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Nevers 95
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  RENCONTRES AUTOUR DE

PIERRE BEREGOVOY

Nevers- Samedi 29 avril 1995


Olivier ROUSSELLE: Mesdames et messieurs, nous attendons Ivan Levai d'un moment à l'autre, mais nous vous proposons, pour commencer cette journée, un film des extraits d'interventions de Pierre Bérégovoy et notamment de son intervention à l'Assemblée nationale, pour son discours d'investiture en tant que Premier ministre, le 8 avril 1992. A l'issue de cette projection, nous commencerons donc, avec nos orateurs, le débat qu'Ivan Levai introduira. Merci.

(Projection du film)

Didier BOULAUD : Mesdames, messieurs, chers amis, c'est un honneur pour moi de vous recevoir aujourd'hui à Nevers pour rendre hommage à Pierre Bérégovoy, deux ans déjà après sa disparition. Je voudrais tout d'abord remercier la famille de Pierre Bérégovoy qui est présente à nos côtés et lui dire à nouveau toute mon amitié et vous dire, Madame, l'émotion qui est la mienne en vous assurant de mes sentiments de sympathie. Je sais que la déchirure qui est la vôtre ne se refermera jamais et je puis vous assurer qu'il en est de même pour ceux qui l'ont aimé.

Beaucoup vont s'exprimer en cet après-midi. Leurs témoignages divers seront, j'en suis certain, d'abord, de sincérité. Après avoir remercié M. Ivan Levai et l'Association des anciens membres de cabinet de Pierre Bérégovoy et son président Olivier Rousselle, je voudrais brièvement, car mon hommage aura souvent été silence, vous parler de celui qui, pendant dix ans, a marqué Nevers de sa présence, de son intelligence, de sa probité. Vous dire que, si depuis deux ans j'assume les fonctions qui furent les siennes, je le fais avec humilité, même si je le fais aussi avec détermination.

Humilité d'abord, au regard de ce que fut Pierre Bérégovoy pour notre pays et pour ce qu'il représentait dans le monde. Humilité aussi parce que ce que je sais il me l'a, pour une très large part, appris.

Détermination toutefois, pour tenter d'accomplir, sinon d'achever ce qu'il s'était fixé comme mission. Garder Nevers et la Nièvre à ses idées, celles du socialisme, ce socialisme de justice, d'amour des autres, en particulier des plus faibles. Ce socialisme qui donne sa chance à chacun, ce socialisme qui refuse de tirer profit pour soi-même, ce socialisme qui refuse obstinément les faits tels qu'ils sont, pour changer la vie.

J'ai peu ouvert mon coeur depuis deux ans sur ces dix années que j'ai passées à ses côtés, même si l'occasion m'en fut souvent donnée, sauf peut-être lors du tournage du film qui lui fut consacré. C'était à chaud encore, l'émotion n'était pas encore estompée. J'ai aussi été contacté pour écrire. Jusqu'à ce jour, je m’y suis refusé, même si je crains que ne se dissipent certaines anecdotes de notre rencontre qui, finalement, sont peut-être aussi importantes que les aspects professionnels ou politiques. Ces détails sont ceux qui marquent, au fond de mon coeur, le personnage intime de Pierre Bérégovoy, celui qui faisait de moi un privilégié puisque j'avais accès à lui-même. Des heures durant, si je m'en donnais la peine, je pourrais conter ces anecdotes qui, comme un véritable patchwork se reconstituerait dans votre esprit et, les uns et les autres verriez peut-être apparaître Pierre Bérégovoy différemment de la façon dont vous le ressentiez, individuellement ; mais au bout du compte, ce serait le même, n'en doutez pas.

C'est peut-être pour cela qu'il m'est difficile de le raconter, en somme de me dépouiller de ce qui n’appartient qu'à moi, comme à chacun d'entre vous il appartient quelque chose d’unique le concernant. Je n'évoquerai que quelques repères qui ont jalonné mon expérience personnelle.

Tout d'abord, notre rencontre. Un jour de juillet 1983, le 23 très précisément, je ne l'avais jamais rencontré au préalable et je n'avais de lui qu'une seule idée : c'était un très gros travailleur, exigeant pour lui-même et donc pour les autres. Il faisait chaud, très chaud, plus de trente degrés. Il me reçut dans le bureau du premier adjoint, poste qu'il occupait alors, et dont j'ai fait depuis le bureau du maire, car c'est cette première rencontre avec laquelle je vis, car elle détermina la suite. Il était en chemise, il ne m'avait pas fait attendre et, par deux fois, il était sorti dans le couloir en raccompagnant des visiteurs et m'avait dit gentiment : «Je vous reçois tout de suite». Il me posa cinq questions. J'ai la prétention de penser que je m'y étais bien préparé au cours des quelques jours qui avaient précédé le rendez-vous. A une seule, je n'avais pas trouvé la bonne réponse au moment d'entrer dans le bureau, mais j'étais persuadé que la question viendrait, sous quelle forme je l'ignorais. C'était mon appartenance au courant de Michel Rocard lorsque j'étais dans la ville. La question vint, inattendue dans sa forme, l’œil était malicieux : «Quel est votre itinéraire dans le parti ? ». Je n'avais pas le choix, la réponse fut claire : «J’ai soutenu Michel Rocard au congrès de Metz.». Et, comme pour me rattraper à je ne sais quelle branche, j'ajoutai : «Et j'ai fait la campagne de François Mitterrand.» Le commentaire fut bref : « De bons amis à vous de l'Allier m'en avaient informé.»

Je crois que la confiance était née. Il me fixa un rendez-vous pour début septembre et puis ce fut un lent apprentissage, car je ne savais rien. Les notes, d'abord écrites à la main, qu'il souhaita ensuite voir dactylographiées ; c'était naturel, mais je n'y avais pas songé. Les retours de notes, marquées à l'encre bleue, une date, "vu", "à voir", un commentaire, très court, un avis, "demander à tel ou tel", une signature, «P.B.». Les mois passaient ; les appréciations sur mon travail étaient rares. Toutefois, l'échange des vœux était l'occasion pour lui de dévoiler quelque peu ses sentiments ; un remerciement, mais des objectifs : «Nous allons devoir ...; je compte sur vous». Puis les épreuves politiques qu'il faut surmonter : les cantonales de 1985, la victoire à six voix, sept exactement. La première grande joie, renforcée je crois par la défaite que nous venions de frôler. Plus rien n'arrêterait désormais l'implantation dans la Nièvre.

Le suffrage universel avait, pour la première fois de sa vie, choisi son camp. Il me disait que j'y étais pour quelque chose. J'avais la naïveté de le croire, et je n'y voyais qu'une issue pour faire mieux encore : la loyauté absolue, celle qui autorise à dire que l'on n'est pas d'accord, celle qui conduit à faire, même lorsqu'on n'a pas toujours le même avis, celle qui entraîne à protéger, y compris au détriment de soi-même, jusqu'au bout, jusqu'au dernier jour. Cette loyauté, impuissante à arrêter l'imprévisible ou le prévisible, parce qu'on n'a pas imaginé. Cette loyauté qu'on croyait capable de tout empêcher, et dont on se dit qu'elle n'est finalement, après-coup, qu'une satisfaction égoïste, et qui ne sert à rien d'autre qu'à se dire "je n'y suis pour rien". Et pourtant, qu'ai-je fait pour empêcher cela ? Mais cette loyauté qui débusque les adversaires, ceux qui ne bougent pas, tapis et attentifs au moindre faux pas, pour faire quoi ? Rien parfois, rien souvent, sauf croire ou laisser croire qu'ils sauraient faire mieux.

Les épreuves politiques mais aussi les souffrances personnelles, la mort de l'ami ou le départ d’une mère, les moments qu'il faut partager et l'on raconte les instants les plus simples d'une vie, ceux qui disent vraiment celui qu'on est pour toujours. Parler de l’ami, seul capable de tout vous dire, même le plus désagréable, et que personne n'osera remplacer. On espère qu'il existe quelqu'un d'autre parce qu'on en a besoin, mais on sait que non : «Pierre, ton discours de ce soir, tu nous as vraiment...».

Au fur et à mesure ma mémoire se remplit de tous ces instants, de ces petites choses la poignée de main répétée cinq ou six fois par jour, comme si chaque moment était un jour nouveau, l'agitation des derniers instants avant une échéance électorale où se multiplient les calculs, les projets d'affiche, les slogans griffonnés à la hâte et qu'on n'utilisera jamais, parce que finalement on a déjà tout fait. Les discours, écrits et réécrits, les interviews bloquées jusqu'à la dernière seconde, pour un mot parfois. alors que les rotatives sont prêtes à entrer en action. Les "bonjour Boulaud" des jours ordinaires ou les "bonjour Didier" si l'on est très heureux ou que l'on a parfois été injuste. Les leçons répétées inlassablement pour demain -"rappelez-vous. ça vous servira plus tard", dans un discours, toujours un peu d'humour, des phrases courtes, un sujet, un verbe, un complément, pas d'adverbes.

Messieurs, chers amis, c'est fini pour moi, pour aujourd'hui. J’ai encore envie de vous dire tant de choses, mais j'ai tellement envie aussi d'en garder pour moi-même. Car finalement, le plus important n'est-il pas cette trace indélébile qu'il a inscrite au fond de chacun de nous ? A chacun la sienne, unique, et si différente de celles des autres pour n'en faire qu'une seule ; celle de la générosité et, pour reprendre le mot auquel vous tenez le plus, Madame (Bérégovoy), celle d'un juste. Je vous remercie.

Olivier ROUSSELLE: Je vais vous lire un message du Président de la République, qui nous est adressé à tous, collectivement.

Message du Président de la République François MITTERRAND : «ll y a deux ans, Pierre Bérégovoy décidait de nous quitter, victime d'une campagne haineuse, de calomnies et de bassesses. Comme moi-même, l'immense majorité des Français se joint en pensée à l'hommage que vous rendez aujourd'hui à sa mémoire, dans sa ville de Nevers. Il est juste et nécessaire d'entretenir, comme vous le faites, le souvenir que chacun garde de lui. Pour beaucoup, c'est la reconnaissance de sa valeur qui s'est imposée trop tardivement, mêlée à un attachement profond dont a témoigné et témoigne encore l'émotion sincère qui n'a pas quitté les cœurs depuis deux ans. Pour certains, dont je suis, c'est le souvenir d'un ami pudique, fidèle et généreux. Son regard exigeant, son sourire ne nous ont pas quittés. Tous se souviennent du militant sincère et désintéressé, de l'homme politique compétent et vigoureux qui a mis toute son énergie et sa vie même au service de la nation, d'une France forte, reconnue et généreuse. Il a consacré toute son énergie à convaincre ses concitoyens que la justice sociale doit être le but de toute action politique et qu'elle ne peut être construite que sur une économie solide, moderne et transparente. Il savait que ce sont d'abord les plus modestes qui paient les illusions de la facilité. Transmettez à tous ceux qui prennent part à l'hommage que vous organisez aujourd'hui mes remerciements, pour l’œuvre de justice et de fidélité qu'ils accomplissent ainsi, et soyez assurés, qu'au nom du pays tout entier, je m’y associe avec émotion.»

Olivier ROUSSELLE: Je voudrais ajouter un mot de remerciement pour Ivan Levai, qui a accepté d'animer nos débats de cet après-midi et je lui passe la parole.

Ivan LEVAÏ : Merci. Merci de votre accueil. Je voudrais dire quelque chose parce que tout le monde y pense et je voudrais dire quelque chose à propos de ma profession, de mon métier et des rapports qu'entretenait Pierre Bérégovoy avec ma corporation. D'abord quand je pense à lui, comme ça, il aimait les choses simples, et je pense à une chanson très simple, d’une chanteuse simple et modeste, Enzo Enzo, et qui s’appelle "Quelqu'un de bien". Et je me dis, au fond, parmi les choses qui peuvent rassembler tous ceux qui sont ici, et même au-delà, même ceux qui ne sont pas venus, parce que ce sentiment est répandu dans le pays, on le voit dans l'être avéré, on l’a mesuré dans l'émotion qui a jailli ici et là lorsque sa mort fut annoncée.

C'était quelqu'un de bien. Pierre Bérégovoy était quelqu'un de bien. Alors, c'est vrai qu'on peut s'interroger aussi sur les justes des précédents gouvernements. Alors on est quelques-uns dans ma profession ou ailleurs à avoir été témoins, des observateurs comme on dit, des commentateurs, un certain nombre d'hommes politiques... Et c’est vrai que, si on voulait, on pourrait dresser la liste de tous ceux qui, dans les précédents gouvernements des républiques, nous sont apparus comme des gens bien. Et je ne sais pas si cette liste est longue, courte, ou si elle est plus courte en France qu’ailleurs, ou plus longue, ce n'est pas à moi d'en juger. Mais je serais tenté d'écrire, comme ça, Pierre Mendès-France, quelqu’un de bien, à coup sûr -et ma liste ne sera pas exhaustive- mais, Mendès, oui, c’était quelqu'un de bien ; Savary, Alain Savary, quelqu’un de bien.

Je crois que l'on pourrait faire des sondages autour de nous, les gens diraient oui, Mendès oui, à coup sûr, Savary oui, à coup sûr, Badinter oui, à coup sûr, et je pourrais continuer. Et Pierre Bérégovoy figure dans cette liste en bonne place. Ca, c'est sûr. Et je dis cela parce qu'il y a eu un mot qui est resté, un mot qui est venu, spontanément j'allais dire, dans la gorge et sous la plume de François Mitterrand, quand il est venu à Nevers, avec beaucoup d'autres, bouleversés que nous étions par cette mort choisie, terrible de Pierre Bérégovoy. C'était le mot «chiens». Et ce mot, dans ma corporation, a suscité ici ou là des critiques, des interrogations. Il y a une partie des journalistes qui a dit "mais, comment, mais qu'est-ce que ça veut dire ce mot ? " ; on a dit "non alors, pas nous, d'autres". Et moi, je serais tenté de dire que ceux qui l'ont dit pour eux s'étaient reconnus et que c’est vrai, en politique, il n'y a pas que des gens bien, et dans la presse, il n'y a pas que des journalistes conscients, respectueux et respectables. Voilà, c'est tout, je ne dirai pas leurs noms, à chacun de les chercher, et il y en a, et il y en a comme il y a, pardon de le dire et, de devoir le rappeler aujourd'hui pour qu'on ne se méprenne pas, il y a une profession dont on parle beaucoup : les avocats. Oui, les avocats sont bien dans leur majorité, ils aident à la justice. Voilà, comme il y a des avocats marrons, il y a des journalistes qui ne se conduisent pas bien, et il y a des journalistes qui ne se conduisent pas bien comme il y a des hommes politiques qui ne se conduisent pas bien ; et c'est ce que je voudrais dire ici et le dire tranquillement.

Pierre Bérégovoy aimait la presse, il aimait les journaux et il aimait les journalistes, il était respectueux, j'allais dire de leurs critiques, et il faisait partie de ces hommes politiques qui lisaient personnellement la presse. Moi, j'en ai connu qui se la faisaient lire et ceux-là me sont suspects, oui. Je ne vais pas dénoncer des énarques ici, en ce jour, mais enfin, disons qu’il y a une manière de faire de la politique qui fait que vous n'êtes pas obligés de lire les journaux, que vous n’êtes pas obligés de regarder la télévision, que vous n'êtes pas obligés d'écouter la radio : il y a des gens qui le font pour vous, qui vous font des synthèses, des revues de presse. J'aimerais bien les comparer, d'ailleurs, les revues de presse. Et alors, on apporte les journaux, traduits, traduits dans la langue du prince.

Et puis, il y a ceux qui lisent eux-mêmes, le crayon à la main, le rouge et le bleu. J'en ai connu comme ça ; Michel Debré, il lisait, il soulignait, il annotait. Georges Pompidou, il lisait, il soulignait, il annotait. Je ne parle pas de François Mitterrand : il lisait, il ne soulignait pas, il n'annotait pas. La mémoire lui permettait de savoir très précisément ce qu'on avait écrit de lui sur cinquante ans. Et Pierre Bérégovoy, il lisait, soulignait quelques fois, se souvenait et, je dois dire, acceptait la critique et entretenait des rapports sains avec la plupart des membres de ma profession. Sains, je dis bien sains, de dialogue, de contact avec quelques-uns. Moi, j'ai le souvenir d'un appel, j'allais dire qui n'était pas l'appel de Pierre Bérégovoy mais qui était l'appel du Premier ministre. Et on se souvient, vous savez, quand on est journaliste, qu'on n'a pas de responsabilités, on se souvient quand on vous dit "le Président de la République" ou "le Premier ministre vous appelle", on écoute bien, on n'a pas besoin de noter, et on peut comparer la manière dont on vous parle. Et donc, quand le Premier ministre vous appelle, quand une secrétaire vous dit "le Premier ministre vous appelle", on se souvient de chaque mot, de chaque attitude. Et moi, c'est extraordinaire, je vais vous le raconter parce que c’était simple : il y avait un mouvement dans les prisons, il était Premier ministre et il écoutait la radio, il n'a dénoncé personne. Donc je ne sais pas s'il appelait parce qu'il avait entendu quelque chose à France Info ou à France-Inter ou à France-Culture qui lui avait déplu, peu importe d'ailleurs, il ne l'évoquait pas. Et il ne disait pas "j'ai entendu ça qui ne m'a pas plu", cela aurait été une pression et ça n'aurait pas été convenable, dans cette espèce de société bizarre que constituent les hommes politiques et les journalistes. Quelques fois on dit qu’ils ont des connivences, que ce sont des connivents. Non, ils se voient, ils se parlent, ils s'entendent, ils s'écoutent. Et donc, il me dit : «Voilà, je t'appelle» -alors il y avait le" tu" et puis il y avait le "vous", et c'était variable, et qu'est-ce qu'on fait quand on se connaît depuis trente ans ? Donc, ce jour-là c'était le "tu", c'était le Premier ministre qui disait "tu", et le Premier ministre disait : «Voilà, je te signale que, d’après ce qu'on m’a dit, mais tu peux vérifier, que dans telle prison, telle prison, telle prison, le travail des gardiens de prison a repris ».

-- Ah bon, lui disais-je, bon, merci.

-- Tu en fais ce que tu veux, mais je tiens à ce que tu le saches. Au revoir, à bientôt.

-- Au revoir Monsieur le Premier ministre. Au revoir Pierre » ?

Voilà, je décris ça, parce que je trouve que c’est ça de ne pas abuser de son pouvoir, c’est ça d'entretenir des relations saines d'homme politique bien avec des journalistes qui s'efforcent d'être pas mal. Et maintenant, je voudrais d'un mot évoquer les campagnes dont le Président de la République dit encore aujourd'hui qu'elles sont haineuses, de calomnies et de bassesses. Pour dire que, quand on lit des choses dans les journaux, même si ces journaux sont des journaux du mercredi, les journalistes de ce pays comme des autres d'ailleurs, dans un premier temps, vont au plus facile, ils n'enquêtent pas ils reprennent, et on reprend ou on ne reprend pas. Moi, j'ai gardé le souvenir des diamants de Giscard, dans un journal du mercredi. Et je sais quels sont les médias qui ont repris et ceux qui n'ont pas repris. Mais j'ajoute que ce n’est pas un des meilleurs souvenirs que j'aie, parce que je trouve que cette histoire des diamants, qui a peut-être interdit à Giscard de faire un deuxième septennat, c'était une histoire, comment dire, ce n'était pas un bon argument, ça pouvait servir d'argument mais ce n'était pas un bon argument. Je me souviens de la feuille d'impôts de Jacques Chaban-Delmas, ce n'était pas non plus un bon argument, ça pouvait servir d'argument mais ce n'était pas un bon argument. Je me souviens aussi des médias qui ont repris et de ceux. qui n'ont pas repris, parce qu'il y a aussi dans ma profession des gens qui craignent les représailles, alors qui ne voient pas. Et il y a des médias, on ne voyait pas, on n'avait pas vu. Et on sanctionnait même des journalistes qui avaient vu. Oh, j'en connais un, je vais vous donner son nom, il est sympathique : demandez à Claude Sérillon, par exemple, qui avait fait une revue de la presse le mercredi, à la télévision, oui oui, et puis il avait lu dans le Canard Enchaîné du mercredi et il avait vu les diamants et il l'avait dit d'un mot, poliment, prudemment, il avait dit à tel endroit il y a ça. Le lendemain, il a été déchargé de la revue de presse... pour mémoire... je dis cela pour mémoire. Et Jacques Chaban-Delmas m'a dit un jour, «il doit y avoir encore 200 000 à 300 000 personnes -- il n'y a pas longtemps qu'il m'a dit ça -- qui dans ce pays sont persuadées que je n’ai jamais payé mes impôts.»

Et j'en viens à Pierre Bérégovoy, qui n'a exercé aucune pression, aucune pression, aucunes représailles, quand il a été pris dans la chambre d'échos, terrible, et j'en aurai fini pour dire que, quand on est pris dans cette chambre d'échos-là, qu'on soit journaliste, homme politique, industriel, citoyen ordinaire, coupable ou pas coupable, on est fichu. Voilà, je dis on est fichu.

Parce que nous vivons encore aujourd'hui dans un pays où plus personne ne cherche à savoir ce que vaut l'aune de la rumeur et de l'information, donc on est pris dans la chambre d'échos, et il a été pris dans cette chambre d'échos-là. Et j'allais dire que c'était terrible de devoir, au terme de chaque interview, chaque question, car il était Premier ministre en campagne, de devoir répondre à cette rumeur. Alors évidemment, tout le monde aujourd'hui dit : «Mais, comment, on n'a pas participé, il n'y a eu aucune campagne haineuse, mais nous ne sommes pas des chiens, mais il n'y a eu aucune calomnie...». Et c'est vrai que, d'une certaine façon, on a envie de dire : "Mais Léon Blum a connu pire!" Léon Blum, la vaisselle d'or, il faut se souvenir de ça ; et Léon Blum ouvrant son buffet et disant «mais il n’y a pas de vaisselle d'or ». Et puis Léon Blum, attendez : «Cette jument juive qui mériterait de finir à l'abattoir ». Qui a écrit ça ? Pierre Gaixotte, de l'Académie française, dans un journal respectable.

Donc, quand mes confrères disent aujourd'hui : «Mais comment, la presse d'aujourd'hui, ce n'est plus la presse d'avant-guerre», c'est vrai, ce n'est plus la presse d'avant-guerre, mais elle est plus subtile, plus élégante, en apparence, fantastique de calme et de raison. Il n'empêche que la chambre d'échos est plus brutale que la rumeur des zincs et des trottoirs et de la rue d'avant-guerre. Et moi, je vous dis tranquillement ici, bien que connaissant beaucoup cette profession et les gens de ma profession, je me sens, j'allais dire comme les politiques et comme les industriels, et je me dis, si un jour mon nom était cité à la télévision ou dans une interview, pour n'importe quoi, je le prendrais très mal.

Confidence : je me suis un jour vu un soir à la télévision, en photo, dans l'affaire Botton. Et je ne devais rien à l'affaire Botton qui ne me devait rien non plus. Mais d'un seul coup, je me suis vu à la télévision. Et j'en ai frissonné. Et j'en ai frissonné. Parce que après on se dit, mais il va falloir me justifier, et qui va me croire. Et, dans la chambre d'échos, il suffit que le nom revienne plusieurs fois. Voilà, je voulais dire ça avant, j'allais dire de donner la parole à des témoins beaucoup plus autorisés que moi, mais c’était un moyen de dire qu'on peut encore tous faire quelque chose ensemble, et tout simplement se souvenir. Pas forcément de notre culpabilité, de notre responsabilité, individuelle ou collective, mais se souvenir simplement que Pierre Bérégovoy, c'était quelqu'un de bien, qui a été quelque temps au pouvoir et qui n'a jamais, jamais, je dis bien jamais, jamais abusé de son pouvoir ou de ses pouvoirs. Et ça, croyez-moi, la tentation est grande, et il en est d'autres qui ne craignent pas d'abuser de leurs pouvoirs, et dans la politique et dans les médias, car le pouvoir médiatique existe, et il en est qui en abusent et qui en ont abusé, comme il y a des hommes politiques qui en abusent et qui en ont abusé. Mais pas Pierre Bérégovoy.

Est-ce que je peux demander à M. René Teulade et à M Jack Ralite et à M. Jean-Marc Ayrault et à Michel Sapin de monter, pour qu'on ne soit pas seuls ici sur cette tribune, et à Marie-Noëlle Lienemann, bien sûr. Voilà, vous êtes tous ici pour témoigner, vous avez écrit des textes ou pas écrit de textes, je crois que le mieux c'est de parler simplement et de dire ce que vous avez envie de dire aujourd'hui. Michel Sapin.

Michel SAPIN : Je sais de qui j'ai envie de parler, comme vous. Le sujet, j'ai envie de prendre le sujet qui est peut-être celui qui m'a permis de côtoyer intimement, journellement, parfois minute par minute le Premier ministre. dans des moments difficiles, dans des moments parfois difficiles, pour lui bien sûr et pour tous ceux qui l'entouraient, et pour la France, parfois difficiles. Ce sujet, c'est aussi un sujet auquel il tenait tout particulièrement  -- et il suffisait de regarder les passages du film qui a été tourné, à l'occasion de son discours d'investiture et de présentation du gouvernement à l'Assemblée nationale, pour s'en rendre compte -- qui était celui du franc et de la stabilité monétaire. Alors, ça fait peut-être un peu "sérieux" ça fait peut-être un peu terne, un peu froid, que de vouloir parler du franc lorsqu'on évoque la mémoire de quelqu'un qui est avant tout un homme. Mais je crois que c'était quelque chose en lui de très profond. Et je suis sûr en tous les cas que, pour l'Histoire -- qui n'est pas loin de là le seul élément, Pierre Bérégovoy, franc, stabilité monétaire, mise en route d'une nouvelle France dans le domaine de ta stabilité monétaire et de la construction monétaire, ce sont des choses qui iront ensemble. La caractéristique de la période que Pierre Bérégovoy a traversée aux responsabilités de la France, elle est double : c'est d'abord la construction, pas à pas, avec une volonté, une volonté farouche, d'une économie française dans une Europe de stabilité monétaire. Et puis c'est aussi la connaissance de la brutalité des crises monétaires, puisqu'on a eu à la fois la période la plus stable que la France ait connue depuis des années et des années -- comme l'a dit Pierre Bérégovoy : «Moi, je n'ai jamais dévalué le franc». Et on a connu aussi la période la plus brutale. avec la crise de septembre 1992 et puis ensuite, peut-être plus insidieuse, moins spectaculaire, la crise qui a commencé en novembre décembre 1992 jusqu'en mars 1993, puis d'autres crises par la suite. Mais, ces deux-là, elles ont profondément marqué la période de Pierre Bérégovoy Premier ministre et nous tous qui avons été, beaucoup d'entre nous, à la table du Conseil des ministres. C'est un sujet qui nécessitait de rendre compte chaque mercredi, qui nécessitait un commentaire chaque mercredi, de manière à ce que chacun comprenne et que chacun partage la détermination de Pierre Bérégovoy et du gouvernement. 

Alors, dans cet attachement à la stabilité monétaire, je crois qu'il y a une chose qu'il n'y a pas : Pierre Bérégovoy c'est le contraire du dogmatisme. J'entends dire parfois : il y a des monétaristes, il y a des keynésiens, il y aurait des ceci et des cela. Je suis sûr d'une chose, c'est que Pierre Bérégovoy ne se classait ni chez les uns ni chez les autres, ne rentrait pas et ne voulait pas rentrer dans un débat qui serait un débat idéologique ou dogmatique sur le sujet. Et toutes les critiques qu'on pouvait lui faire lui disant "c'est du dogmatisme que de vouloir la stabilité monétaire" étaient des critiques qui le touchaient profondément. Et simplement parce qu'il a été de ceux qui ont, parmi les premiers, compris que dans la période 1981-82-83 -- sans rapport avec qui était au pouvoir -- mais dans cette période, le monde -- pas la France -- le monde entier a connu une révolution plus profonde encore, me semble-t-il, beaucoup moins spectaculaire par exemple que la révolution pétrolière, la crise du pétrole qu'on a pu connaître auparavant, qui a été une révolution financière, c'est-à-dire que de marchés qui étaient des marchés principalement ou avant toute chose des marchés domestiques, on est passé brutalement, mais de manière inéluctable à un marché qui est un marché mondial. Et c'est ça l'élément de pragmatisme fondamental.  Pierre Bérégovoy a dit : moi, je prends le monde tel qu'il est, je prends la France telle qu'elle est, la France est un Etat qui a besoin d'argent, qui a besoin soit de prêter soit d'emprunter, qui est dans le mouvement de l'argent, de l'argent mondial et ce mouvement est un mouvement qui nous dépasse, qui est mondial.

Et la question qui s'est posée, pas du tout en termes de principes, de monétarisme ou d'autre chose, c'est comment fait-on dans ce monde-là, avec la France que nous sommes ? Et il a dit -- et je crois que c'était une conviction --: il y a deux choses à faire et il l'a fait jusqu'au bout : la première c'est que la France doit être capable de résister, de naviguer sur cet océan, les vagues sont plus fortes qu'auparavant, l'océan est plus vaste qu'auparavant, avant c'était une mer intérieure, la mer française, là c'est un océan, un océan mondial, les vagues sont considérables, notre navire, le navire France qui navigue sur cet océan plus large, qui navigue avec des vagues plus hautes, doit être plus fort, doit être plus résistant. Et ça, ça a été toute la politique de construction d'une économie moderne, c’est ce qu'on a baptisé de ce vilain mot, parce qu'il est incompréhensible, la désinflation compétitive ; je dis qu'il est vilain parce qu'il est incompréhensible (la politique elle-même est incompréhensible pour le commun des mortels) mais c'était un franc fort, un franc solide capable de faire face à cet horizon élargi et à ces mouvements beaucoup plus brutaux. C'est toute sa politique, c'est toute sa volonté, c'est toute sa conviction.

Et puis l'autre aspect c’est que, certes il faut un franc plus solide pour tenir le coup, mais puisque tout est plus large, on ne peut rester seul. Puisque tout est plus large et puisqu'on ne peut pas accepter -- et c'était son côté profondément socialiste, profondément volontaire -- puisqu’on ne peut pas accepter de baisser les bras et de, simplement, se laisser flotter sur cet océan, puisqu’il faut réagir, puisqu’il faut agir, faisons-le avec d'autres. Et c'est le fondement de sa conviction, d'une part européenne, qui s’est forgée peu à peu, qui était peut-être, à un moment, moins profondément ancrée en lui-même, mais qui au fur et mesure que cette politique se mettait en place, que cette réalité s’affirmait, que sa conviction se formait, devenait le fond même de sa pensée. On l'a vu dans cette campagne qu’il a menée pour la ratification du traité de Maastricht, on l'a vu avec son affirmation et sa foi européenne à tout moment, jusqu’à la fin de sa vie. Il fallait construire avec d’autres : une monnaie, avec l'Europe, mais aussi un système monétaire international différent et cela, je veux dire, cette difficulté, pour ne pas dire cette impossibilité dans cette période-là de reconstruire un système monétaire international stable, il l'a assumé profondément.

Il a connu à la fois des périodes où, lorsque les grands pays se réunissaient, quelque chose se passait alors sur les marchés, qui se pliaient en quelque sorte à la volonté des hommes politiques. Et il a connu aussi -- parce que peu à peu c’est le laisser-aller, le laisser-faire qui a envahi l'ensemble des grands pays et qui a servi d'idéologie  à l'ensemble des grands marchés financiers -- cette difficulté pour ne pas dire cette impossibilité de convaincre les autres de la nécessité de remettre en place un système monétaire international.

C'est cela les deux aspects, une France plus forte et puis essayer de faire en sorte qu'on ait prise sur l'océan, qu'on ait prise sur la hauteur des vagues, en s’unissant au niveau qui permette d’avoir prise, qui faisaient, me semble-t-il, dans les conversations de fond que j’ai pu avoir avec Pierre Bérégovoy, au-delà de "que faut-il faire pour tenir le coup ?", "que faut-il faire pour avancer ?", qui me semblaient faire partie de ses convictions les plus profondes.

Dernier point : Pierre Bérégovoy n’avait pas du franc, et on l'a vu dans un passage très émouvant du film que nous avons pu regarder, une vision seulement macro-économique. Le franc, ce n'est pas seulement une valeur ou un symbole, il en avait une vision très sociale : qu’est-ce que ça veut dire pour les gens, qu’est-ce que ça a comme conséquence pour les gens ? Qu'est-ce que ça voulait dire dans l'esprit de ma mère qui savait ce qu'était le travail difficile, la difficulté de gagner petit à petit un petit peu d'argent. Et cela, et je crois que c'est profondément ancré aussi dans la mentalité française, il en avait une vision concrète. Vous savez, dans ce monde de la finance, celui que l'on côtoie quand on est ministre des Finances, celui que l'on côtoie aussi quand on est Premier ministre dans des périodes comme celles qu'il a pu connaître, on voit beaucoup d'attitudes certes aimables mais en fait intéressées ; on pourrait en quelque sorte ne parler du franc, ne parler argent qu’en fonction de gros chiffres parce que immédiatement les chiffres sont gros. Non. Quand il parlait du franc et quand il pensait au franc, il regardait ce que ça voulait dire pour le petit chiffre, celui qui est compréhensible par chacun, celui qui veut dire quelque chose dans son porte-monnaie et non pas le milliard, le dix milliards, le cent milliards, et je crois que c'est aussi un élément qui rendait à sa mission de stabilité monétaire du franc quelque chose de chevillé à son corps, de profondément correspondant à sa vie, à son itinéraire et à son engagement et à ses idéaux socialistes.

Voilà ce que je voulais dire sur un aspect qui par ailleurs nous a permis ensemble de combattre, je dirais de combattre à trois, chacun à sa place et chacun à son niveau, le Président de la République, Pierre Bérégovoy et moi-même, dans des moments difficiles comme ceux de septembre 1992, où en l'espace de quelques minutes il fallait prendre la bonne décision, agir tous ensemble, passer les messages nécessaires pour mettre en échec un mouvement non pas réel de l'économie mais mettre en échec, à un moment donné, une volonté et aussi une sorte de mouvement moutonnier d'un certain nombre d'acteurs internationaux qui disaient : « il y a de l'argent à gagner ». Il y avait peut-être de l’argent à gagner mais c'était au détriment de la France. Eh bien le non a été dit une fois, le non a été dit deux fois. Quelquefois, au téléphone, il me disait -- j'étais à Washington, il était à Paris -- : «Michel, je vais peut-être démissionner ». Je lui disais  : «Pierre, dans ce cas-là, de toute façon, tu ne seras pas seul, mais non seulement tu ne seras pas seul mais ce n'est pas toi qui démissionnera. Il y en a un qui est là pour ça. Et puis de toute façon, ce sont des questions que l'on a raison de se poser maintenant mais on va tout faire pour que ça ne se pose pas demain.» Et d'ailleurs, dès le lendemain, la question ne se posait plus.

C'est vrai que ce sont des moments qui forgent les caractères, en particulier les caractères peu encore au contact des expériences et des réalités, comme le mien. Ce sont aussi des moments qui permettent de prendre conscience de la grandeur d'un homme, de la grandeur de son caractère, de la grandeur de ses ambitions et du plaisir que l'on a pu avoir à travailler avec lui.

Ivan LEVAÏ  : C’est vrai ce que dit Michel Sapin, qu'il n'y avait pas chez Pierre Bérégovoy que la vision macro-économique et qu'il y avait une vision concrète, pratique du franc et, j'allais dire, de la valeur sociale du franc, telle qu'on peut la voir dans son porte-monnaie. Moi je pense à ça quelques fois : je crois que c'est lui qui est à l’origine de ce que vous voyez aujourd'hui sur les autoroutes, où on est pris un peu en otage avec sa voiture -vous savez qu'au fond, quand on est sur une autoroute, on paye le prix de l'essence qu'on vous demande, quand il n'y a plus d'essence dans votre réservoir, et comme tous les réservoirs contiennent à peu près entre 40 et 60 litres, on sait très bien à quel moment vous allez devoir passer pour acheter de l'essence et, à ce moment-là, on vous frappe au prix fort-, eh bien Pierre Bérégovoy avait remarqué cela et il n'était pas spécialement l'homme des ententes, des lobbies entre pétroliers et c'est lui qui leur a fait ce "sale bouc" -qu'ils ont contourné depuis, je vous rassure-  : à l'entrée de l'autoroute, on doit vous afficher telle station, telle pompe, combien vous allez payer le 1itre d’essence. Alors les pétroliers -il yen a peut-être dans la salle- je ne vais pas en dire de mal mais ils ont tourné la difficulté en s'accordant à peu près : un centime ici un centime là. Et moi, je me souviens lui avoir dit à Pierre Bérégovoy que c’était amusant sur l'autoroute de voir comment on peut faire des économies en allant acheter à la bonne pompe ou quelques fois même en sortant de l'autoroute. Et il m'avait dit : «mais je regarde aussi moi, ça m'intéresse» mais évidemment j’ai vu qu'ils ont tout fait pour tourner la décision, qu'il avait prise et qui allait dans le sens du consommateur-citoyen. Et c'est bien de la part de Michel Sapin de rappeler que ministre des Finances on voit passer la monnaie de façon très abstraite et Pierre Bérégovoy a continué tout au long de sa vie, lui, de la voir passer de façon très concrète, comme nos concitoyens.

Jack RALITE  :  C'est toujours très difficile de parler de quelqu'un, surtout de sa fin de vie. Tout à l'heure, je crois que c'est François Mitterrand qui disait qu'il l'avait choisie. J’ai un peu envie de parler de ça, de mon opinion personnelle, mais auparavant, pour me mettre sur un terrain véridique, comme aimait à dire Jean Vilar, je dirais que la première fois que je l'ai rencontré vraiment, c'est quand je suis devenu, avec mes trois amis, ministre. Il était alors secrétaire général de l'Elysée, c'était un interlocuteur très important, il était le plus proche du Président de la République et, dans ces moments dont je garde un souvenir émouvant et agréable, où on se lançait pour construire en sachant toutes les difficultés, on était amené à le regarder. C'était un homme assez discret, il passait un peu dans le fond du décor, il n'avait pas une grande taille, vous le savez, il ne parlait pas fort, tout cela se conjuguait avec sa responsabilité qui, je crois, a été immense. Parce que pour mettre à jour et en forme l'organisation du pouvoir, alors que depuis tant d'années il était à d’autres, c'était un travail herculéen et il le faisait avec pudeur, distance. Il était effectivement un peu dans l'ombre, non pas parce qu'il se cachait mais parce qu'il se concevait dans son travail de cette manière. Mais, en vérité, je l’ai surtout bien connu quand j’ai été, après avoir quitté l'Assemblée, au remaniement de 1983 et que je suis devenu ministre de l’Emploi, j'étais son ministre délégué. Alors on se voyait chaque semaine deux ou trois heures -- il y avait son directeur de cabinet et le mien -- et pendant ces deux heures on discutait des questions qui nous étaient communes et là, on avait vraiment des rapports amicaux, cordiaux, et il faut dire qu'il était très cordial. Je me souviens, quand il a été nommé Premier ministre, peu de temps après, avec mon collègue, le maire de Saint-Denis, Patrick Braouezeck, on avait envie que le dossier sur la plaine Saint-Denis avance et on lui avait demandé rendez-vous. Alors il nous avait reçus mais à sa manière : il n'était pas resté derrière le bureau, il était venu s'asseoir à nos côtés et il avait parlé, pas seulement de l'objet de la rencontre, mais aussi de choses annexes, de souvenirs, ou de réflexions sur le futur. Je crois, par expérience, que c'était un homme cordial dans les rapports et avec beaucoup d'humanité. En tant que ministre, je crois que, à cause de cela peut-être, il se composait un peu un personnage, et je vais vous dire pourquoi, à mon avis. C’est qu'il était un des rares membres du gouvernement d'origine très modeste. Il avait composé sa vie professionnelle comme cheminot, et un cheminot qui devient ministre puis Premier ministre, je crois que quelque part le vertige est là et le vertige ça peut conduire à assumer des responsabilités très fortes, ça peut aussi conduire à faire des bêtises. En tout cas, ça crée une inquiétude qui vous taraude intérieurement, ça n'est pas une tâche facile et certains croient qu'être ministre, parce que vous êtes entourés de gens compétents, tout baigne dans l'huile. Moi je ne le crois pas, c'est une angoisse et il avait une tâche sociale qui n'était pas une tâche facile à la date où il a accédé au poste de Premier ministre, dans un pays comme le nôtre, qui connaissait et connaît encore la crise. Et je crois qu'il se constituait un personnage, un personnage carapace qui quelques fois gommait, pour ceux qu'il rencontrait, l'humanité dont il était porteur. Il y avait un peu le cheminot à l'intérieur et le ministre à l'extérieur. D'autres cheminots deviennent ministres mais chez lui, c'était un peu différent, le cheminot restait à l'intérieur et le ministre l'entourait. Et je crois que cela explique beaucoup de choses. On peut devenir ministre-cheminot et on aurait dit qu'il le mettait un peu de côté. Je crois que lorsqu’on est cheminot, lorsqu'on est travailleur, on a des préoccupations ; et quand on est ministre et surtout Premier ministre, on en a d'autres. Le problème est que leur familiarité, leur jointure, leur connexion se fasse. Et chez lui, quelquefois, elle ne se faisait pas, en tout cas il le ressentait comme tel et, à certains moments de sa vie, j'en suis sûr -- je dis j'en suis sûr mais ai-je le droit de dire je suis sûr-- je pense en tout cas que cette contradiction devait être très difficile à assumer. Et, personnellement, je ne sépare pas son suicide de cette question. Vous savez, un suicide, il faut être deux, la mort ne vient jamais toute seule quand il y a un suicide. Cela veut dire qu'une partie de lui-même, à un moment donné, a dû se dresser contre l'autre. Or on ne peut pas dire, me semble-t-il, c'est tellement difficile à analyser, que son suicide ait été sans conscience. Choisir un 1er mai, étant donné ce qu'il était devenu... Choisir ce lieu du canal qui lui était familier. On dirait presque qu'il a tout pensé. C'est donc, en tout cas selon moi, un suicide conscient et je me demande si le jeune cheminot n'a pas voulu toucher l'enveloppe du Premier ministre qu'il était devenu. Et quand je suis venu à Nevers, à son enterrement -- je tenais beaucoup à y assister -- je disais à quelques journalistes qui me demandaient mon avis que c'est un acte de mort qui, peut-être, est un acte de vie. Si le suicide est tragique, ce doit être terrible à assumer, mais il l'a assumé ; eh bien c'est peut-être une immense leçon d'instruction civique. J'ai l'impression que ce suicide, je m'excuse du mot, collait presque à la situation du moment, où il y avait un recul de la gauche, et cela en a constitué le point d'orgue. On dirait que Pierre Bérégovoy, par son acte, a donné une figure emblématique à cette situation. C'est pour cela que ce suicide est quelque chose de très grave et de très profond. Je vais prendre deux faits où je vais entrer je crois assez en profondeur.

Avec sa femme, il venait régulièrement à toutes les générales de la Comédie-française. Il y venait un peu en représentation -- je le dis sans moquerie, il y avait quelque chose d'émouvant et il devait considérer (et là je sens de quoi je parle, corps à corps) qu'aller à la Comédie-française correspondait à l'éventail des responsabilités qu'il fallait assumer quand on avait la lourde responsabilité qui était la sienne. Et vous savez, à la Comédie-française, le soir des répétitions générales, il y a toujours un petit champagne, comme on dit. Je me souviens, il était venu me voir la première fois à l'entracte, on avait un peu bavardé sur le programme. Il m'avait dit : «Dis Jack, je ne connais aucun des comédiens, tu veux me les présenter.» C'est ça Béré, si vous me permettez cette familiarité. Il aurait pu se dire : je vais jouer au fiérot, je trempe avec les ministres, les administrateurs... Alors je lui ai présenté bien évidemment, on a fait du comédien à comédien, du comédienne à comédienne ; il était comme cela dans ses rapports. Enfin, pour moi qui suis un fou de théâtre, ce n'est pas une petite chose que je dis là.

La dernière fois que je l'ai vu c'était à Saint-Denis. Il était venu inaugurer les ateliers du TGV, des ateliers magnifiques, et il a fait un discours, presque au fil de l'eau ; c'était le cheminot qui parlait, même le vocabulaire -- j'ai des cheminots dans ma famille, je connais ce vocabulaire. D'un seul coup, il y avait quelque chose de totalement clair : l'impression que j'avais -- c'est vraiment une opinion personnelle -- est qu'il respirait une sorte de bonheur qu'il avait perdu. Parce que quand on est ministre et j'imagine Premier ministre, on perd quand même un peu de ce bonheur, parce que la tâche est tellement lourde... Et il l'avait perdu, dans la mesure où certains de ses actes étaient un peu vécus comme contradictoires. Et là, d'un seul coup il était chez lui, avec les siens, en famille, son discours prenait une tonalité humaine, sensible, je dirais même presque tendre, il avait cette nature qui émergeait.

J'ai pris la Comédie-française, j'ai pris le TGV : vous voyez il y a les deux pôles d'un éventail, ce sont des circonstances, deux pôles de la vie sociale. Je dis qu'on ne se suicide pas quand on a cette façon d'être et que l'on est ainsi. Donc il y a eu des raisons supérieures. Bien sûr il y a le fameux emprunt et la campagne qui l'a attaqué et j'ai écouté avec peut-être plus d'émotion qu'il ne le pense ce que vient de dire Ivan Levaï à l'instant. Et comme il était un garant moral, cela a dû le mettre dans une situation impossible. L'image que vous avez utilisée de la chambre d'échos est violente, violente comme l'est la chambre d'échos, mais je crois qu'il y a eu encore quelque chose de plus important, dans lui, mais j'ajoute tout de suite que c'est une version personnelle, et je crois qu'à ce moment-là cet homme a connu la solitude. Alors, tout de suite, je ne dis pas que ses camarades l'ont laissé, c'est bien plus complexe que ça. Quand on quitte le gouvernement, même pour moi qui l'a quitté de plein gré, vous avez un précipice.

D'un seul coup, toute la tension, toute la responsabilité à laquelle on a accédé, et qu'on vit chaque jour, elle s'effondre, on a l'impression de ne plus travailler, la psychologie se dissout, je dirais même biologiquement, votre corps vous lâche. Je connais un ministre, trois mois il a mis pour revivre me disait-il, pour revivre normalement. Alors je me dis Pierre Bérégovoy, qui était Premier ministre, qui était je le rappelle cheminot d'origine, même si après il a été gazier, mais c'était toujours dans le service public, il a fallu qu’il se réadapte, et cette réadaptation multiforme a été je pense une source de solitude, dans la mesure d'ailleurs où il n'y a que soi qui peut se réadapter, là, à ce moment-là, on est vis-à-vis de soi et pas avec les autres. Et je pense que ça a dû devenir vertigineux et douloureux et j'insiste sur son origine populaire. Parce que quand on est ministre, de toutes façons, on est seul quelque part ; mais quand on est d'origine populaire donc, quand on a vécu de la solidarité -- et ça c'est comme ça et pas autrement -- l'impression de la solitude est beaucoup plus ressentie.

Alors, vous voyez, c'est un peu une piste, peut-être est-elle un peu hasardeuse. Mais après-tout, on m'a demandé de venir et j'ai été très touché qu'on me le demande, et je viens habité par un profond respect pour l’homme dont nous parlons et pour une amitié pour sa personne qui était, comme vous l'avez dit Ivan Levai, un homme bien. Ca je suis cent pour cent d’accord avec vous. Mais si ma piste est juste, je suis content de l’avoir connu parce que j'ai connu un homme qui avait un fond bien plus important au plan de l'humanité qu'il ne le laissait paraître et cela touche et mérite le respect. Une dame m'a dit, elle m'interviewait pour le film de Moati  : «ce suicide de ce cheminot le 1er mai, est-ce que ça nous oblige à quelque chose ?».

J'ai dit ici ma version, ma réflexion, ma sensibilité, et pris en compte ici et là quelques vérités profondes.

Je crois que Pierre Bérégovoy a sonné un petit tocsin et s'il a sonné ici un petit tocsin c'est qu'il pensait à autre chose. Et s'il est vrai qu'on a tous, j'imagine ici et ailleurs, à penser à neuf, à faire des sauts de pensée, à faire preuve d'une nouvelle intelligence, on a toujours, comme disait mon ami Luigi Lono, un musicien italien décédé il y a quelques années, des crampes, des crampes mentales.

Mais Béré, je m'excuse de ce mot familier, quand je l'ai rencontré, il m'a dit une chose assez étonnante, il m'a dit comme ça : «Tu vois, j'ai des camarades qui disent, avec la chute de l'Est, les communistes, qu'est-ce qu'ils trinquent.» Et il m'a dit : «Je vais te dire ce que je leur dis : on trinque aussi.» Parce que ce fut un référent. Les deux familles, elles avaient des chemins différents, et elles ont des chemins différents, mais quand même, ce référent a marqué le siècle, et si on n'a pas conscience que cet écroulement nous concerne tous, on risque d'être un peu empêtré ou bancal pour bâtir l'avenir. Alors la dame m'a demandé ce qu'il fallait faire pour qu'il ne soit pas mort pour rien ?  Alors je pense qu'il faut travailler, travailler sans se mouvoir derrière des haies de précautions, se jeter dans des processus nouveaux, penser autrement la politique, ne pas se professionnaliser par exemple. Bien sûr, il y a l'Histoire, on ne peut pas l'oublier, mais garder le contact. Parfois, quand on a des conseillers -- Ivan Levaï a dit, sans vouloir en dire de mal, des "technocrates" qui d’ailleurs ne le sont pas tous, ils vous font tellement de statistiques, ils sont tellement bardés de statistiques qu'ils vous font comprendre que vous ne pouvez pas faire autrement. Alors, ça me fait drôle quand il y a des problèmes dans les entreprises, réels, objectifs, et que souvent un chef d'entreprise est considéré parce qu’il sait dégraisser, parce qu'il sait blesser l’humanité de son entreprise. Mais quand on est socialiste, communiste, et même au-delà sans doute, mais en tout cas ces deux familles, qu'est-ce qu’on veut : on veut une société avec des hommes et des femmes au centre de tout; et cette société, elle blesserait les hommes et les femmes ? il y a quelque chose qui ne va pas. Donc il faut se compromettre avec la personne humaine, ne pas l'oublier. Ce n’est possible que si, sans arrêt, on a cette pensée à la tête. 

Mais choisir de partir si violemment... Moi, quelque part, ça me hante ; la fin de cet homme nous oblige -- et je dirais que dans cette obligation il faut que les cheminots puissent dire leur mot, pour que ça roule. Ils étaient un peu sur le ballast, cela est une grande tristesse et je pense qu’il l'a ressentie, il en a tiré des conclusions tragiques. Essayons ensemble -- chacun restant soi -- mais ensemble, de construire quelque chose qui n’ait plus d'échéance tragique, fût-ce-t-elle celle d’un homme, votre maître, Pierre Bérégovoy.

Ivan LEVAÏ : Merci Jack Ralite, qui fut son ministre, d'abord son collègue au gouvernement, puis son ministre délégué. Voilà, la parole à Marie-Noëlle Lienemann, proche aussi du Premier ministre, Pierre Bérégovoy.

Marie-Noëlle LIENEMANN  : Un peu différemment, bien sûr de Jack. Si je devais garder un mot pour qualifier ce que m’a apporté Pierre Bérégovoy et ce qu'il a apporté à beaucoup de gens de ma génération, je dirais que c'était un maître, un peu comme ces instituteurs vous savez, qui vous permettent de vous construire sans vous imprimer vraiment leur vérité, parce qu’ils ont des critiques -- et de temps en temps, Pierre savait faire connaître les siennes avec fermeté. Il avait aussi beaucoup le sens du conseil, et puis vous sentiez que c'était quelqu’un de solide, quelqu’un qui savait où il allait et pourquoi il se battait. J'ai rencontré Pierre Bérégovoy fin 72 début 73, à la cité Malesherbes ; il était responsable du P.S. et j'étais toute jeune responsable des étudiants socialistes. Et il m'a beaucoup impressionnée la première fois que je l’ai vu parce que j'avais déjà l’impression qu’il avait pris la mesure de l’histoire, que le combat de la Gauche s’inscrivait dans la foulée, et nous étions une génération peut-être un peu fascinée par les modes, par le côté un peu brillant des idées à tel ou tel moment, ou plutôt tournée vers les mouvements spontanés et moins vers les mouvements collectifs construits dans la durée. Et j'étais très frappée de voir comment il nous ramenait au réel, pas au réel seulement du réalisme économique -- ce n'était pas encore le sujet dominant à l'époque -- mais au réalisme politique. Avoir le soin de comprendre que ce qu’on disait correspondait vraiment à ce que les gens pensaient. Il disait souvent ne pas se payer de mots. Et c'était extrêmement important pour les gens de notre génération où justement le verbe avait trop souvent pris le dessus sur l'action et sur la vérité des choses et du monde. Donc, je crois que la première chose qu'il a apportée aux jeunes de notre génération, c'est cette conscience qu'il fallait s'accrocher au réel et à ce que les gens attendaient.

La deuxième chose qui était frappante, c'était là aussi un peu décalé à l'époque. Dans le mouvement socialiste, on avait un peu tendance, historiquement, à considérer qu'on savait mieux que les syndicats ce qu'il fallait faire pour la classe ouvrière ou bien à se sentir très lié à tel ou tel syndicat parce que c'était son syndicat d'origine, sa conception syndicale personnelle. Et Pierre Bérégovoy était vraiment le seul vrai pivot qu'il y avait entre le P.S. et l’ensemble du mouvement syndical. Il avait d'ailleurs tenu beaucoup cette responsabilité dans cette période de construction et il nous a obligés les uns et les autres à prendre en compte justement ce qu'était le syndicalisme français, ce qu'étaient les attentes parfois contradictoires des salariés de ce pays et, dans une certaine mesure, il portait déjà le germe d'une certaine mutation, nécessaire, importante, et pas tout à fait réalisée, qui était de prendre en compte la vision sociale-démocrate, pas au sens modération des idées mais au sens d'une vraie connexion entre les partis politiques de la gauche et la réalité du monde syndical, du monde associatif et de la société. Et c'était un apport extrêmement important qui n'était pas si facile à faire passer à l'époque.

Autre chose qui m'avait frappée dans cette année 72-73  : il portait, chevillée au corps, l'idée de combat collectif et on pouvait expliquer ce que c'est que la société qui devient individualiste, l'évolution des gens, les médias, je ne sais pas trop, en tout cas, les combats collectifs sont finalement des combats assez rares et on a plutôt tendance à cohabiter avec des parcours individuels mus par des idées communes plus que de construire des actions collectives où chacun prend sa part. Et Pierre Bérégovoy était vraiment quelqu'un qui, par la manière dont il agissait et par ce qu'il disait et ce qu'il essayait de faire, s'attachait comme il disait à «faire des additions». Et ça me frappait toujours, il disait "il faut faire des additions", ce n'était pas là non plus des calculs, c'était par exemple quand on parlait des alliances, celles du P.S. On disait toujours "ce sont toujours les éternels débats, l'alliance à gauche, l'alliance au centre, avec ça on y arrivera pas, ce sont toujours les mêmes" ; d'ailleurs, c'est historique, on en sortira jamais de ce genre de débats, il faut les avoir tout le temps. Et lui disait : il faut additionner.

Je n'étais souvent pas d'accord avec lui -- vous me direz que ce n'est pas le seul avec lequel je n'étais pas d'accord -- mais il aimait le débat, c'est-à-dire qu'il ne venait pas vous asséner sa vérité, avec un rapport pur d'autorité. Il savait arbitrer, comme homme d'Etat, comme ministre, avec autorité, et c'est une grande qualité pour un responsable. Mais quand il était dans un débat politique, il débattait, il essayait de vous convaincre, il expliquait son point de vue. En cela il était fondateur et constructeur car il vous obligeait même à répondre sur le fondement réel de votre position. Et c'est je crois extrêmement important parce que c'est ça qui permet que chacun prenne sa place dans un combat, en ayant le sentiment que quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise il crée le mouvement avec les autres.

Les souvenirs personnels que j'ai de cette période -- j'irai vite sur les autres -- c'est aussi le Pierre Bérégovoy au Comité directeur ou au Bureau national du parti. C'était l'homme des amendements, Pierre Bérégovoy... Vous savez, on parle beaucoup -- les socialistes et les autres -- en politique. Parfois ce sont des discussions du Café du Commerce. Chacun a du mal à formuler exactement son désaccord, ce qu'il voudrait apporter, ce qu'il voudrait dire, et il n'y a jamais personne pour aller écrire le texte qui va permettre d'être d'accord. Et moi ça m'avait frappée car Pierre Bérégovoy était le seul qui savait faire ça. Il trouvait toujours la phrase à la Commission de résolution qui permettait de trouver l'équilibre, qui ne noyait pas le poisson, mais qui permettait de dire oui, ça c'est la position de compromis. Alors parfois on était pas d'accord, mais il créait l'équilibre et le compromis. Et moi je peux vous dire que j'essaie de temps en temps, car je prends un peu de son apport comme une sorte de leçon, c'est très dur à faire, c'est très difficile.

Et je crois que ça représentait bien justement cet attachement rare à être le représentant bien sûr de sa pensée propre, mais aussi d'un mouvement qui vous dépasse, d'une pensée et d'une action qui vous dépassent. Et je crois qu'on a tiré beaucoup de leçons de sa pratique politique en la matière.

Alors ce que je voudrais dire aussi, c'est qu'ensuite bien sûr, il est devenu ministre, très normalement, d'abord secrétaire général de l'Elysée puis ministre, et pour moi, comme le disait Jack Ralite -- parce que souvent en parlant de Bérégovoy j'ai dit Béré, Béré c'est la sécurité sociale. Alors pour ma génération, la sécurité sociale, au début, ça faisait un peu archaïque, on disait bon, les vieilles lunes... Il faut être honnête, on trouvait que ça faisait un peu vieillot quoi. Et puis on ne se rendait pas compte à quel point il avait raison parce qu'on s'est rendu compte très vite que ce que l'on croyait acquis ad vitae eternam -- comme nous on avait toujours vécu avec, ça ne nous venait même pas à l'idée que ça pouvait être menacé -- on a vu apparaître cette grande vague libérale avec tous les effets, ce que décrivait Michel Sapin sur les exigences en termes économiques mais en même temps l’énorme menace, l'énorme danger sur notre protection sociale. Et on en a pris la mesure, petit à petit. Il s'attachait avec persévérance à nous expliquer et à nous convaincre que, premièrement, il fallait faire attention aux déficits publics, parce que ça servirait d'alibi à une remise en cause de l'ensemble de notre protection sociale. Et moi je me rappelle -- au début je ne comprenais rien du tout -- pourquoi c'était si important la retraite par répartition par rapport à la retraite par capitalisation. Tout ça me paraissait -- vous savez la génération 68, on vivait un peu sur notre nuage, on se disait que ce n'était pas forcément dramatique de passer à la retraite par capitalisation, ne serait-ce qu'un petit peu. Et puis, inlassablement, il nous expliquait en quoi on changeait complètement de valeurs, comment on passait d'une société qui était d'égalité de droits, de solidarité mutualisée vers une société d'assistance, d'aide octroyée, de charité publique. Et, au début, on n’y croyait pas ; et puis quand on a vu les faits, la réalité, les combats politiques et la situation d'aujourd'hui, toute l'actualité de ce combat pour la sécurité sociale... Et il est devenu considérablement moderne, paradoxalement, à des gens pour qui il apparaissait comme un peu le défenseur des acquis. Vous voyez, on rigolait de la défense des acquis, on se disait si on a que la défense des acquis... bien sûr ça ne suffit pas comme projet, mais il faut les défendre. Donc je crois que ça c'est une image que Pierre Bérégovoy est, dans toutes les classes sociales de la société française et, je crois, au- delà même du conflit politique de la gauche et de la droite, l'homme de la sécurité sociale et quelqu'un qui incarne le projet social dans notre pays.

Alors je voudrais dire un petit mot après ce qu’a dit Jack Ralite sur, justement, la chute du mur de Berlin, puisque c’est une des rares dernières grandes discussions politiques que j'ai eues avec Pierre Bérégovoy, quand j'étais ministre. J'ai discuté avec lui de la situation de la gauche. Il y a deux choses qui m'avaient frappée. La première, il m'avait dit : «le socialisme est une idée menacée, il n'est pas certain qu'elle arrivera à survivre». Alors je le trouvais très pessimiste et moi, plutôt dans le genre "volontarisme boy-scout"  : «Mais non, ce n'est pas parce que le mur de Berlin est tombé que le socialisme est mort », parce que, par ailleurs, je suis convaincue qu'il est d'actualité. Mais je crois qu'il avait -- ça nous ramène au début -- le sens du réel. Quelque part, la disparition du mur de Berlin et du contre-modèle soviétique -- il était critique face à ce modèle -- c'était quand même, dans son idée, le risque de voir triompher ce qu'on appelle aujourd'hui la pensée unique, c'est-à-dire l'idée qu'il n'y avait plus qu'un modèle ; au mieux, on pourrait peut-être éviter qu'il ne soit pas trop inhumain, qu'il soit plus social... mais est-ce qu'on pouvait encore se payer le luxe d'imaginer une alternative politique. Et je pense que la question était ouverte pour lui, il avait raison de l'ouvrir parce qu'on ne peut ni rayer d'un trait de plume l'idée qui est que, après tout, le capitalisme peut s'imposer durablement, et c'est vrai que c'est un risque majeur ; et surtout en ne se la posant pas et en restant simplement campés avec l'idée qu'après tout il y aura toujours une gauche et une droite, un camp progressiste et autres, qu'il n'y aurait pas exigence à réinventer le socialisme des temps modernes. Et je crois que c'était un appel à cette exigence de bâtir, dans la fidélité de ce que nous avons été, et aussi comme une invitation à reprendre le flambeau.

Je voudrais aussi vous dire, à titre personnel, ce que je ressentais, en particulier sur l'homme d'Etat. Vous savez, ils sont rares les hommes d'Etat dans notre pays et moi j'ai été frappée par cette force d'homme d'Etat de Pierre Bérégovoy. Quand je parlais de l'autorité, il savait trancher. Car il avait entendu les différents points de vue, il savait où il allait.

Je voudrais vous lire un message d’Henri Emmanuelli, le Premier secrétaire du Parti socialiste, qui n'a pas pu être des nôtres aujourd'hui -- vous comprendrez qu'il n'est pas à Bagatelle par ailleurs-- mais il est sur le terrain de la campagne présidentielle avec Lionel Jospin. Vous comprendrez donc qu'il m'a demandé, en tant que Secrétaire national, de lire le message qu'il voulait vous adresser collectivement  :

«Le 1er mai 1993, il y a deux ans, Pierre Bérégovoy nous quittait. C'est le souvenir d’un ami, d'un militant, d'un homme d'Etat au destin exceptionnel et disparu tragiquement, en cette triste journée, que nous saluons aujourd'hui.

Simple, chaleureux, ouvert, courageux, homme de conviction, il savait s'imposer par sa détermination tout en restant proche des Français. Sa formation, par la force de sa volonté, Pierre Bérégovoy l'avait d'abord obtenue sur les bancs du mouvement ouvrier. Dans les syndicats, dans les partis, dans les congrès, dans les conventions, dans les unions locales, dans les sections, le militant qu'il a toujours été avait conquis dans les luttes sociales, dans les combats pour la liberté et pour la justice, l'expérience irremplaçable qui devait lui permettre non seulement d'être un artisan de la rénovation et de la modernisation du mouvement socialiste mais aussi d'assumer les plus hautes responsabilités. Homme d'Etat, il reste celui à qui la France doit son rétablissement. Un assainissement économique spectaculaire qui peut nous permettre aujourd'hui d'aborder une nouvelle phase de cette modernisation sociale. L'inflation jugulée, c'est Pierre Bérégovoy ; les déficits publics contenus, c'est Pierre Bérégovoy ; le commerce extérieur rééquilibré, c'est Pierre Bérégovoy ; la protection sociale maintenue, c'est Pierre Bérégovoy.

Pour tout cela, et bien d'autres choses encore, c'est à l'ami, c'est au militant, c'est à l'homme d'Etat, qui restera pour chacun d'entre nous un modèle, que je souhaite, au nom de tous les socialistes, m'adresser aujourd'hui  : Pierre, tu as laissé un grand vide dans nos cœurs. Pierre, en ce moment particulièrement intense du combat politique, nous ressentons tous combien tu nous manques, toi, l'homme d'action refusant le carcan des préjugés et qui a tant fait pour faire vivre notre idéal commun.»

Ivan LEVAÏ  : On a, avec Marie-Noëlle Lienemann, parlé de la défense de la sécurité sociale et des acquis sociaux. Et elle nous a dit combien ce thème n'était pas ringard mais d'actualité, et la façon dont Pierre Bérégovoy nous en a souligné la modernité. René Teulade est à ses côtés ; c'est un autre aspect, c'est la mutualité sociale, mais ce n'est pas seulement du mouvement mutualiste que René Teulade va nous parler. Ceux qui sont venus en première partie de notre réunion se souviennent que, dans le discours d'investiture qu'il a prononcé à l'Assemblée nationale, Pierre Bérégovoy a justement dit aux parlementaires, aux députés, sur qui il compte s'appuyer dans sa volonté de défendre et peut-être de promouvoir la Sécurité sociale, et il donne votre nom René Teulade.

René TEULADE  : Oui, alors, comme tous mes amis, tous mes camarades, j'ai moi aussi envie de dire et puis aussi de conserver peut-être un certain nombre de moments privilégiés que j'ai eus avec Pierre Bérégovoy. Je voudrais, pour dire tout de suite mon sentiment, combien je partage ce qui a été dit, ce qu'on a dit simplement : c'est un homme bien. Moi j'ajouterais, et au travers d'une anecdote, c’était aussi un homme bon. Lorsque j'étais président de la Mutualité française, c'est une anecdote entre autres, et je voudrais aussi dire combien, au travers de ces anecdotes, c'était un homme de conviction, mais ce n'était pas un homme de certitudes  ; dans nos débats, moi en tant que président de la Mutualité française, lui était alors ministre des affaires sociales, nous avions quelques différends sérieux, à propos du forfait hospitalier, dont j'étais moi-même en désaccord total avec la position de Pierre. Cette rencontre... nous nous connaissions depuis longtemps : Pierre, je l'ai connu lorsqu'il était venu en Corrèze rechercher un premier terrain d'élection. J’étais alors secrétaire syndical et, tout naturellement, sa démarche avait été auprès des responsables syndicaux des départements. Donc je le connaissais depuis longtemps et nous avions une approche tout à fait amicale.

J'entre dans le bureau  :

« -Bonjour Pierre.

-Bonjour René.

-Monsieur le Président, asseyez-vous.

-Monsieur le Premier ministre, je suis prêt à vous parler.»

Les choses commençaient à s’envenimer  ; au bout d'une heure de débat difficile, ayant en face de moi un homme ayant précisément mis en place une disposition et essayant de la faire accepter au partenaire que j'étais. Puis nous nous sommes séparés, vraiment dans un climat tendu, un peu passionnel, tous les deux obstinés, l'un et l'autre dans nos positions, conscients de nos responsabilités respectives. La poignée de main traditionnelle, plutôt froide.

«-Au revoir Monsieur le Premier ministre.

-Au revoir Monsieur le Président.»

Deux heures après, ayant rejoint le siège, un coup de téléphone  :

«- Veux-tu bien revenir pour que nous discutions car nous ne nous sommes pas compris ni exprimés dans un climat serein. Tu es aussi têtu que moi. Si nous pouvions effectivement discuter dans un autre climat... mais ça me chagrine d'avoir parlé comme nous l'avons fait.»

Ce n'était pas de la stratégie de la part du ministre. C’était tout simplement du respect pour le représentant social que j’étais, c'était aussi cette bonté de l’homme qui était bien sûr animé de conviction et avait en face de lui quelqu'un avec qui il avait beaucoup de sentiments et une certaine affectivité. Mais ils ne s’étaient pas compris et il voulait recommencer le débat parce que je crois aussi qu'ayant sa conviction il n'avait pas cette certitude d'avoir raison. Et nous avons repris le dialogue. C'est lui, en dernière analyse, effectivement, qui a mis en place le système, que je n'ai pas approuvé encore par la suite. Mais notre amitié était suffisante pour comprendre la nécessité de mettre en place, à ce moment-là, une disposition oh combien difficile, et qui n'était pas nécessairement populaire.

Un homme bon : et je voudrais aussi souligner ces moments privilégiés, je ne sais pas si ça se passait avec mes collègues, chaque fois qu'il avait une réunion interministérielle je le voyais un quart d'heure-vingt minutes avant, en tête-à-tête. Et là, nous nous parlions un petit peu à cœur ouvert. J'ai le souvenir de réflexions, car il croyait à la mission qui était la nôtre : «Nous sommes tous les deux issus du même milieu. Ce sont les bourses, c'est la République, c’est l’école qui nous ont permis d'accéder à un certain nombre de responsabilités. C’est une chance tu sais, c’est une chance que nous puissions un peu payer notre dette envers la République.»

Payer notre dette, et je ne comprenais pas toujours ce qu'il voulait dire par là et je disais :

«-Pierre, bien sûr, nous assumons.

-Oui , nous assumons me disait-il, mais tu sais il y en a... nous ne sommes pas du même monde.»

J'ai toujours essayé de comprendre. Bien sûr, je l'interprétais à ma façon. Il visait un certain nombre d'énarques en disant : «Ils ne peuvent pas comprendre». Il ajoutait même parfois  :

«- Tu sais, on devrait les amener dans un certain nombre de nos réunions.

-Pierre, ils connaissent quand même la vie..» (etc., etc.)

Je prenais moi-même leur défense, même si je ne le pensais pas toujours et si je partageais, c'est vrai, un petit peu son opinion.

Et lorsque nous abordions un problème qui nous tenait à cœur tous les deux, de par mes responsabilités antérieures et les siennes dans le domaine de la Sécurité sociale, il me disait «il faut équilibrer les comptes», et là je rejoins Michel Sapin. Ce n'était pas équilibrer pour équilibrer, c'est parce qu'il disait « l’inégalité la plus intolérable de toutes, c'est l'inégalité devant la souffrance et devant la maladie». Or, si nous n'arrivons pas à équilibrer notre système, oh bien entendu ceux qui sont les plus fortunés ou même ceux qui, structurellement, sont les mieux organisés, ils arriveront toujours à bâtir un système, mais les plus faibles, les plus vulnérables, ce sont eux qui seront les victimes, il faut équilibrer et maintenir le système pour eux, parce que ce sont eux qui ont le plus besoin de notre système de protection sociale. Bien entendu, je partageais tout à fait ses analyses et puis, souvent, il me racontait, on se racontait un petit peu, entre nous, notre jeunesse. Je sais qu'il avait aussi cette capacité d'écoute assez extraordinaire. Et je lui disais, oui, je comprends aussi que ce soient les plus faibles, car nous avons connu l'un et l'autre la période où on ne pouvait pas toujours payer le médecin. Et nous avons connu aussi la période où il fallait dire merci. Pour nous, la Sécurité sociale, c'était l'équilibre économique mais c'était aussi tout ce qui sépare le droit de la charité, c'était aussi, pour nous, ce qu'on appelle la dignité, ne pas avoir à courber l'échine, à dire merci et reconnaître que la protection sociale était véritablement là le droit d'exister, le droit à ne plus souffrir et à pouvoir bénéficier des progrès de la science.

On avait ces moments de discussion puis, après bien entendu, on entamait les discussions techniques, mais c'était un dialogue où nous évoquions nos origines, notre conception, bien entendu que nous partagions. Et il me disait : «Tu vois, le jour où -- je crois que ses paroles étaient un peu prémonitoires -- on remettra en cause notre système de protection sociale, non seulement ce sera l'éclatement de notre société mais ce sera aussi la remise en cause de toutes nos valeurs». Oh combien son discours est d'actualité dans les jours que nous vivons et il me disait : «Méfions-nous de ne pas laisser filer le déficit car ce sera là aussi l'occasion pour dire que le système n'est plus viable et qu'il faut remettre en cause et bâtir un système, à ce moment-là à l'américaine, sur des bases assurancielles, etc., etc.»

Souvent, et en venant aujourd'hui même à Nevers, je pensais à cela. Et actuellement, où les uns et les autres débattons de ces problèmes, moi j'utilise beaucoup ces conversations que j'avais eues avec lui, sur ce plan de la dignité et du respect du droit de chacun. Il avait aussi une phrase qu'il utilisait souvent, et je terminerai par là, qui est de Camus je crois, il disait : «Tu sais, en définitive, la liberté bien sûr, c'est bien beau, mais la liberté sans la justice, elle n'existe pas.»

Pierre nous a laissé cette leçon, cette leçon d'amitié. Voilà simplement ce que j'avais envie de dire mais il y a encore beaucoup d'autres choses que je garde pour moi.

Ivan LEVAÏ : Merci René Teulade et ce qui est au fond très intéressant dans ce qui est dit ici, le dénominateur commun paraît, j'allais dire apparaît ici tout seul, et on le trouve dans ce que disait tout à l'heure Jack Ralite, ce que disait Michel Sapin à propos de la monnaie, qui n'est pas abstraite, qui est une réalité sociale. Et je trouve en ce qui a été dit par Michel Sapin, par Jack Ralite, par Marie-Noëlle Lienemann et aussi par René Teulade (que je suis toujours tenté d'appeler le Président Teulade)...on voit bien ce qui était l'unité d'un homme et ce qu'il illustrait tout à l'heure lui-même dans le film que nous avons passé ; je pense que vous avez tous entendu cette phrase, c'était dans son discours d'investiture : «Ecouter, écouter, réformer sans brutalité.»

Voilà et vous avez illustré à nouveau ces propos-là. Georges Kiejman nous a rejoints, Martin Malvy nous a rejoints aussi et François Loncle, qui aura la double chance d'être l'élu de Louviers et successeur de Pierre Mendès-France et collaborateur et ami de Pierre Bérégovoy. On va donner la parole au maire de Nantes, qu'on présentait toujours comme "le jeune Jean-Marc Ayrault", mais au fil des années, vous finissez par l'être un peu moins, comme nous tous...

Jean- Marc AYRAULT : C’est vrai, en regardant un petit peu en arrière, je me dis que ça fait longtemps que je le connais Pierre Bérégovoy, ça fait de longues années. Et puis j'ai aussi beaucoup de mal à parler de lui au passé parce que, finalement, mon premier engagement, c'est le P.S. d'Epinay et je sais le rôle qu'il a joué là, qu'il a continué de jouer ensuite, qu'il avait joué avant. Et donc pour un militant comme moi, un militant socialiste qui a vécu toutes ces péripéties du Parti socialiste, de la gauche, Pierre Bérégovoy reste indissolublement lié à cette aventure, que j'appellerai d'abord une aventure collective, et puis aussi lié à nos espoirs mais aussi à nos prises de responsabilité, mais il faut le dire aussi à nos déceptions parfois, à nos nouvelles espérances et aussi à notre combat qui continue. Et donc, pour résumer, Pierre Bérégovoy est profondément lié à notre vie, à nous aujourd'hui.

Alors c'est sûr que la première chose qui s'impose à nous c'est de regarder son itinéraire, mais en portant en même temps un regard sur son ultime décision, comme l'a dit tout à l'heure Jack Ralite avec beaucoup de force, son ultime décision de nous quitter, volontairement, de quitter d'abord sa femme, sa famille, et de nous quitter nous, ses compagnons. Et la décision qu'il a prise il y a deux ans et qui nous a tant bouleversés, profondément bouleversés, a en même temps, je crois, changé à la fois la vision que nous avons de lui-même -- puisque nous en parlons aujourd'hui beaucoup, nous en avons parlé et nous en reparlerons beaucoup -- mais également la vision que nous avons et que nous avions de la politique.

En effet, je ne peux me souvenir de Pierre Bérégovoy sans l'associer au travail, et ça a été rappelé par plusieurs d'entre nous, au travail intense mais patient aussi, et à sa détermination tranquille, à la solidité de son engagement et de ses convictions, à sa confiance dans le travail et ce travail qu'il accomplissait tous les jours et qui le conduisait à se dépasser sans cesse. Et, en même temps je me dis, sans doute que je ne suis pas le seul, comment avoir été aussi aveugle devant les blessures si intimes qu'il ressentait et le prix qu'il payait chaque jour, qu'il payait sans doute pour tous ces efforts qu'il devait accomplir tout au long de sa vie, de ses responsabilités, et qu'il devait accomplir pour à la fois remplir ses devoirs d'Etat et d'homme d'Etat et, en même temps, harmoniser ses devoirs avec ses convictions. Et qu’est-ce qui symbolise le mieux ses convictions à Pierre Bérégovoy, et aussi à beaucoup d'autres, que le 1er mai, qui est le jour de la lutte, de lutte collective, mais aussi de lutte pour la liberté, la justice et l'aspiration à l'émancipation sociale. Vous savez, je suis, comme beaucoup d'entre vous ici dans cette salle, d'origine sociale modeste ; et je sais ce qu'il en coûte de devenir aussi un homme public, exercer des responsabilités auxquelles notre classe sociale -- et j'ose dire le mot même si parfois certains disent que c'est incongru -- je le dis, la difficulté qu'il y a à exercer des responsabilités auxquelles notre classe sociale ne nous prépare pas naturellement. Et c'est dans ce sens que, lorsque des hommes et des femmes de gauche sont portés par le suffrage populaire, par le suffrage universel, à la tête d'une grande collectivité, même plus petite, ou d'un autre organisme, ou à des responsabilités d'Etat, on oublie trop souvent à quel point ces destins ne sont qu'efforts sans cesse renouvelés ; et c'est une tension à laquelle nous nous habituons par la pratique, par l'action, mais sans en avoir pleinement conscience, mais qui est, je tiens à le rappeler, une épreuve permanente. Même la démocratie ne place pas réellement chacun sur un pied d'égalité, il y a des itinéraires qui vous mettent évidemment, j'allais dire naturellement, sur le chemin du pouvoir et d'autres qui vous conduisent par le hasard et par la conviction à des postes qu'il faut chaque jour mériter comme on dit.

Mais le peuple, lui, le peuple profond ne s'y trompe pas, au point qu'il manifeste depuis deux ans et continue de le faire parfois et souvent discrètement, son affection à Pierre Bérégovoy et je dirais au-delà des sensibilités partisanes de notre pays. Car il a bien compris ça le peuple, et donc c'est pourquoi, je crois, il manifeste cette affection et cette douleur qu'il a ressentie profondément et qu'il continue encore de ressentir lorsqu'on évoque Pierre Bérégovoy. D'ailleurs, à l'intérieur de la famille socialiste, il se crée ainsi des liens et des affinités plus secrètes que celles qui résultent de notre adhésion à une organisation politique proprement dite. Et c'est peut-être ce qui m'a rapproché, de manière instinctive et pudique de Pierre Bérégovoy. Bien sûr, je le connaissais avant qu'il soit ministre, je l'ai rappelé tout à l'heure, avant que je ne sois même parlementaire et maire d'une grande ville, mais c'est au moment où j'ai accédé pour ma part à cette responsabilité que mon estime et mon amitié pour Pierre Bérégovoy se sont renforcés et approfondis.

Il paraît que la vie publique endurcit les individus, parfois jusqu'au cynisme. Tant d'exemples nous enseignent la véracité de cette opinion que je ne me hasarderai pas à la contredire absolument, mais c'est un adage que je ne vérifie pas, en tout cas en ce qui me concerne personnellement, mais ni en ce qui concerne celui dont nous honorons aujourd'hui la mémoire, certainement pas. Et Pierre Bérégovoy, je ne vais pas raconter d'anecdotes non plus, mais il avait aussi de ces gestes discrets, malgré la lourdeur de sa tâche, notamment quand il était Premier ministre -- on sait ce que ça représente de travail, de stress, de compression d'emploi du temps -- eh bien il avait de temps en temps trouvé le temps pour faire passer un message de soutien et d'affection à certains d'entre nous, et donc, ça m'est arrivé. On pouvait vivre quelques passes difficiles, il savait qu'un homme politique c'est d'abord un homme, et auquel rien n'est jamais acquis, ni sa force, ni sa faiblesse. Et ma rencontre avec Pierre Bérégovoy relève ainsi de ces discrètes amitiés qui dépassent l'âge et la carrière ; c'est un regret et une souffrance que ne pas lui avoir fait sentir, encore que la caractéristique de notre affection, je pense que chacun comprendra, était d'une grande pudeur, donc fallait-il en dire plus ?

Mais je me souviendrai toujours, ce sont les derniers moments importants pendant lesquels je l'ai rencontré, de l'avoir accueilli à l'aéroport de Nantes. Olivier Rousselle m'avait téléphoné quelques jours avant en me disant que Pierre voudrait bien faire un meeting, c'était quelques jours avant le premier tour des élections législatives. Evidemment, nous l'avons organisé avec amitié et fidélité. Et il est venu ; et il a été accueilli avec chaleur par tous ceux qui étaient là, les militants, les sympathisants... Et dans la voiture qui nous conduisait de l'aéroport à la Cité des Congrès de Nantes, ça a duré quelques instants. Vous me permettrez de ne pas rapporter la teneur complète de notre conversation, elle fut brève mais elle fut profonde et intense et je m'en souviendrai toujours. Et je dirai simplement une chose, c'est que j'avais mis sur le compte de la fatigue extrême, qui me paraissait bien normale en ce combat très difficile, l’angoisse et la détresse que ressentait et qu'exprimait Pierre Bérégovoy en cet instant, et j'avais mal mesuré, je le dis, à quel point il était intimement meurtri par la campagne atroce de rumeurs, de calomnies que l’on nourrissait contre lui, et à quel point pesait sur lui le poids de la défaite politique qu'il pressentait. Et c'est ainsi, parfois, que l'affection connaît des fractures dont on porte à jamais le chagrin. On a écrit ici ou là des choses, et les collègues qui sont là, qui l'ont vu après la défaite, et Jack Ralite a eu raison de dire qu'il doit y avoir une immense solitude lorsqu'on se retrouve sans grande responsabilité, du jour au lendemain. Eh bien Pierre était angoissé, c'est vrai, il nous parlait, mais nous étions tous avec lui, et il culpabilisait et à chaque fois nous lui disions «mais pourquoi, non il n'y a pas de raison. Et de toute façon, c'est nous tous, et à partir de là il y a quelque chose à reconstruire». Mais je crois en effet que ce que j’avais cru percevoir et mis sur le compte de la fatigue et du travail immense, cachait une blessure plus profonde. Je crois que nous l'avons a posteriori ressenti et c'est pourquoi je parle de ces fractures dont on porte à jamais le chagrin.

Alors je voudrais dire simplement aujourd'hui, à sa femme et à sa famille, à ses amis : Pierre Bérégovoy nous manque, il nous manque pour son amitié, il nous manque pour ce qu'il représentait et pour le combat qu'il menait et qu'il avait mené depuis tant d'années. Et il nous manque aussi personnellement, comme à chacune et à chacun d'entre nous qui se sont exprimés et qui vont s'exprimer ce soir. Je voudrais dire simplement : bonsoir Pierre et à toujours.

Ivan LEVAÏ : Je voudrais rappeler en peu de mots ce qui a été fait depuis 14h30.

D'abord on a entendu le message de bienvenue de M. le Maire de Nevers, qui en a profité pour parler de façon très personnelle du Pierre Bérégovoy qu'il a connu, avec qui il a travaillé ici, dans cette ville.

Nous avons entendu Michel Sapin qui a parlé comme collaborateur et je dirais comme successeur aussi aux Finances, de notre ministre des Finances Pierre Bérégovoy, et qui a dit ce qu'avait été la défense du franc, la façon dont il avait de se battre sur l'océan monétaire nouveau en considérant que le bateau France pouvait tenir, mais qu'il ne le faisait pas seulement en défendant les grands équilibres macro-économiques, il le faisait aussi en pensant à la valeur sociale du franc, de la monnaie.

Vous avez entendu Marie-Noëlle Lienemann évoquer aussi ce qu'avait été pour elle le maître Bérégovoy, l'instituteur Bérégovoy, qui l'a conduite d'une certaine façon au P.S. et lui a dit ce qu'il fallait faire et peut-être ne pas faire, qui lui disait le droit, le bien, le mal...

Jack Ralite a parlé de façon très émouvante et nous a redit d'une autre manière ce qu'il avait dit dans le très beau film de Serge Moati sur Pierre Bérégovoy.

Vous venez d'entendre Jean-Marc Ayrault. Vous avez entendu René Teulade dire lui aussi comment, Président de la Mutualité française et avec une origine sociale voisine de celle du cheminot Pierre Bérégovoy, les deux hommes s'étaient compris et quelques fois disputés, sur le forfait hospitalier par exemple.

Voilà, pardon de faire cette synthèse aussi caricaturale et aussi réductrice alors qu'il s'est dit beaucoup d'autres choses, mais c'était simplement pour que vous puissiez tous participer. Alors nous allons aussi entendre M. Courrière, qui a été secrétaire d'Etat aux Rapatriés, qui était proche de Pierre Bérégovoy -tous ceux qui sont ici ont été proches, d'une certaine façon, de Pierre Bérégovoy, et ils vont le dire. Nous allons entendre aussi Georges Kiejman, qui fut l'un de ses secrétaires d'Etat,  François Loncle qui nous a rejoints et Martin Malvy, qui est président du groupe socialiste -- il y a encore des députés socialistes à l'Assemblée nationale.

Je me souviens, un matin Pierre Bérégovoy était venu participer, c'était avant les élections législatives de 93, à un petit-déjeuner de France-Inter. Et, à un moment, il s'était penché et il avait prophétisé, ce n'était pas par pessimisme mais c'était sa lucidité, je me souviendrai toujours de ce qu'il m'avait dit (c’était quelques temps avant le rendez-vous électoral, dont Martin Malvy figure parmi les rescapés, qui a réussi à survivre), Pierre Bérégovoy m'a dit : «ça va être encore plus terrible que tout ce que vous imaginez » .

Voilà, on parle aujourd'hui des pointeurs en politique, de ceux qui savent ce qui va se passer et de ceux qui ne savent pas  ; le moins que l'on puisse dire, c'est que Pierre Bérégovoy était lucide sur la situation politique du pays et sur ce qui allait se passer.

Mais ça ne l'empêchait pas de se battre et de se battre jusqu'au bout. 

M. Malvy,  à vous qui êtes le président du groupe des députés socialistes à l'Assemblée nationale, je vous donne la parole.

Martin MALVY : Je voudrais dire que je ne suis pas seul, nous sommes plusieurs, un petit groupe, mais dont le combat n'est pas négligeable. Je voudrais saluer Madame Bérégovoy, saluer notre ami maire de Nevers. Voilà mon témoignage, puisque mes amis me l'ont demandé.

J'avais peu rencontré Pierre Bérégovoy avant d'entrer dans son gouvernement. J’avais été secrétaire d'Etat à l'énergie entre 1984 et 1986, c'était un secteur que Pierre Bérégovoy connaissait bien (quand il m'appelait de Bercy c'était le plus souvent pour me dire qu'il avait constaté, avant moi et avant mes collaborateurs, que le prix du carburant avait baissé à Rotterdam et que sans doute je n'avais pas assez vite tancé les pétroliers ), mais ça ne suffit pas à créer des relations particulières qui font que des hommes se connaissent bien. C'est la raison d'ailleurs pour laquelle j'ai été surpris quand, un matin d'avril, il m'avait appelé pour me demander d'entrer au gouvernement avec la double fonction de chargé des relations avec le Parlement et de porte-parole du gouvernement. Et, à partir de ce moment-là, j'ai effectivement, comme beaucoup ici, rencontré souvent Pierre Bérégovoy. Et ce dont je voudrais témoigner ici, au-delà de la force de caractère politique de Pierre Bérégovoy, au-delà de ce qu'il représente pour les uns et pour les autres, au-delà de son combat, c'est de la découverte que j'ai été amené à faire peu à peu, au fil des mois, d'un homme qui, chef du gouvernement et ayant en charge les responsabilités de la France, avait à chaque occasion, à chaque moment, de ces attentions particulières qui font qu'il était le chef du gouvernement mais qu'il était, dans ses relations, un homme. Et je voudrais citer quelques anecdotes, celles qui depuis deux ans reviennent régulièrement.

Au moment du congrès de Versailles, nous sortions d'une polémique avec le Sénat sur l'interprétation de la Constitution qui avait été vive, et le moment était celui dans lequel un référendum s'annonçant, la réforme de la PAC agitant les campagnes, la droite se chargeant de jeter l'angoisse dans les chaumières, bref, l'une de ces époques tendues de ces années de gouvernement de Pierre. Je l'accompagnais à Versailles, au Congrès, nous étions tous les deux dans la voiture -- et Madame Bérégovoy reconnaîtra le chemin que nous avons traversé, soudain Pierre s'est arrêté de parler du Congrès, il s'est arrêté de parler des préoccupations de la communication du gouvernement pour me dire en passant devant un ensemble d'immeubles : «J'ai habité là pendant trente ans» .

Alors que nous roulions dans cette voiture blindée du Premier Ministre, avec les motards, et toute l'actualité politique, Pierre Bérégovoy s'est mis à me raconter très simplement, sa vie simple, la vie d'années qui étaient passées. Cela veut dire, par cette marque de confiance, c'était tout d'un coup ce retour sur terre. Ça m'avait beaucoup frappé, j'avais été très sensible à cette sorte de confidence dans un moment tendu où l'homme d'Etat redevenait un homme qui évoquait sa vie.

Et puis quelque temps plus tard, sortant du Conseil des ministres, Pierre Bérégovoy me dit qu'il voulait me rencontrer à Matignon après ; nous passions par l'Assemblée, il me demande de le suivre sur l'esplanade des Invalides et me demande là -- Michel Charasse avait démissionné quelques jours plus tôt-- de succéder à Michel Charasse au Budget. Ma première réaction était la surprise. Je savais, je croyais savoir que certains avaient été sollicités -- la période était dure -- et avaient refusé, mais je ne me suis pas senti en mesure de refuser, bien que le budget n'ait pas été de mes compétences les plus directes. C'était quinze jours avant le débat budgétaire ; il fallait donc en quinze jours comprendre ce budget. Et le mercredi en Conseil des ministres, avec ce petit jeu de chaque ministre "devenant trois tours facteur", Pierre Bérégovoy me fait passer un mot que j'ai bien entendu conservé et que je relisais hier soir, sans doute rare de la part d'un Premier ministre à un membre de son gouvernement : «Si tu le veux bien, si tu l'acceptes, demain je viendrai te soutenir au banc du gouvernement de mon regard amical.»

Je dois dire que ce sont des moments assez rares où on a le sentiment que la politique c'est certes ce combat dur mais qu'il existe autre chose, et j'ai été frappé à plusieurs reprises de ce rapprochement qu’il pouvait y avoir avec Pierre Bérégovoy.

Quelques temps plus tard d'ailleurs, alors que la situation économique se détériorait --Michel Sapin l'a évoqué tout à l'heure, que la crise gagnait, alors que j'avais une communication à faire, j'ai reçu un second mot de Pierre Bérégovoy, que j'ai conservé également bien sûr, dans lequel il donnait son accord pour une intervention, un projet d'intervention et il ajoutait d'une phrase : «Quant aux prévisionnistes qui m'ont induit à ce point en erreur, je ne leur pardonnerai jamais.» C'était l'époque où la droite vilipendait Pierre Bérégovoy et le gouvernement, et où les chiffres qu'elle indiquait par ailleurs sur les perspectives économiques n’étaient pas très loin, en tout cas moins loin que ce que nous pouvions prévoir, de ce que fut la réalité.

Si j'ai un autre témoignage, et Olivier Rousselle peut là en témoigner puisque nous nous rencontrions souvent, cet autre témoignage c'est, pendant les six premiers mois, alors qu'il m'arrivait très souvent d'être assis à côté de Pierre Bérégovoy à l'Assemblée ou au Sénat, comme chargé des relations avec le Parlement, c'est d'avoir en même temps constaté à quel point il était respecté par l'ensemble de la classe politique. Je peux témoigner de ce que ceux qui ont été parfois ses adversaires les plus rugueux, le recherchaient dans les couloirs. Il y avait pour Pierre, de la part des politiques, cette admiration et ce respect qu'il forçait. Les mêmes d'ailleurs qui, collectivement, cultivaient une vindicte cruelle, la hargne, étaient ceux qui cherchaient à s'entretenir avec lui et --  je peux témoigner pour l'avoir souvent vu -- pour lesquels il avait lui-même un immense respect. Car Pierre Bérégovoy était tout sauf un homme de colère, il avait un sang-froid extraordinaire, il avait un respect des autres que les autres n'ont pas eu pour lui. Bref, je crois que si, comme d'autres, je partage son combat, ce que représentent pour nous les valeurs républicaines qu'incarnait Pierre Bérégovoy, je crois qu'aujourd'hui, ce qui reste le plus, parce que ça c'est le combat politique, ce sont ces quelques notes de rapports humains, excessivement denses, excessivement fortes.

Je ne veux pas dire d'autres anecdotes de cette même nature, mais j'ai retrouvé Pierre Bérégovoy avec certains de ses collaborateurs qui sont ici, 48 heures avant sa disparition, dans un petit bureau boulevard Raspail, chez des amis, qui n'avait plus rien des ors de Matignon. Comme président du groupe, j'avais convoqué cette rencontre avec Pierre, il devait y avoir un débat à l'Assemblée, je souhaitais personnellement qu'il intervienne et je sais que certains de ses collaborateurs le souhaitaient aussi. Au dernier moment, d'autres le lui ont déconseillé, l'un et l'autre des choix étaient possibles. Mais je n'oublierai jamais ces deux heures que nous avons passées ensemble, pendant lesquelles Pierre, que nous avions vu revenir à l'Assemblée, jusqu'aux moindres détails interrogeaient les uns et les autres sur l'ordre laissé à Matignon en partant. L'attention qu'il portait à ce que rien n'ait été laissé qui n'ait été réglé. 

Je dis que nous avons vu revenir Pierre à l'Assemblée et je rejoins ce que disait Jean-Marc Ayrault à l'instant : je crois que les marques d'amitié discrètes, ces témoignages très pudiques dans les rapports humains qu'il avait su nouer avec les uns et avec les autres -- car je n'ai pas le sentiment d'avoir été une exception mais un parmi les autres -- je crois très sincèrement que, pris dans la tourmente de cette époque, nous n'avons pas su le lui rendre, nous n'avons pas compris que ces appels qu'il nous lançait à travers ces petits mots, ces témoignages continus, à ce moment-là, nous aurions dû autrement les lui retourner. Nous rencontrions Pierre, je me souviens, de retour à l'Assemblée. Je me souviens de ses interventions, car il est intervenu au niveau du groupe, notamment sur la banque, intervention qui était à nouveau très forte et, tu as raison Jean-Marc, nous comptions sur Pierre mais le souffle nous a manqué en ce temps, encore une fois, nous y avons souvent pensé, les uns et les autres, de retour amical ou de petit geste. Même si, de ci de là nous en avons discuté avec lui qui, sans doute, appelait de notre part beaucoup plus de force et beaucoup plus de puissance.

Je relisais il y a quelques jours son discours d'investiture sur une copie que Matignon nous avait fait passer et que j'avais annoter ; eh bien, combien de phrases qui sont d'une formidable actualité sur l'Europe, sur la protection sociale, sur l'honnêteté, dans son engagement dans la lutte contre la corruption. Tous savons que Pierre Bérégovoy n'avait pas abouti parce que d'autres et certains de ses amis ne lui avaient pas permis d'aboutir dans la clarification ultime qu'il voulait entre la politique et l'argent. 

Pierre Bérégovoy voulait -- l'histoire proche lui a donné raison puisque le Parlement a fini par aller sur cette direction -- séparer les financements des campagnes et des partis de l'entreprise. Il voulait aller encore plus loin : il voulait séparer les fonctions politiques et toutes les fonctions liées à l'entreprise. Nous avons déposé à l'automne une proposition de loi en ce sens, nous n'avons pas gagné -- l'histoire récente nous a montré d'ailleurs pourquoi nous n'avons pas gagné, mais, ce que je peux vous dire ici c'est que le groupe parlementaire socialiste continuera de combattre pour y parvenir car s'il est un homme public qui a rappelé que le pays ne retrouverait confiance en lui-même (je crois que c’est dans sa déclaration d'investiture) que le jour où il retrouverait confiance en ses responsables et en ceux qui dirigent, c'est bien Pierre Bérégovoy.

Je crois que cette image de l'honnête homme entré en politique, cette image de l'homme ayant forgé lui-même son destin, ce combat républicain, cette volonté de lutte sociale qui n'a cessé de l'animer, nous devons l'accompagner de l'image de l'homme qui, dans les moments les plus durs de son existence, a su rester proche, très proche des uns et des autres et leur marquer par des mots d’amitié cette proximité ; c’est, me semble-t-il, l'une de ces notes que nous devons préserver et sans doute l'une de celles peut-être aussi au-delà de l'engagement politique et du combat politique, l'une de celles qui fait que, j'en suis convaincu, les uns et les autres nous avons pour sa mémoire un attachement qui dépasse l'engagement, qui a quelque chose de presque filial. Nous avons pour Pierre Bérégovoy, à travers le temps, une émotion, un lien qui dépasse sans doute le lien qu'on peut avoir le plus souvent avec des hommes que l'on était fiers de servir .

Ivan LEVAÏ : Merci Martin Malvy d'avoir en particulier conclu là-dessus et souligné ça, l'aspect justement Pierre Bérégovoy honnête homme et d'avoir rappelé effectivement que dans son discours d’investiture il y avait une expression claire de sa volonté de transparence et claire aussi de lutter contre la corruption et séparer effectivement le financement des partis politiques, enfin dégager la politique de l'argent.

Et c'est vrai que quand on relit cela, quand on revoit ça aujourd'hui, on se dît qu'il y avait de sa part beaucoup de lucidité et en tous cas une volonté de mettre un terme à ce qu’ont été, pourquoi ne pas le dire, les dérapages des dernières républiques et pas seulement les dérapages des majorités.

Alors on était à l'Assemblée nationale avec Martin Malvy ; je vous propose de passer du côté de la Chambre haute et d'entendre maintenant, avant Georges Kiejman et François Loncle, d'entendre Raymond Courrière, qui a été secrétaire d'Etat aussi des premiers gouvernements et qui maintenant siège au Palais du Luxembourg à Paris.

Raymond COURRIERE : Je vous remercie. Je suis venu des environs de Carcassonne, de l'Aude ; pour vous situer un peu ce département où on a un accent un peu fort vous le voyez, c'est un département proche de celui où était né et où a vécu Jaurès et c’est un département où on a toujours été à gauche et où on vote socialiste depuis longtemps. Pour vous situer les choses, dimanche dernier encore nous avons donné près de 32 % des voix dès le premier tour au candidat Lionel Jospin. Mais si je suis venu là, ce n’est pas simplement pour vous vanter les charmes de mon département, mais parce que je suis certainement, de tous ceux ici qui ont été membres de gouvernement, le plus ancien, puisque j'ai été nommé secrétaire d'Etat aux Rapatriés dès le premier gouvernement de 1981, et puis j'y suis resté jusqu’au dernier de 1986, sans interruption. Aux côtés de Jack Ralite, qui nous a rejoints peu après, disons que tous les deux nous avons vécu, et avec Pierre Bérégovoy bien entendu, secrétaire général de l'Elysée, cet été absolument extraordinaire de 1981 qui, compte tenu de mon âge et qui l'ai vécu, n'a pas été sans me rappeler cet été 1945, l'été de la Libération, où nous avions l'impression que nous allions refaire le monde. Nous étions à la fois heureux et fiers de la confiance qui nous avait été faite.

Mais Pierre Bérégovoy, je le connaissais depuis bien avant cela. C'était l'homme que j'avais beaucoup côtoyé au P.S. et que je retrouvais souvent au petit matin à l'issue de ces réunions de la Commission de résolution où il venait après une nuit sans sommeil, expliquer aux congressistes, le résultat souvent des compromis -- pas des compromissions -- qui étaient intervenus dans le courant de la nuit -- je dis ça pour Marie-Noëlle dont je sais avec quelle vigueur des fois elle a défendu certaines thèses -- et vous dire qu'à ces moments-là, Béré, effectivement, trouvait le mot, trouvait la formule qui permettait à tous de repartir avec le cœur léger et l'âme tranquille, assurés que le jour où le pouvoir nous serait donné nous changerions la vie.

Puis je ]'ai retrouvé à l'Elysée comme secrétaire général et nous avons toujours eu des relations très très proches. Tout à l'heure, Martin Malvy parlait de relations filiales. Moi j'ai un peu l'impression d'avoir celles-là avec lui, mais je le connaissais depuis très très longtemps et nous nous téléphonions souvent. Et quand il avait une impression, quand il sentait quelque chose, il lui arrivait de m'appeler pour savoir, moi qui était de ce Sud profond, si je partageais un petit peu ses impressions. Et je me souviens de son appel téléphonique peu avant les élections législatives de 86 où il m'avait dit «j'ai l'impression qu'on remonte» et effectivement nous étions remontés puisque, à quelque chose près nous aurions pu garder le pouvoir.

Je me suis trouvé aussi à ses côtés lorsqu'il était ministre de la Solidarité de 1983 à 1985  ; et je veux rendre hommage à ses scrupules. C'est vrai que les secrétaires d'Etat ne participaient pas à tous les Conseils des ministres, mais tous les jeudis matins, de 10h à midi, il y avait une réunion au siège de son ministère, où je retrouvais Ralite, Edmond Hervé, le docteur Benoît, ancien maire de Nevers, ministre du Troisième âge, où il nous faisait un rapport fidèle d'abord de ce qui s'était passé la veille lors du Conseil des ministres et où, ensuite, nous débattions sans protocole et sans idée d'affectation particulière, des problèmes qui le touchaient particulièrement et qui avaient trait, essentiellement, à la Sécurité sociale -- ça c'était son grand problème de l'époque et je pense que ça l'est resté par la suite ; ou avec Mlle Pitois-Pujade qui est là et que je salue et que j'ai retrouvé avec plaisir, il nous arrivait de temps à autre d'avoir, et avec son ancien directeur de cabinet M. de Roby, un certain nombre de discussions profondes. Et je crois profondément que j'ai appris énormément de choses avec lui à ce moment-là car il n'hésitait pas à faire partager ses connaissances et ses convictions, mais c'est vrai qu'il était assez bref et rapide dans ses conversations sauf quand il n'avait pas bien compris quelque chose et il voulait comprendre, ou qu'il avait conscience qu'il ne vous avait pas tout à fait convaincus, et il vous rappelait.

Je l’ai vu notamment dans un voyage en Algérie en décembre 1981, alors qu'il était encore secrétaire général de l'Elysée, où il y avait en discussion un contrat d'achat de pétrole ou de gaz algérien. Eh bien, tant qu'il n'avait pas très bien compris quelles sont les formules qui seraient employées pour calculer le prix de ce gaz, il a fait répéter à Sautter et à quelques autres -- qui étaient des polytechniciens et qui avaient peut-être beaucoup plus de possibilités de mieux comprendre, plus rapidement, toutes ces formules algébriques -- tant qu'il n'a pas eu compris exactement de quoi il s'agissait, il a continué à les questionner et il n'a donné son accord que lorsqu'il a eu parfaitement compris. C'est là que je me suis rendu compte qu'il ne se fiait pas aux apparences, lui il voulait savoir, savoir exactement.

Dans ce département dont je parlais, il est venu faire un de ses derniers voyages sinon le dernier voyage officiel qu'il a fait en 93. Il était venu pour deux raisons : nous avions eu tout l'hiver 92-93 des conflits très violents, à la suite de la fermeture des mines de Salsigne -- il y en a peut-être qui se souviennent de cela, les mines de Salsigne ce sont les plus grandes mines d'or d'Europe, vous voyez, nous avons même de l'or chez nous -- il y avait alors 400 mineurs qui étaient menacés de perdre leur emploi. Et je dois reconnaître que c'est parce que j'avais téléphoné à Pierre Bérégovoy que le gouvernement s'est penché sur ce problème. Et il a été heureux et fier de permettre à cette mine de repartir. Et ensuite, il est venu visiter les sinistrés aussi, parce que cette année-là nous avions eu des sinistres terribles qui avaient ravagé une grande partie du département ; et nous sommes allés sur le terrain. Et là j'ai pu vérifier ce que disait Martin Malvy, ce respect que tout le monde  avait pour lui. Je me souviens des Audois, quand ils ont vu Pierre Bérégovoy, ils avaient une attitude respectueuse à son égard parce qu'ils avaient conscience que c'était un homme hors des normes et hors du commun. Et je me souviens que quand nous sommes allés le soir à Narbonne pour faire un meeting, où on nous avait promis je ne sais quelle mésaventure. La mésaventure ne s'est pas passée, parce que Pierre Bérégovoy est effectivement entré dans la salle. D'abord on avait beaucoup d'amis mais ensuite et surtout personne, personne je dis bien, n'a voulu empêcher le Premier ministre de parler.