|
Traité de Maastricht -- Mai 1992
|
|
|
Adapter
la Constitution à Maastricht, 1992 Introduction
: Le
9 avril 1992, le Conseil constitutionnel, suite à une saisine du président de
la République, avait considéré que trois séries de dispositions du traité,
parce qu'elles touchaient à l’exercice de la souveraineté nationale, nécessitaient
une modification de la Constitution. Etaient visés le droit de vote et d'éligibilité
aux scrutins municipaux des ressortissants des autres Etats membres, l'indépendance
de la future banque centrale européenne et l'irrévocabilité des taux de
conversion des monnaies, et, enfin, l’abandon de la règle de l'unanimité
pour les mesures ayant trait à l’entrée et à la circulation des
ressortissants de pays tiers. Pour franchir cet obstacle, François Mitterrand
choisit de réviser la Constitution par la voie parlementaire. Pierre
Bérégovoy, le 5 mai 1992, à l'Assemblée nationale, ouvrit donc le débat sur
le projet de réforme constitutionnelle. Pour la première fois d'une tribune
officielle, il se fit l'avocat de la totalité du traité de Maastricht et non
plus, comme hier, de son volet économique et monétaire. Ferme et résolu à l'égard
de ses adversaires déclarés, Pierre Bérégovoy, comme il s'y était engagé
quinze jours auparavant[1], se montra ouvert à l'égard de
l'opposition et prêt à tenir compte des propositions pertinentes des
parlementaires, quelle que fût leur appartenance. Ce n'était pas là l’effet
de la majorité relative dont il disposait au Palais Bourbon, mais la
manifestation de son espoir et de sa volonté de parvenir à susciter un vaste
mouvement de concorde nationale autour de l'Union européenne : « Le débat auquel nous participons est un moment important de notre vie nationale. Il s’agit
de décider ensemble ce que sera l'Europe de demain. Il s’agit aussi du destin
que nous allons offrir à cette vieille terre de France qui nous a été léguée
par l’histoire et que nous laisserons en héritage au siècle qui vient. Ce
choix ne souffre pas les arrière pensées. Il doit venir du plus profond de la
conscience. Tous,
nous aimons notre pays. Tous, nous lui souhaitons de développer le génie de
son peuple dans la fidélité à ses meilleures traditions. Et si nous avons
tous une certaine idée de la France, aucun d'entre nous n'est le dépositaire
de la vérité patriotique, aucun n'est le propriétaire des couleurs de la République. Traitons
nos interlocuteurs avec le même respect que nous sommes en droit d'exiger d'eux
: c'est la règle de conduite que je propose à chacun d'entre nous. L'élargissement
à l'Espagne et au Portugal, l'Acte unique et, maintenant l'Union européenne :
telles sont les trois étapes principales d'un grand dessein européen dont
personne ne contestera qu’il a été porté avec persévérance par le président
de la République. Le projet de révision constitutionnelle est l'aboutissement
de ce travail obstiné, méthodique et anticipant l'avenir. Nous avons maintenant le temps d’un grand débat,
et c'est heureux. Du traité de Rome à l'Acte unique, la construction européenne
a réuni plusieurs présidents et beaucoup de gouvernements. A chacun des grands
carrefours de cette histoire, la France a souvent discuté ; elle a parfois hésité
et finalement elle a toujours choisi de poursuivre une œuvre qu’elle avait
elle-même entreprise. Discutons donc, et voyons ceux qui, selon moi, risquent
de sacrifier l’avenir au nom d'une conception frileuse de la Nation, et ceux
qui entendent le préparer au nom d'un patriotisme audacieux. Il
s'exprime ici ou là une certaine appréhension de l'Europe, et disons même
parfois une espèce d'europhobie. Je
souhaite, en quelques mots dissiper les malentendus et apaiser les inquiétudes.
Mais je voudrais auparavant vous parler des espérances que fait naître l'Union
européenne. Espoir
de paix d'abord. J'appartiens
à cette génération qui a vu l’Europe du feu et du sang, quand le
nationalisme suscitait la guerre, quand la guerre attisait le nationalisme. En
une génération de réconciliation et de construction communautaire, des siècles
de déchirements fratricides ont été effacés. Il était temps que l’Europe
relève la tête, qu’elle écrive sur sa bannière, comme les rescapés du
Chemin des Dames : « Plus jamais ça ». Oui,
je crois à l'Europe car je désire passionnément la paix. La paix du continent
lui-même : paix franco-allemande, paix entre les Douze, paix également avec ce qu’on
appelait « l’autre Europe» et qui viendra s’arrimer à la
Communauté. Paix
et équilibre sur notre planète. Les États-Unis d’Amérique constituent
aujourd’hui la première puissance mondiale. Ce sont nos alliés ; leur
amitié nous est précieuse. Mais il n’est bon pour personne que le monde soit
à la merci d’une seule grande puissance. Au
XXIe siècle, d’autres grands acteurs mondiaux verront le jour, en
Asie ou en Amérique du Sud. Qui ne sent que l’Europe est pour la France le
moyen de tenir son rang et un facteur d’équilibre dans le nouvel ordre
international fondé sur le doit et la sécurité collective ? Espoir
de sécurité. Le trafic de drogue ou la grande criminalité ne connaissent pas
de frontières. Il était grand temps de développer une coopération pour la
justice et les affaires intérieures. C'est ainsi que l'Europe pourra être
pleinement celle de la liberté d'aller et venir, de s'installer et travailler à
l'intérieur de l'espace communautaire. Maastricht couronne Schengen : la
coopération étroite aux frontières est la condition de la liberté intérieure[2] Espoir
d'une meilleure maîtrise de nos équilibres démographiques. Chacun de nos États
connaît des problèmes d'immigration. La politique commune des visas
permettra de les traiter plus efficacement. Espoir
d'une meilleure qualité de vie. L’environnement, qui devient l'une des
attributions centrales du Parlement de Strasbourg[3],
sera pris en compte dans toutes les politiques communes. Espoir
enfin, et je voudrais y insister, de progrès social en Europe et par
l’Europe. Là
aussi, Maastricht est une nouvelle étape. La France agit en faveur d’un
espace social européen non seulement pour éviter la concurrence déloyale mais
aussi pour donner une vraie cohérence humaine à cette Communauté. Espace de
protection : c’est la charte des droits sociaux et la possibilité de la
concrétiser par des dispositions votées à la majorité qualifiée. Espace
de négociation entre les partenaires sociaux qui est maintenant
garanti. En
un siècle, l'Europe a inventé, notamment contre la tentation du
"laisser-faire, laisser aller", un modèle social avancé
: importance de la négociation collective, haut niveau de protection. Ce modèle
doit être garanti. Né dans une période de plein emploi, il doit être aussi
enrichi. Protection
des salariés et insertion des
exclus : en
un mot cohésion sociale du tissu européen. Bref,
là où nous avons déjà atteint des résultats élevés, le traité protège
nos acquis. Là où nous pouvons faire mieux ensemble, l'Europe avance. L’Europe
c'est le moyen que nous nous donnons pour maîtriser notre avenir dans le monde.
Le maîtriser et non pas le refuser, comme le voudraient certains. Le maîtriser
et non pas le subir, comme l'envisagent d'autres, qui s'en remettent trop
souvent seules forces du marché. J'ai
bien écouté les adversaires de la ratification. Ils développent trois
arguments principaux qui méritent une réponse[4].
D'abord,
ils ne combattent pas frontalement l'idée européenne. Ils refusent l'Europe
communautaire au nom d'une hypothétique Europe des Nations Les
plus entreprenants vont jusqu'à
recommander une Europe confédérale qui s'opposerait à une Europe fédérale.
Faux débat : nous n'en sommes pas à l'Europe fédérale. Mais nous allons
plus loin qu'une Europe des Nations car nous acceptons de partager des compétences
dans des domaines où l'on peut faire
à douze ce que l'on ne réussit pas à faire tout seul.[5] Europe technocratique, disent les mêmes. Il est
vrai que la technique administrative complique parfois inutilement les textes
qui résultent de l’application du traité de Rome ou de l’Acte unique. Il dépend
des gouvernements, agissant sous le contrôle de leurs Parlements, que les
corrections nécessaires soient apportées. Comme l’a fort justement dit M.
Raymond Barre, la Commission de Bruxelles a un pouvoir de proposition et d’exécution.
La décision, elle appartient au conseil des ministres de la Communauté, dans
le cadre des orientations définies par le conseil européen, autrement dit les
chefs d’État et de gouvernement. Quant au Parlement de Strasbourg, il partage
avec le Conseil le pouvoir législatif. Ira-t-on
plus loin dans le futur ? Certains le souhaitent, d’autres le
redoutent. L'histoire tranchera. Ce qu’il nous faut refuser en tout cas, c'est
le retour en arrière. Dans un monde de plus en plus ouvert et interdépendant,
qui pourrait accepter que l' Europe tombe en panne avant de se déchirer, qui
oserait prendre le risque de voir l'Allemagne ou l'Angleterre ou tel ou tel ou
tel autre pays s’isoler et déterminer sa politique en fonction de son seul
intérêt national ? Je
le dis avec d'autant plus de vigueur qu'il me paraît utile d'agir vite. Je
n'entends pas dramatiser les échéances. Mais l'histoire, ces dernier temps,
accélère la cadence : le bloc soviétique s'est disloqué, l’Allemagne a retrouvé son unité, le
monde a changé. Ce qui se passe malheureusement en Yougoslavie ou sur d'autres
continents rappelle à ceux qui savent voir et entendre que le chemin est court
entre l'espérance de la liberté et le réveil des égoïsmes ancestraux. Pour
l’heure, nos partenaires principaux n’en sont pas ébranlés. Ils tiennent
le cap. Le chancelier Kohl disait en substance récemment : l’Allemagne
unie fera encore plus pour l’Europe unie ; attitude responsable d’un
Européen convaincu agissant dans la fidélité aux principes qui guidaient, dès
1948, le chancelier Adenauer, M. de Gasperi, Winston Churchill comme Robert
Schuman et François Mitterrand.[6] Les
adversaires subtils de l’Union européenne disent en second lieu : la
monnaie unique, c’est la fin des politiques économiques autonomes et le
monétarisme
obligé. Croyez
l'ancien ministre des Finances qui a, comme d'autres, quelque expérience en la
matière. Notre politique monétaire n’est pas d'abord contrainte par l'Europe
mais par une économie mondiale ouverte ; la monnaie unique, tout au
contraire, c'est le moyen de faire face à cette contrainte. Elle est
fondée sur la stabilité monétaire, c'est vrai. Mais qui n'en voit les
avantages quand on compare ce qui s’est passé en Allemagne et chez ses
voisins depuis la fin de la seconde guerre mondiale. La dévaluation – fût-elle
compétitive – a toujours été la sanction de l’instabilité monétaire.
C’est la monnaie faible et l’instabilité des déficits qui provoquent le
ralentissement économique et non le contraire. Si
les taux d’intérêts sont élevés, ce n'est pas à cause de la stabilité
monétaire mais en raison du manque d’épargne mondiale aggravé par les déficits
américains. La toute puissance du dollar a permis à l’ économie américaine
de faire payer aux autres son déficit. N’y a-t-il pas là un motif supplémentaire
de créer une monnaie européenne qui puisse traiter d'égal à égal avec le
dollar et le yen ? Ouvrons les yeux : l'Europe de l'Ouest a ses difficultés,
mais les modèles si vantés autrefois qui vivaient en autarcie, où en sont-ils ?
C’est parce que je suis socialiste que je me refuse à la facilité de
l’inflation : un impôt sur les pauvres, une subvention pour les riches. Et
puis, la politique économique ne se réduit pas à
la monnaie. Sous le bouclier
d’une monnaie forte, il y a bien des choses à faire. C'est avec ces
autres instruments que nous sommes parvenus, alors même que nos parités étaient
pratiquement fixes, à réduire l’inflation, à améliorer notre compétitivité
dans le domaine des prix, à gagner des parts
de marché, à obtenir une croissance supérieure à la moyenne de celles de nos
voisins. L’Union
économique et monétaire, c'est l'espoir d'une plus grande croissance. Jacques
Delors l'a dit : elle nous permettra de créer plus d’emplois. Il a raison
parce qu'une monnaie unique facilitera les voyages et les affaires en Europe :
parce qu’une monnaie stable diminuera l’inflation et augmentera le pouvoir
d'achat. Troisième
argument principal des adversaires du traité : la monnaie unique ce
serait un pouvoir abandonné à une banque centrale toute puissante. Cet
argument n’est pas exact. D'abord le directoire sera nommé par le Conseil
européen et chaque État membre désignera son représentant au conseil
d'administration. Mais je ne veux rien vous cacher. Si je me suis rallié à la
proposition d’une banque centrale indépendante dont l’Allemagne faisait une
condition sine qua non, c'est parce qu’il m'est apparu que cette banque
centrale serait contrebalancée par une autorité économique forte et démocratique,
qui déterminerait l’essentiel : les grandes orientations économiques
et la politique monétaire extérieure, autrement dit, les taux
de change. Le
traité crée une Europe politique, rend possible une Europe sociale, institue
une "autorité économique" dans l'Union économique et
monétaire, ouvre la voie d'une Europe industrielle, reconnaît une nouvelle
citoyenneté communautaire. À partir de ces bases, l'Europe sera demain ce que
la France en fera avec ses partenaires. Craindre l'Europe au nom de la patrie,
c'est faire bien peu de crédit à cette dernière. Notre pays n'est pas l'objet
de l'histoire : il en est un acteur, il pèse sur les événements. Faire
l'Europe, telle est notre ambition. Sans défaire la France, telle est notre
volonté. Le
débat va s'ouvrir à l'Assemblée nationale puis au Sénat. La
volonté du président de la République et du gouvernement, c'est que naisse,
sur ce projet, un grand mouvement de concorde nationale. Car, je le répète,
tous les Français ont intérêt à l'Europe. Et quand je dis tous les Français,
je pense aux Français de métropole. Je pense aussi aux Français des départements
et territoires d'Outre-mer qui ont tant apporté au pays et qui lui apporteront
encore : qu’ils sachent que l’Europe, ce sera pour eux la solidarité
et le respect de leur spécificité. Il
ne peut être question de renégocier le traité. Il a fallu plus d’un an aux
Douze pour arriver à un accord, et le Parlement a été régulièrement tenu
informé des positions prises par la France. Le débat sur la monnaie unique,
c’est maintenant qu’il a lieu, de façon irréversible comme l’a souhaité
le chancelier Kohl lui-même et comme le prévoit le traité. Bien
entendu, le Parlement sera associé tout au long de la transition, ne serait-ce
que pour adapter avant 1997 1e statut de la Banque de France. Mais, vis-à-vis
des investisseurs, des marchés financiers, des opinions publiques, nous ne
pouvons indéfiniment différer les choix : ce serait retarder d’autant
les effets positifs de l’annonce de la monnaie unique. Refuser
l'éligibilité des citoyens européens, ce serait de même refuser le traité.
Pourquoi ne pas se réjouir que les enfants des autres pays membres et les nôtres
se sentent solidaires d’une même communauté, et citoyens d’une même
Europe ? Il
y avait des réserves légitimes sur l’éligibilité : le texte
constitutionnel qui vous est soumis les lève. Les élus communautaires ne
pourront ni exercer les fonctions de maire et d’adjoint, ni participer à l’élection
des sénateurs : la souveraineté nationale continuera d’appartenir aux
citoyens français. Il ne peut s’agir non plus de rendre le traité
inopérant. On a parlé du Conseil constitutionnel comme juge de la subsidiarité.
Les spécialistes s’accordent à penser que ce serait une monstruosité
juridique. La subsidiarité, ou pour dire en français courant, le fait de
traiter un niveau communautaire ce qui ne peut pas l’être au niveau des États
est un grand progrès : ne le tuons pas par excès de zèle. Qui trop
embrasse, mal étreint. Sous
ces réserves essentielles, le gouvernement sera à l'écoute des suggestions de
notre Parlement, qui doit avoir dans la démocratie européenne toute sa place. J'en
vois, ici ou là, qui nous exhortent à ne prendre aucun risque. Ce sont souvent
les mêmes, je le note au passage, qui nous accusent de manquer d'esprit de réforme.
Je crois, pour ma part, que le pari européen est un pari gagnant. C'est un pari
audacieux ? J’en conviens. Il faudra sans cesse veiller
à ce que l'Europe soit telle que nous la souhaitons. Ne pas faire l'Europe
serait une défaite, mais la construire est un combat. Oui, j’appelle les Français
à l’audace, car elle seule nous ouvre le chemin de l’avenir. Ce
qui me fait mal parfois, c’est le procès en suspicion instruit contre le
patriotisme des défenseurs de l’Union européenne. Comme beaucoup d’autres
ici, j’ai été élevé dans l’amour de la France et j’ai vécu,
adolescent, les affres de la débâcle de 1940. Je respecte les convictions des
adversaires de l’Union. Je leur demande d’éviter le classement qu’ils
nous suggèrent : d’un côté, les défenseurs de la patrie qui refusent
Maastricht, de l’autre les fossoyeurs de la Nation qui plaident pour le traité.
En vérité, comme toujours dans notre histoire, il y a deux formes de
patriotisme. Le
premier a le regard tourné vers le passé. Oui, il fut un temps où le monde se
résumait à l’Europe, et l’Europe à un champ de bataille dans lequel les États-nations jouaient leur survie : il était naturel alors de voir en
tout voisin un rival, et en tout rival un ennemi. Oui, il fut un temps où les États-nations étaient traversés de conflits intérieurs : il était légitime
alors qu’ils s’attachent à cimenter une langue, une culture, une identité
encore incertaines. Mais ce temps-là n’est plus. Le
monde a changé de dimension : la solitude des nations n’est que le
vertige de l’impuissance ; c’est dans la solidarité des ensembles que
s’exprime l’autorité sur la scène internationale. L’histoire nous
l’enseigne, la France, ce n’est pas seulement un sol. C’est aussi, c’est
surtout, pour ceux qui y sont nés et pour ceux qui l’ont choisie, un esprit,
capable de persister dans un espace plus vaste. Notre
patriotisme ne se réfugie pas dans le passé. Il voit plus loin. Ce n'est pas
un patriotisme de position, mais un patriotisme de mouvement, non pas un
patriotisme de repli, mais un patriotisme d'ouverture. J'allais dire : non pas
un patriotisme nostalgique mais un patriotisme prophétique. Que devons-nous
faire ? Susciter, nous aussi, un espace à la dimension du monde nouveau.
Cet espace, c’est l’Union européenne. Le président de la République l'a
dit : la France est notre patrie, l'Europe est son avenir. En ratifiant le traité
de l'Union européenne nous ne serons pas seulement fidèles à notre passé,
nous construirons le futur. Notre patriotisme n'est pas moins exigeant que
d’autres ; je crois simplement qu’il est plus clairvoyant. « Un jour viendra, disait Victor Hugo, où
l’on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d’Amérique et les États-Unis
d’Europe, placés en face l’un de l’autre, se tendant les mains
par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie,
leurs arts, leurs génies […].. Et ce jour-là, il ne faudra pas quatre cents
ans pour l’amener [ …]. A l’époque où nous sommes, une année fait
parfois l’ouvrage d’un siècle.[7] Je
suis persuadé qu’en 1992, la France ne manquera pas son rendez-vous avec l’Europe,
son rendez-vous avec l’histoire[8]. [1] Le 22 avril 1992 , en réponse à une question du député communiste André Lajoinie, Pierre Bérégovoy avait déjà assuré, à l’Assemblée nationale, que « le gouvernement retiendrait » les suggestions utiles qui seraient faites par les parlementaires », tout en marquant que les accords de Maastricht étaient déjà le résultat de « concessions réciproques » et qu’il n’étaient pas renégociables. [2] En juin 1985, la France, la RFA et les pays du Benelux avaient signé à Schengen un accord visant à supprimer tous les contrôles au frontières communes et, en parallèle, à renforcer leur coopération en matière de police. Une convention complémentaire de 142 articles, définissant les conditions d’application et les garanties de la libre circulation, avaient été signée par les cinq mêmes Etats en juin 1990. L’Italie, en 1990, et l’Espagne, le Portugal et la Grèce en 1991 adoptèrent à leur tour la Convention. Au même moment où Pierre Bérégovoy s’exprimait l’entrée en vigueur de ce texte était fixée au 1er janvier 1993. En fait, jusqu’au 26 mars 1995, elle fut plusieurs fois différée en raison de problèmes techniques – difficultés de mise en place du système informatique prévu – et de réticences politiques. Elle reste incomplètement appliquée par la France qui maintient ses contrôles aux frontières terrestres avec les pays du Benelux. [3] La politique de l’environnement n’avait été incluse dans le traité de Rome qu’en 1986, par l’Acte unique européen. Le traité de Maastricht élargit les compétences du Parlement européen dans le domaine de l’environnement par le biais de la procédure de codécision qui permet au Parlement de rejeter ou d’amender une position commune du Conseil. [4] Le mot « adversaire » fut peu apprécié par le député RPR Robert-André Vivien qui s’exclama « Pourquoi pas les ennemis pendant que vous y êtes ! ». Tout au long du discours, ce furent surtout les députés néo-gaullistes qui manifestèrent le plus leur énervement et leur désaccord : Pierre Mazeaud, Jean-Louis Debré, Jacques Toubon, Françoise de Panafieu, Franck Borotra, Bernard Pons cherchèrent souvent – dans la tradition du débat parlementaire, il est vrai – à perturber le Premier ministre dans sa progression. Les représentants de l’UDF et de l’Union du centre, dans leur ensemble beaucoup plus favorables à la construction européenne, se montèrent plus discrets. [5] Pierre Bérégovoy fait ici allusion au principe de subsidiarité selon lequel, quand les objectifs d’une action envisagée « ne peuvent être réalisés de manière suffisante » par les États membres, ils peuvent, en raison même des effets ou des dimensions de ladite action, « être mieux réalisés au niveau communautaire ». L’orateur aborde explicitement ce thème un peu plus loin dans son discours, mais de façon très rapide : les adversaires du traité avaient fait du mot « subsidiarité » le symbole de la lointaine et technocratique administration de Bruxelles. Sur les différentes interprétations du principe de subsidiarité, soit en faveur des compétences communautaires, soit, au contraire, en faveur des Etats membres, voir Doutriaux Yves, op. cit. p. 1904-111. [6] En évoquant la construction européenne, placer W. Churchill – grande figure de la seconde guerre mondiale et donc, bien sûr, à ce titre, l’un des sauveurs du Vieux Continent – au même rang que R. Schuman, K. Adenauer ou A. de Gasperi paraît légèrement simplificateur et exagéré. Certes, le dirigeant conservateur tint à la fin des années 40 et, de retour au pouvoir au début des années 50, un langage assez enthousiaste à l’égard de l’unité européenne. Mais son discours, souvent ambigu, était surtout destiné à gêner et contredire les travaillistes, à l’époque peu tournés vers l’Europe, et à s’attirer les faveurs des démocrates chrétiens continentaux au pouvoir. W. Churchill était, en fait, hostile à toute idée de fédération ou d’abandon de souveraineté nationale. Pierre Bérégovoy, en citant son nom, a sans doute voulu suggérer que l’Angleterre avait aussi eu son grand bâtisseur d’Europe…. Le député RPR R-A. Vivien sentit peut-être la faille – à moins qu’il ne voulut simplement railler le raccourci historique – en s’écriant « Et Charlemagne il n’a rien fait ? ». Sur Churchill et l’Europe, voir Gerbet Pierre, op. cit. p. 63. [7] Victor Hugo a été l’un des premiers, au XIXè siècle, à imaginer les États-Unis d’Europe. Cette appellation lui servit de titre pour une revue qu’il patronna avec G. Garibaldi. Voir Rougemont Denis (de), Vingt huit siècles d’Europe. La conscience européenne à travers les textes, d’Hésiode à nos jours, Paris, Payot, 1961. [8] Papiers de l’Association des anciens membres de cabinet de Pierre Bérégovoy. |
|
|