'imposer
comme une autorité dans le monde ». Ce
à quoi le Directeur Général du Fonds Monétaire International ajoute :
« Monsieur Bérégovoy comptait
parmi le petit nombre pouvant prétendre avoir réussi à gagner le respect
international et la crédibilité pour la monnaie de son pays ». Et
c'est l'OCDE qui parlait à son propos «d'une
performance exceptionnelle de la France », le Wall Street Journal qui
consacrait une publication entière à ce
qu'il appelait « ses succès ».
Il
semblait à Pierre Bérégovoy avoir accompli tout
ce qui dépendait de lui, tout ce qui relevait des moyens de la France pour
restaurer les équilibres nécessaires à notre économie. Mais il ne pouvait
empêcher que ce qui ne dépendait pas de lui au fort de la crise qui secoue le
monde occidental continuât de frapper les Français et il ne se résignait pas
au chômage, à la pauvreté, à la peine des gens simples. Se souvenant de sa
propre jeunesse, il en souffrait durement. Mais toujours et partout, il est resté
fidèle à ses choix. Ses
origines, son milieu l'avaient naturellement porté à militer au sein du
mouvement socialiste. Son expérience des luttes sociales, le mûrissement de sa
propre pensée l'ont ancré dans la conviction que là était sa voie, là était
son devoir. Il n'en a plus bougé, soucieux de concilier les obligations du réel
aux aspirations de l'idéal qui l'animait et que partagent tant des nôtres. Formé
à l'école de Pierre Mendès France, il m'a prêté son grand talent. Plus de
vingt ans de travail en commun à la direction du Parti Socialiste d'abord, Secrétaire
Général à la Présidence de la République, puis membre du gouvernement,
Ministre des Affaires Sociales, Ministre de l'Economie et des Finances, enfin
Premier Ministre. Son action m'autorise à redire aujourd'hui la capacité de
l'homme d'Etat, l'honnêteté du citoyen qui a préféré mourir, plutôt que de
subir l'affront du doute. Toutes
les explications du monde ne justifieront pas que l'on ait pu livrer aux chiens
l'honneur d'un homme et finalement sa vie au prix d'un double manquement de ses
accusateurs aux lois fondamentales de notre République, celles qui protègent
la dignité et la liberté de chacun d'entre nous. L'émotion,
la tristesse, la douleur qui vont loin dans la conscience populaire depuis
l'annonce de ce qui
s'est passé samedi, en fin de journée, près de Nevers, sa ville, notre ville,
au bord d'un canal où il était souvent venu goûter la paix et la beauté des
choses, lanceront-elles le signal à partir duquel de nouvelles façons de
s’affronter tout en se respectant donneront un autre sens à la vie politique ?
Je le souhaite, je le demande et je
rends juges les Français du grave avertissement que porte en elle la mort voulue
de Pierre Bérégovoy. Nous
sommes autour de vous Madame, autour de vos enfants, de votre cercle de famille,
avec le sentiment déchirant de ne pouvoir que vous accompagner sur le chemin
qui reste à faire. Un signe, un regard, une certaine façon de se taire pour
penser ou prier, le culte du souvenir et l'honneur d'être vos amis, voilà tout
ce que nous possédons pour vous aider à vivre l'absence, l'insupportable,
l'incompréhensible absence. Mais avec nous voyez cette foule, avant-garde des
millions de Français qui dans tout le pays partagent notre douleur. Voyez
Nevers, voyez la Nièvre, toutes opinions confondues, qui viennent à vous, qui
vous retrouvent et qui vous aiment. J'ai moi-même tant et tant parcouru ces
chemins que je reconnais la vieille terre fidèle où il va reposer, et je pense
à ces derniers mots du grand savant Jacques Monod que chacun répète en soi-même
jusqu'à la fin : «Je
cherche à comprendre.» |
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