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Colloque Avril 96
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"PIERRE BÉRÉGOVOY : UNE POLITIQUE ÉCONOMIQUE"

Colloque du jeudi 25 avril 1996 au Conseil Économique et Social

Association des Anciens Membres de Cabinet de Pierre Bérégovoy

 

Ouverture du colloque par M. Jean MATTEOLI, Président du Conseil Économique et Social

Lecture du message de M. Ryutaro Hashimoto, Premier Ministre du Japon, par M. Makoto Utsumi.

Lecture du message de M. Pierre Mauroy, ancien Premier Ministre, par M. O. Rousselle, Président de l’Association des anciens membres du cabinet de Pierre Bérégovoy.

Discours introductif de M. Michel Rocard, ancien Premier Ministre, sur la politique économique de Pierre Bérégovoy

Présentation par MM. Alain Vernholes et Erik Izraelewicz, journalistes au journal "Le Monde"

Alain Vernholes

Erik Izraelewicz

Discours de M. Takeshita, ancien Premier Ministre du Japon.

Discours de M. Sid Ahmed Ghozali, ancien Premier Ministre d’Algérie.

Intervention de M. Pierre Sudreau, ancien ministre

Intervention de M. Bruno Durieux, ancien ministre

Intervention de M. Hans Tietmeyer, Président de la Bundesbank.

Intervention de M. Nigel Lawson, ancien Chancelier de l’Echiquier britannique.

Intervention de M. Utsumi, ancien vice-ministre des Finances du Japon

Intervention de M. Mohamed Berrada, Ambassadeur du Maroc, ancien Ministre des Finances du Maroc

Lecture du message de M. Jacques de Larosière, Président de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement

Intervention de Mme Françoise Crouigneau, rédacteur en chef au journal "Les Echos"

Intervention de M. Edmond Alphandéry, ancien ministre de l’Economie

Intervention de M. Michel Sapin, ancien Ministre de l’Economie et des Finances.

Intervention de M. Jean-Claude Trichet, Gouverneur de la Banque de France

Intervention de M. Jacques Delors, ancien Président de la Commission des Communautés européennes

 

Ouverture du colloque par M. Jean MATTEOLI, Président du Conseil Économique et Social

 

Madame,

 

L’Association des anciens membres du Cabinet de Pierre Bérégovoy a souhaité tenir à sa mémoire, au Palais d’Iéna, un colloque intitulé "Pierre Bérégovoy : une politique économique".

 

Le 1er mai 1993, il y a presque trois ans déjà, alors qu’il avait été Premier Ministre de la France d’avril 1992 à mars 1993, après avoir été successivement Ministre des Affaires sociales et de la solidarité nationale de 1982 à 1984, Ministre de l’Économie, des Finances et du Budget de 1984 à 1986, Ministre d’État, Ministre de l’Économie, des Finances et du Budget de 1988 à 1992, Pierre Bérégovoy se donnait la mort. Nous en avons été tous bouleversés.

 

De hautes personnalités ont souhaité en ce jour rendre hommage à l’homme et à son action politique.

 

Le Président de la République, M. Jacques Chirac, a bien voulu se faire représenter par le Directeur de son Cabinet, le Préfet Bertrand Landrieu, qui est auprès de moi, à qui je demande d’être mon interprète personnel et le vôtre, Mesdames et Messieurs, pour le témoignage qu’il donne ainsi à la mémoire de Pierre Bérégovoy.

 

Le Premier Ministre, de son côté, m’a demandé de renouveler ici, devant vous, les regrets qu’il a déjà exprimés à M. Olivier Rousselle, qui préside l’Association des anciens membres du Cabinet de Pierre Bérégovoy, de ne pouvoir être présent à cette manifestation. Il m’a demandé aussi de redire, ici, toute la sympathie qu’il a éprouvée pour l’initiative qui a été prise par l’ancienne équipe de Pierre Bérégovoy, et vous dire à toutes et à tous l’estime qu’il porte à sa personne.

 

D’anciens Premiers Ministres devaient être présents : MM. Pierre Mauroy, Laurent Fabius, aux Gouvernements desquels Pierre Bérégovoy avait appartenu, avant d’exercer lui-même les fonctions de Chef du Gouvernement. Pierre Mauroy et Laurent Fabius m’ont prié d’exprimer leurs regrets..

 

Sont en revanche parmi nous : M. Michel Rocard ; d’anciens ministres : MM. Jacques Delors, ancien Président de la Commission des Communautés européennes, Edmond Alphandéry, ancien ministre de l’Economie et des Finances et Michel Sapin, qui le fut aussi ; M. Jean-Claude Trichet, Gouverneur de la Banque de France ; de hautes personnalités étrangères : MM. Sid Ahmed Ghozali, Hans Tietmeyer, Nigel Lawson, Noboru Takeshita, Makoto Utsumi. MM. Maystadt et Théo Waigel, retenus à Washington, m’ont prié de les excuser. M. Ciampi, ancien Président du Conseil italien, est, de son côté, retenu à Rome du fait des élections italiennes. Enfin, M. Jean Arthuis, retenu également aux États-Unis par une réunion internationale, ne pouvait être ici.

 

Troisième Assemblée Constitutionnelle avec l’Assemblée nationale et le Sénat, le Conseil Économique et Social eut l’honneur de compter Pierre Bérégovoy parmi ses membres, du 1er septembre 1979 au 31 juillet 1981. Il siégea à la Section des Problèmes économiques généraux et de la Conjoncture, que je présidais alors, et il témoigna toujours par la suite d’un profond attachement à notre Assemblée. Celle-ci comptait et compte toujours un certain nombre de conseillers qui étaient de ses amis proches. Ils l’admiraient pour ses qualités de caractère : loyauté, volonté, courage. Ils l’aimaient pour la modestie de ses origines, sa simplicité, sa tolérance et sa courtoisie. Ils l’appréciaient pour son intelligence pleine de bon sens.

Homme de cœur et de raison, Pierre Bérégovoy mit son courage et ses convictions au service de la fidélité à ses idéaux. Ses propos et ses actes étaient empreints d’une profonde intégrité et il savait manifester avec sympathie son respect d’autrui.

Pas plus qu’un autre, il ne pouvait ignorer mes convictions personnelles. Comme a dit un jour le Général de Gaulle, en un aphorisme connu que je m’applique à moi-même : "J’ai été, je suis et je resterai gaulliste". Pourtant, afin de marquer le souvenir qu’il conservait de son ancien Président de Section et aussi, bien sûr, pour témoigner de l’importance qu’il attachait à notre Assemblée, Pierre Bérégovoy, à peine nommé Premier Ministre – c’était le lendemain – m’avait rendu, ici, une visite personnelle.

Il m’avait alors indiqué que, pour avoir appartenu au Conseil Économique et Social puis à l’Assemblée nationale et, enfin, au Gouvernement, l’expérience qui était la sienne le confortait dans sa conviction que les assemblées consultatives représentaient la tribune appropriée à la présentation des points de vue respectifs de toutes les organisations socioprofessionnelles qui, pour éclairer le Législateur et l’Exécutif dans la recherche des solutions que requiert l’intérêt général, pratiquent une féconde et pacifique confrontation. L’occasion nous avait été ainsi donnée – à lui bien sûr comme à moi-même – de souligner le caractère permanent des enjeux qui se cachent derrière l’expression un peu énigmatique de ® mission consultative¯ : refléter les aspirations du monde économique et social, éclairer la décision politique, enrichir l’idée de citoyenneté.

Par cette manifestation, vous avez souhaité, Monsieur le Président et tous vos collègues, montrer que Pierre Bérégovoy a contribué à faire évoluer la réflexion économique. Il a attaché son nom à la politique du "franc fort" et a su, en son temps, faire évoluer certaines mentalités et, finalement, réussir à convaincre que le temps des dévaluations périodiques était révolu.

Le "franc fort" était sa fierté et il s’était donné pour mission de démontrer que la France était bien gérée : la stabilité de sa monnaie en était la meilleure image. Il avait pour habitude de dire qu’un franc doit être reconnu comme suffisamment fort pour qu’on n’éprouve pas le besoin de le soutenir coûteusement. A cet égard, il aurait pu faire sienne cette recommandation que le Général de Gaulle faisait en 1959 : ® Rendre au franc français, dont les pertes expriment nos épreuves, une substance respectable¯ .

Parce qu’il était, je le rappelle, d’origine modeste et se sentait alors plus responsable que d’autres, Pierre Bérégovoy a ressenti à un haut degré le paradoxe de l’action politique qui ne fait pas toujours ce qu’elle veut et qui ne veut pas toujours ce qu’elle fait. La conscience et la régularité que mettait Pierre Bérégovoy dans ses faits et dans ses gestes rendent difficilement explicables, certes, les raisons qui l’ont conduit à accomplir le 1er mai 1993 un geste fatal.

Par respect pour lui, nous devons simplement supposer qu’il ait souhaité, par son suicide, retrouver une part de lui-même que la cruauté des temps que nous vivons s’acharnait à lui dérober.

Je vous demande un instant de silence à la mémoire de Pierre Bérégovoy.

Je vous remercie.

 

Olivier Rousselle

M. Makoto Utsumi va nous lire un message du Premier Ministre du Japon.

Lecture du message de M. Ryutaro Hashimoto, Premier Ministre du Japon, par M. Makoto Utsumi.

 

Monsieur le Président Mattéoli, MM. les Premiers Ministres,

MM. les Ministres, Mesdames et Messieurs,

Voici le message de M. Ryutaro Hashimoto, Premier Ministre, qui regrette beaucoup de ne pouvoir être avec nous.

 

"Pierre Bérégovoy, le Premier Ministre défunt, est pour moi une personne inoubliable. Pendant deux ans, il fut pour moi plus qu’un collègue Ministre des Finances au sein du Groupe des Sept. C’était plutôt un aîné dont les conseils précieux m’ont aidé à surmonter les phases difficiles. Un moment qui reste ancré dans ma mémoire fut la réunion du G7 du 7 avril 1990, présidée par M. Pierre Bérégovoy. Ce qui s’est passé là vous sera raconté plus tard par Monsieur Utsumi, ancien vice-ministre des Finances.

M. Bérégovoy s'est toujours distingué au sein des conférences internationales telles que le G7, par sa sagesse et son sens profond de l’observation, combinés à une richesse d'expression qui emportait la conviction.

A la réunion du G7 d’octobre 1991 de Bangkok, Monsieur Bérégovoy et ses capacités exceptionnelles m’ont soutenu dans mon rôle de président.

Je me souviens avec affection de sa classe exceptionnelle teintée d’une pointe d’humour, ainsi que de son air imperturbable, fumant, si mes souvenirs sont corrects, des petits cigares.

Cependant, ce qui m’a paru le plus frappant chez cet homme remarquable était son cœur chaleureux qui ne pouvait ignorer les personnes en difficulté.

Perdre un leader aussi extraordinaire fut une perte incalculable non seulement pour la France mais pour le monde entier.

Je déploie actuellement tous mes efforts afin de rétablir la confiance et régénérer ainsi l’économie de notre pays. Et je suis heureux et reconnaissant d’avoir eu l’occasion de tirer des leçons du professionnalisme, du sens de discernement et de l’humanité de Monsieur Bérégovoy. Et je pense que sans ce lien très important avec le défunt, ma prise de conscience sur l’importance des relations franco-japonaises se serait arrêtée à un niveau beaucoup plus primaire.

Le fait qu’aujourd’hui une telle conférence soit organisée, à l’initiative des anciens membres du Cabinet Bérégovoy, porte une signification très profonde. Je terminerai mon message en espérant que ce colloque puisse repositionner à juste titre l’accomplissement du grand homme politique qu’était Pierre Bérégovoy dans l’histoire de l’économie mondiale.

 

Olivier Rousselle

Je voudrais maintenant vous lire un message de M. Pierre Mauroy, qui devait participer à cette manifestation mais qui a dû rejoindre Tel-Aviv :

Lecture du message de M. Pierre Mauroy, ancien Premier Ministre, par M. O. Rousselle, Président de l’Association des anciens membres du cabinet de Pierre Bérégovoy.

Chers amis,

Les responsables de l’Association des anciens membres du Cabinet de Pierre Bérégovoy, m’avaient demandé d’intervenir ce matin à l’occasion de cette journée de réflexion sur l’itinéraire politique de Pierre Bérégovoy. Et c’est avec beaucoup de plaisir que j’avais accepté, comme chacun de vous, de m’associer à ce qui est d’abord un hommage à un ami disparu dont la chaleur et l’attention nous manquent.

Mais l’actualité en a décidé autrement, et je suis en ce moment même, au nom de l’Internationale Socialiste, à Tel-Aviv, auprès de nos amis travaillistes israéliens.

Je ne doute pas que ces heures consacrées à Pierre Bérégovoy, trois ans après sa disparition, ne soient à la fois indispensables et empreintes d’espoir.

Indispensables, car l’itinéraire de Pierre Bérégovoy reste encore incomplètement perçu. Il est, certes, l’homme d’une rigueur monétaire exigeante, chacun le sait. Mais il est aussi celui qui, durant quarante années de militantisme, a consacré une passion non moins exigeante aux problèmes sociaux. Ce qui reste à expliquer de l’itinéraire de Pierre Bérégovoy, c’est peut-être la façon, très symbolique de l’histoire du socialisme français de 1981 à 1993, avec laquelle il a su concilier ces deux démarches.

Pierre Bérégovoy avait apporté aux débats du Parti Socialiste, forgé autour de François Mitterrand après 1971, toute la dimension sociale de son expérience syndicale, et c’est assez naturellement qu’il consacrera, dix ans plus tard, la part la plus intense de son activité aux affaires sociales, d’abord comme Secrétaire Général de l’Élysée, puis comme Ministre. Mais en 1984, lorsque après le départ pour la Commission de Jacques Delors, s’est trouvée posée la question d’un successeur, je me souviens de ma surprise lorsque Pierre Bérégovoy m’a dit : "Pierre, j’ai demandé à aller aux Finances. C’est là que se décide le changement."

Pierre Bérégovoy est donc allé aux Finances, et l’on sait ce qu’il y a accompli. Puis il a connu cette expérience si particulière de la fonction de Premier ministre, éblouissante sans doute mais toujours difficile et parfois cruelle. Cet itinéraire-là, si divers et si complexe, méritait bien qu’on y consacre les heures de réflexion que vous allez tenir.

Je veux donc m’associer par la pensée à cette réflexion et à cet hommage et je vous transmets à distance, hélas, tous mes vœux pour ce travail passionnant et symbolique que vous engagez.

Pierre Mauroy.

 

Olivier Rousselle

Je voudrais, à cette occasion, saluer la présence ici de deux anciens ministres des Affaires sociales, René Teulade et Claude Evin, qui illustrent d’une certaine manière la préoccupation de Pierre Bérégovoy pour l'action sociale. J’ai aussi le très grand plaisir d’accueillir, comme l’a fait le Président Jean Mattéoli, Michel Rocard, qui fut son compagnon puis son Premier Ministre et je souhaite lui passer la parole maintenant.

Discours introductif de M. Michel Rocard, ancien Premier Ministre, sur la politique économique de Pierre Bérégovoy

 

Messieurs les Présidents, Madame, Excellences, Mesdames, Messieurs,

J’aime qu’il soit rendu hommage à la mémoire de mon ami Pierre Bérégovoy, et je veux en remercier d’abord ceux qui ont pris l’initiative de ce colloque, c’est-à-dire l’Association des anciens membres de son Cabinet. Cet homme d’Etat à qui le tragique du destin n’a pas laissé le temps de donner toute sa mesure, a rendu d’assez grands services à la cause du socialisme démocratique et à son pays pour que nous nous sentions tous une dette à son égard et pour évaluer, non sans enthousiasme mais avec rigueur, son apport à notre vie politique et économique contemporaine.

Au-delà de sa vive intelligence, Pierre portait avec lui deux caractéristiques majeures, qui le définissaient tout entier. C’était un homme du peuple et c’était un homme de convictions. Il n’évoquait que rarement la modestie de ses origines et de ses premiers emplois, sans pour autant s’en cacher le moins du monde. Mais tout en lui respirait la plus constante fidélité aux valeurs qu’il tenait de sa jeunesse. L’authenticité, la proximité des humbles, le constant souci de les écouter, et de ne les trahir ni décevoir en aucun cas étaient chez lui des attitudes permanentes.

Il était aussi homme de convictions rigoureuses, et peut-être tenait-il ce second trait du premier. Syndicaliste, et donc combattant du bien-être et du progrès social, il sent très vite que, pour être absolument nécessaire, ce combat n’est pas suffisant. D’emblée, il réfléchit au niveau global, c’est-à-dire au niveau politique. Mais il le fait à sa manière : pour lui, les idées passent avant les mandats. Et s’il adhère à un grand parti, la SFIO, ce n’est pas d’emblée pour s’y construire un destin électoral. Bien au contraire, il rejoint la petite mais chaleureuse équipe de Pierre Mendès-France, vers 1956 ou 57 je crois.

D’emblée il y est à l’aise, en pleine cohérence entre ses convictions déjà fortement établies, les orientations du patron qu’il s’est choisi, et les durs combats politiques que mène ce petit groupe au sein de toute la gauche. Tout en affirmant fermement ses positions au sein de la SFIO, Pierre Bérégovoy devient vite le principal animateur du CAD, Centre d’Action Démocratique, car telle était la désignation collective que s’étaient choisie les amis de Pierre Mendès-France.

Tout y est déjà : l’attachement farouche à la République, le refus de la guerre d’Algérie, c’est-à-dire une attitude d’écoute et de compréhension vis-à-vis du tiers-monde, une pratique inlassablement démocratique, le refus absolu, parfois presque caricatural, de toute forme de démagogie, le vif espoir – tout Mendès est là, mais tout Bérégovoy aussi – que le gouvernement des hommes pourra se faire selon les critères de la raison, et bien sûr une totale intégrité.

Je pense avoir fait la connaissance personnelle, physique, de Pierre Bérégovoy à l’automne 1957, voici donc 38 ans et demi maintenant. C’était dans le cadre de l’Union des Forces Démocratiques.

Cette institution était le lieu de rencontre, à caractère souplement confédéral, de tous ceux qui dans la gauche française désapprouvaient la politique algérienne menée par Guy Mollet et Robert Lacoste, et tous ceux qui sentaient notre démocratie sérieusement menacée. Déjà solidement mendésiste, je faisais partie dans cette enceinte-là de la délégation de la minorité SFIO opposée à la guerre d’Algérie. Pierre représentait le CAD et donc Pierre Mendès-France. François Mitterrand participa quelquefois aux réunions de l’Union des Forces Démocratiques. Cette situation nous valut, à Pierre Bérégovoy et à moi, de comploter beaucoup ensemble. Les étapes sont connues : défense ultime de la IVème République mourante, meetings de Mai 58, fondation en septembre du Parti Socialiste Autonome par scission de la SFIO, adhésion au printemps 1959 de Pierre Mendès-France et du CAD au PSA, refus opposé à la demande d’adhésion de François Mitterrand, naissance par fusion du Parti Socialiste Unifié en avril 1960. Tout cela est connu.

Pierre entre dans les instances dirigeantes de ce petit Parti dès l’origine et ne les quittera qu’en 1967, au moment où le Parti Socialiste Unifié refusera d’adhérer à la Fédération de la Gauche Démocratique et Socialiste, conjointement créée on s’en souvient par François Mitterrand et Guy Mollet.

Pendant toute cette période, Pierre Bérégovoy doit à sa qualité de syndicaliste, aux combats qu’il avait menés de ce fait, à la formation qu’il en avait reçue et à l’expérience qu’il en avait tirée, d’être de manière presque continue, pendant sept ans, le responsable national du PSU pour les affaires économiques et sociales. Déjà. Je le rejoins au niveau national vers 1964 pour prendre en charge la formation.

Mesdames et Messieurs, Pierre n’eut pas la tâche facile. Si la direction du PSU était faite d’hommes et de femmes fort responsables et pour certains très expérimentés, notre base, qui avoisinait les dix mille adhérents, manifestait à chaque occasion qu’elle représentait une génération nouvelle en politique. Principalement motivée par le refus de la guerre d’Algérie, elle élargissait sa colère aux institutions et aux partis qui avaient permis et conduit cette guerre. Elle avait une ardeur refondatrice qui se confondait ici ou là avec le gauchisme – convenons-en – et qui en tout cas retrouvait souvent les intransigeances, en matière de nationalisations par exemple, du socialisme des origines.

Je revois Pierre discutant pied à pied avec le Bureau National telle position ou tel communiqué de presse, pour lui garder bien sûr un caractère vigoureusement offensif, mais lui donner aussi la cohérence et l’esprit de responsabilité qui, petit à petit, ont fait notre marque commune. Mon soutien naturellement ne lui a pas fait défaut dans ces batailles. Je me souviens notamment de l’époque, 1964 il me semble, où une équipe d’experts dont j’étais, vint lui proposer que le PSU établisse un contre-plan précis et chiffré pour l’opposer au Cinquième Plan du Général de Gaulle. Il s’agissait de dire à l’opinion publique, de manière parfaitement concrète et totalement responsable, que d’autres choix économiques étaient possibles, qui répondraient mieux aux intérêts des Français sans mettre en cause en quoi que ce soit la santé économique et financière du pays tout entier. L’idée lui plut beaucoup, à la vérité elle lui allait comme un gant. Il en fut un défenseur inlassable, en organisa la mise en oeuvre, et réussit à en être un présentateur tout à fait écouté. Le combat pour l’esprit de responsabilité dans la gestion économique et financière de la gauche était sérieusement commencé. Et c’est, d’ailleurs, fort de cette partie-là de son histoire, que l’apport du PSU à la réconciliation des socialistes, à l’édification du PS, à la victoire de François Mitterrand et à dix ans de gestion socialiste sera tout à fait significatif.

Pierre Bérégovoy n’était pas un homme de calculs personnels et moins encore d’ambitions égocentrées. Refusant toute faction, refusant toute fidélité clientéliste, il est profondément légitimiste, fidèle à son organisation et à son chef dûment investi. Cette attitude l’a conduit parfois à refuser de prendre parti dans des conflits où le sérieux de l’affrontement s’aggravait de l’importance des enjeux intellectuels. Car, après tout, il y avait tout de même une certaine vérité dans nos courants. Mais Pierre était ainsi. Bref, au Congrès d’Epinay, en juin 1971, où se fonde le Parti Socialiste, Pierre, qui avait rejoint le "nouveau Parti Socialiste" conduit par Alain Savary quand le PSU avait refusé d’adhérer à la FGDS, se trouve aux côtés d’Alain Savary, avec dignité et loyauté. Mais il sent vite que l’aventure d’un vrai renouveau est de l’autre côté, celui qui vient de gagner. Et François Mitterrand discerne vite la haute conscience et les vertus de cet homme qui ne fit pourtant pas partie de son comité d’accueil. Il se l’attache, et Pierre, heureux de voir enfin la renaissance du socialisme, la réconciliation en marche entre les tribus, et sachant à qui on la doit, s’attachera vite à François Mitterrand.

C’est donc très tôt que naît au sommet du Parti Socialiste cette grande confiance personnelle, qui conduira vite François Mitterrand à faire de cet homme seul qu’est Pierre Bérégovoy d’abord un collaborateur prééminent, puis le Secrétaire Général de l’Elysée et enfin un grand Ministre des Affaires Sociales puis des Finances, puis Premier Ministre.

Inutile de revenir sur les années 1981-83. D’autres parleront mieux que moi de Pierre Bérégovoy Secrétaire Général de la Présidence de la République, pour l’y avoir rencontré. Moi, guère : en charge du Plan et de l’Aménagement du Territoire, deux attributions sans crédits, quasiment sans personnel, et en tout cas sans contreseing obligatoire donc sans rien à négocier avec les collègues, je gérais dans l’indifférence générale deux compétences à caractère résolument interministériel, qui souffraient beaucoup d’être portées par un ministre particulier contre les autres, au lieu de relever de l’arbitrage central. J’avais peu matière à rencontrer le Secrétaire Général de l’Elysée, dont la route était encombrée de tâches plus importantes. Nous arrivons presque en même temps lui et moi à des responsabilités plus lourdes, le ministère des Affaires Sociales pour lui, l’Agriculture pour moi. Notre relation s’affine et se renforce devant les difficultés de la tâche collective, cependant que nos attributions ne nous rapprochent guère techniquement.

Il est donc logique, Mesdames Messieurs, que vous m’attendiez à la dernière séquence, naturellement la plus nourrie de cet exposé. Comment avons-nous, Pierre et moi, vécu la relation de Premier Ministre à Ministre de l’Économie et des Finances, sur le triple plan de l’action politique, de la doctrine économique, et de la pratique gouvernementale ?

Eh bien, fort bien. Je dirais même, puisque je sais m’adresser ici à un auditoire suffisamment informé des affaires publiques pour savoir à l’évidence qu’entre deux titulaires d’attributions de ce poids, qui ne sont pas des clones, des frictions importantes sont inévitables ; je peux dès lors affirmer que nos relations furent des meilleures car, même lorsqu’il y eut des désaccords – vous allez le voir –, elles demeuraient loyales et politiquement complices.

Cela commença pourtant durement. Chacun se souvient que François Mitterrand, brillamment réélu Président de la République le 8 mai 1988, avait gardé un secret absolu sur l’identité de son futur Premier Ministre. La presse donnait deux favoris et un outsider ; l’outsider était Jean-Louis Bianco, suffisamment informé des handicaps lourds dans l’opinion ou surtout dans l’esprit du Président de chacun des deux favoris, pour croire à sa chance. Les deux favoris étaient Pierre et moi. Cela crée des liens. Ce fut moi. Notre amitié y a survécu. Pierre avait cette dimension.

L’héritage avait de bons côtés, mais pas seulement. Nous étions en pleine croissance, ce qui, pardonnez-moi, doit peu à M. Chirac, mais était fort porteur. L’année 1988 enregistrera plus de 4% de croissance du produit brut, chiffre qu’on ne retrouvera plus. Mais l’inflation avait quelque peu repris en 1987, dépassant 3% quand l’Allemagne obtenait moins de 1%. Le déficit du budget voté pour 1988, par nos prédécesseurs, était de 135 milliards de francs, en légère baisse sur 87 certes, donnons-en acte, mais tout de même inquiétant ; et surtout, notre commerce extérieur affiche en 1987 un déficit de 50 milliards de francs, ce qui était grave. Ces trois facteurs cumulés, déficit budgétaire, déficit extérieur et petite reprise de l’inflation, aggravés d’un différentiel de taux d’intérêt avec l’Allemagne largement supérieur à 3 %, vont être notre hantise. La situation n’est donc guère confortable, et les électeurs nous le rappellent fermement. Il vous souvient que les élections de juin 1988, qui suivent la dissolution, ne donnent au Parti Socialiste qu’une majorité relative. Nous travaillerons, Mesdames Messieurs, à confiance limitée.

Je dois à la loyauté devant l’histoire de rappeler un souvenir, à ma connaissance non public jusqu’ici. Je ne suis même pas sûr qu’Olivier Rousselle sache ce qui vient maintenant. Du bilan, dont je viens de rappeler les éléments essentiels, résultait une priorité absolue : les exportations.

Notre première conversation en tête à tête se situe le lendemain de ma nomination, lorsque nous composons le gouvernement.

 

Moi : "Écoute, Pierre, naturellement tu prends l’Économie et les Finances. A côté, il nous faut une structure puissante et dynamique. Je veux réunir les ministères de l’Industrie et du Commerce Extérieur, et pour que le système de décision soit clair et efficace, ajouter à cet ensemble la Direction des Relations Économiques Extérieures et les prêts du Trésor aux entreprises. Le MITI japonais – le président Takeshita est mon ami –, ça marche très fort. Il nous faut l’équivalent."

Pierre Bérégovoy : "Michel, si tu fais cela, je n’entre pas au gouvernement."

Je ne sais pas ce qui se serait passé, s’il n’y avait pas en France un Président de la République chef de l’Exécutif. Pierre est entré au gouvernement. Je ne suis pas totalement sûr pour autant que mon idée était totalement stupide... Vous en jugerez.

Donc, ça commence fort. Mais tout de suite la dureté des temps et de la tâche nous lie. Car la date de l’élection présidentielle, toujours fixée en fonction de la date du décès du Président Pompidou, provoque ce résultat qu’à peine nommé, tout gouvernement est déjà en retard pour tenir sa première échéance, la préparation du budget de l’année suivante. C’est donc dès la première semaine du gouvernement, en plein drame calédonien, que nous arrêtons un calendrier draconien : faire passer le déficit budgétaire des 135 milliards de francs votés par la majorité précédente à 115 pour 1989, 100 pour 1990, et 90 pour 1991. J’entamerai même la préparation de 1992 avec un objectif à 80, mais la récession va, là, frapper. Nous nous y tiendrons rigoureusement, et jusque dans l’exécution qui sera presque toujours conforme à un ou deux milliards près – il vous en souvient – et cela malgré le sensible ralentissement de conjoncture qui commence à se faire sentir dès 1989. Si l’on veut bien se souvenir de la conjoncture politique et électorale de l’époque, et par conséquent imaginer les énormes réponses budgétaires qu’elle appelait aux yeux de beaucoup de gens de gauche, et même de beaucoup de ministres, on conviendra que ce n’est pas là mince performance. La gestion des finances publiques de la France pendant mes trois ans de mandat fut incontestablement une de nos grandes fiertés communes, à Pierre Bérégovoy et à moi-même.

Car il fallait de rudes tempéraments pour résister ne serait-ce qu’à la pression du groupe parlementaire (je me contenterai de cette seule évocation). Nous avons pu tenir essentiellement parce que, pour Pierre comme pour moi, ce n’était pas qu’une affaire de bonne gestion, mais une affaire de conception d’ensemble de l’économie et de la responsabilité publique. Malheureusement pour l’image de Pierre, une violente récession a frappé l’Europe et donc la France dès 1992, et ne lui a pas permis de parfaire cet assainissement qu’il avait tant contribué à commencer. Permettez-moi : je me demande toujours ce qu’aurait donné la gestion de cette récession par d’autres mains, et le moins que l’on puisse dire est que les performances dans ce domaine de son successeur M. Balladur n’ont guère été concluantes, excusez-moi.

De ces trois ans, nous tirons Pierre et moi d’autres fiertés : notre commerce extérieur, déficitaire en 87 de 50 milliards, retrouve l’équilibre en 92 et devient structurellement excédentaire depuis, et surtout notre rythme annuel de hausses de prix se ralentit au point de croiser celui de l’Allemagne et de tomber au-dessous de 2 %.

Plutôt que de parler de gestion, il faut revenir ici sur le faux débat dit du "franc fort". Il faut se souvenir d’abord des hésitations graves qui ont précédé le choix dramatique fait par le Président Mitterrand au printemps 1983. Toutes vos mémoires sont en éveil, je sais rappeler des choses connues. Ce choix était simple, il consistait à refuser de tenter l’aventure d’une forte dévalorisation du franc à travers un flottement accepté pour desserrer les contraintes découlant d’un fort déficit budgétaire, d’une dette publique en croissance rapide et, à l’époque, d’un taux d’inflation à deux chiffres. La raison de cette décision est que si, naturellement, une relative euphorie temporaire aurait résulté du choix inverse en matière de croissance, rien ne permettait d’espérer que le renchérissement de notre dette et de nos importations n’aggrave durablement notre taux d’inflation, notre déficit extérieur et même le déficit de nos finances publiques. De ce choix découlait en outre la possibilité pour la France de préserver la bonne exécution de tous ses engagements européens, et d’abord ceux qui découlaient de notre présence dans le Système Monétaire Européen, le SME.

Une autre solution était proposée au Président de la République, solution que je viens d’évoquer à demi-mot. Elle consistait à considérer comme intenables les contraintes résultant de la stabilité monétaire choisie à l’intérieur du SME et à décider, après déjà deux dévaluations, d’en faire une troisième non pas limitée parce que négociée mais combative, aboutissant à mettre le franc en congé temporaire – ou voulu tel – du SME, et à profiter des avantages d’une monnaie flottante pour dynamiser la demande, favoriser par là la croissance et, par conséquent, l’équilibre des finances publiques. Cette vision était celle de certains socialistes, à la vérité peu soucieux de notre environnement international et notamment de nos engagements européens, elle était aussi et surtout celle de nombreux chefs d’entreprise, désireux d’une bouffée d’oxygène alors que commençaient à se faire sentir les effets du premier plan de rigueur mis en oeuvre à l’automne 1982.

Pierre, à l’époque Secrétaire Général de l’Elysée, a beaucoup hésité dans cette affaire, beaucoup. Il s’est finalement, rangé, on le sait, du côté de ceux que l’on appelait "les visiteurs du soir", c’est-à-dire les partisans de la flottaison du franc.

J’étais dans l’autre camp, politiquement trop marginal pour peser sur la décision, mais intellectuellement parfaitement déterminé. Ce choix de Pierre a surpris, il a même déçu certains de ses amis.

Je crois être en état de décrire ses motivations. Parfaitement informé des enjeux économiques, il se gardait bien de voir dans la solution du décrochage une panacée, et ne sous-estimait pas, pas du tout, les effets immédiats qu’elle aurait en matière de fuite des capitaux. Mais sa bonne connaissance des mécanismes et des rigueurs de l’économie ne lui laissait aucun doute non plus sur les grandes difficultés qui nous attendaient sur l’autre voie, celle de la monnaie stable. Et surtout, c’était là pour lui l’essentiel, il était trop fin politique pour supposer un instant qu’il serait aisé de faire accepter cette politique d’assainissement drastique par notre majorité et notre groupe parlementaire tels qu’ils étaient composés à l’époque. Il fit d’une certaine façon le pari que le Président irait dans ce sens et pour la même raison, et voulait garder sa confiance pour contribuer ensuite à la mise en oeuvre qu’il savait devoir être difficile aussi, de la politique de stabilisation nécessaire après le grand décrochage.

C’est sous la forte pression conjointe de Pierre Mauroy et de Jacques Delors, et finalement de Laurent Fabius, appuyés par Jean-Louis Bianco, Christian Sautter et François Stasse à l’Elysée et par quelques ministres dont j’étais, et devant l’évaluation des conséquences possibles en matière de fuite des capitaux que faisait le Gouverneur de la Banque de France, que le Président a pris finalement la décision que l’on connaît. A la différence de certains, Pierre Bérégovoy l’a acceptée sans hésitation ni murmure. Je soupçonne même qu’elle a dû le soulager, puisqu’à mon sens, je veux le répéter, il ne s’était rallié à l’opinion inverse que par crainte de voir la volonté politique défaillir à assumer les conséquences du choix le plus difficile. La fermeté absolue du Président dans la manière de décider et de prendre lui-même en charge la responsabilité des suites, levait complètement l’unique obstacle qu’avait vu Pierre Bérégovoy à une telle décision. Telle est du moins la lecture que j’en ai, je la crois vraie.

Ayant mieux que d’autres, beaucoup mieux que d’autres, prévu la dureté de la route à suivre, Pierre n’aura dès lors de difficulté ni intellectuelle ni politique à se faire le gardien vigilant de cette route à suivre. Il le montre déjà dans son premier passage au Ministère de l’Économie et des Finances en 1984-86. Mais je le découvrirai naturellement de plus près quand il sera en charge de ce poste dans mon gouvernement, de mai 1988 à mai 1991.

Nous n’avions, je l’ai dit, qu’une majorité relative, mais nous disposions de cinq ans sans élections législatives ou présidentielles prévisibles – chance rare! Toutefois, le rythme de croissance, fort au début, diminuait rapidement, et la situation électorale, le baromètre des cantonales partielles nous le rappelait méchamment de dimanche en dimanche, restait fort menaçante. Bien sûr, le beau résultat des négociations calédoniennes donna incontestablement un peu d’air au gouvernement, mais le redressement de nos grands équilibres dans une telle ambiance, exigeait un soin de tous les instants.

Aussi Pierre et moi avions décidé de nous voir trois-quarts d’heure ou une heure, une fois par semaine, tantôt en tête à tête, tantôt avec mon directeur de Cabinet, Jean-Paul Huchon, avec lequel il s’entendait fort bien.

Le tiers de tout ce temps fut probablement pris par les problèmes de nominations. Je tiens à dire ici que Pierre Bérégovoy appréciait mon vif souci de respecter et d’honorer les talents et les compétences professionnelles de la haute fonction publique française et d’éviter autant que faire se pouvait les nominations partisanes ou clientélistes non appuyées sur des qualifications indiscutables. Mais tout le monde ne partageait pas ces convictions républicaines, et l’environnement était souvent pressant. Nous n’avons réussi sur ce point qu’en partie. L’histoire en jugera.

L’essentiel de nos soucis était bien sûr la régulation conjoncturelle. Nous partagions pour l’essentiel une conviction simple et robuste : tout désordre économique se paie. L’inflation entraîne une dévalorisation du travail national et par là l’augmentation du chômage. Le déficit public compromet l’avenir, la dette est un report aggravé dans le temps des charges des contribuables.

Monsieur le Président, Mesdames Messieurs, jusqu’aux deux mandats de François Mitterrand, la gauche française n’avait en ce siècle jamais gouverné toute une législature. Elle faisait au pouvoir des sauts de moins de deux ans, puis craquait sur une mauvaise gestion financière, ce qui lui avait permis de ne pas solder les comptes de ses audaces et de ses innovations. L’histoire est connue. Tout cela avait laissé des habitudes où la fonction tribunicienne le disputait à la facilité.

Le ciment de notre alliance et de notre confiante amitié, à Pierre et à moi, était donc fait d’une culture fort nouvelle à gauche, culture qui était loin d’être majoritaire dans notre Parti et dans notre groupe parlementaire sinon au gouvernement, culture en outre que le Président observait en l’approuvant d’un sourire amusé tout en regimbant quelquefois devant les entraves que cette orientation mettait à quelques-unes de ses intentions.

Il n’y avait pour Pierre comme pour moi pas le moindre bénéfice à attendre sur le front principal, celui du chômage, d’une politique de facilité en matière de finances publiques ou de monnaie. Pas le moindre bénéfice. C’est cet accord fondamental qui a fait notre heureuse cohabitation pendant trois ans.

amais ni lui ni moi n’avons pensé en termes de franc fort. Et là, Monsieur le Président, peut-être ai-je une controverse avec vous ; on va voir et peut-être qu’il nous faudra des tiers. Je n’ai pour ma part jamais employé cette expression de "franc fort" que j’ai toujours combattue, et je ne crois pas l’avoir beaucoup entendue dans la bouche de Pierre. Nous savions assez que la puissance d’une monnaie, sa force donc, tient largement à la masse et au dynamisme de l’économie qui lui sert de support, et aussi au volume des transactions libellées dans la devise en cause. Le Produit Intérieur Brut français valant 60% de l’allemand, le franc n’est pas le mark et n’est pas près de l’être. Non seulement nous n’avions tous deux aucune illusion là-dessus, mais nous trouvions dangereux d’en avoir.

Ce qui nous intéressait était la stabilité, affaire fort différente, plus à notre portée, et plus indispensable à notre lutte contre le chômage qu’on ne sait quels coûteux rêves de grandeur. De cela découlait que les marges de liberté que nous ne voulions pas nous octroyer en matière monétaire ou dans le solde des comptes publics, nous devions les rechercher dans le choix des dépenses budgétaires et dans les politiques sociales. Non sans quelques raisons parfois, Pierre incriminait beaucoup l’absence d’audace et d’imagination de nos politiques sociales ; le message de Pierre Mauroy nous rappelle que c’était aussi un champ sur lequel il était fort expert, je l’y ai moins rencontré et j’en parle moins, mais il l’avait en tête, et incriminait en effet le manque d’imagination qu’on mettait là, faute de le trouver dans d’hypothétiques marges financières. Il a d’ailleurs, dans le même esprit, mis beaucoup de zèle à prendre sa part à l’élaboration des plans de lutte contre le chômage que j’arrêtais chaque mois de septembre, et qui enregistrèrent des résultats relativement significatifs bien qu’insuffisants.

L’étrange débat sur le "franc fort" et non pas sur le "franc stable", comme nous le disions lui comme moi le plus souvent, a été ouvert par des gens en quête de recette miracle, et qui faisaient porter à la politique financière et monétaire des responsabilités plus grandes qu'elles en avaient en réalité. Incidemment, je me bats d’ailleurs en ce moment même à propos du chômage pour une idée que je crois très forte et qui ne demande rien à la politique financière ou monétaire, celle de moduler les cotisations sociales.

Bref, nous gérions, et j’oserai dire avec immodestie que nous gérions bien. Le front du redressement financier était multiple : déficit budgétaire, rythme de hausses des prix et commerce extérieur. Sur tous ces fronts, bien que le troisième dépendit peu de lui, Pierre fut impitoyable. Il me proposa à plusieurs reprises, de codécider avec lui ces régulations budgétaires qui mettent un désordre grave dans la gestion de la plupart des départements ministériels.. Sur son ordre, son Directeur de Cabinet, mon ami Hervé Hannoun, affichait les souffrances de la crucifixion chaque fois que, dans les conversations internes, était évoquée la perspective d’une dépense nouvelle non gagée. On souriait de cette dramatisation mais on respectait. Pire, on faisait, c’est-à-dire qu’on épongeait.

J’eus quelque mal, cependant, à faire avaler à Pierre l’augmentation du budget de l’Education Nationale, au-delà de sa loi de croissance normale, d’une cinquantaine de milliards de francs en trois ans car telle était notre priorité absolue, et la France se trouve bien aujourd’hui, je crois, d’avoir fait cet effort. Mais comme je me chargeais des amputations compensatrices, Pierre finit par suivre...et par fournir.

Il m’arriva de juger sa fermeté excessive. Qu’on en juge par l’exemple d’une controverse – elle aussi inconnue je pense – que nous eûmes en 1990. L’inflation se tassait, les performances allemandes dans ce domaine se détérioraient, nous étions passés en-dessous du rythme allemand. La France, dix-neuf dévaluations depuis 1945, une histoire monétaire chaotique, et nous avions moins d’inflation que l’Allemagne et à un taux très bas! Pour des raisons de commerce extérieur, et nous en étions bien d’accord Pierre et moi, nous avions besoin d’une hausse de prix dont le rythme ne dépasse pas celui de l’Allemagne. Mais je jugeais que nous n’avions aucun besoin de nous acharner à faire sensiblement mieux que l’Allemagne, et comme nous venions de conquérir une petite marge, je trouvai le moment opportun pour nous délester de quelques charges en les intégrant dans le niveau général des prix quand il n’était pas menaçant. Pour des raisons de société, je souhaitais depuis longtemps débarrasser l’audiovisuel public de toute publicité pour le déconnecter du funeste "audimat", mais il fallait pour cela doubler le niveau de la redevance pour la faire correspondre aux recettes de publicité perdues et aux versements budgétaires complémentaires dont je souhaitais me débarrasser. Pierre le refusa énergiquement pour des raisons de politique de l’indice... compréhensible. Néanmoins, je regrette toujours d’avoir perdu cette bataille là.

J’ai en revanche gagné, chacun le sait, notre dernière et plus importante controverse : elle visait bien sûr, vous le savez tous, la Contribution Sociale Généralisée. Comment pourrais-je ne pas l’évoquer... Il y a quelques doutes sur la naissance initiale de l’idée. Cela semble remonter aux années 1983-84, cela semble naître dans l’univers des spécialistes des questions sociales, et il n’est pas impossible, bien qu’on n’en soit qu’à moitié sûrs, que le Ministre des Affaires Sociales de l’époque, Pierre Bérégovoy justement, ait examiné cette idée de près, peut être même contribué à sa mise en forme. En tout cas, elle n’eut pas de suite à ce moment. Peut-être l’avait-il déjà enterrée.

Toujours est-il que lorsque je prends la responsabilité du gouvernement en 1988, le problème de la Sécurité Sociale, de son équilibre, et des modalités de son financement n’est toujours pas résolu. Claude Evin – ici présent – Ministre des Affaires Sociales, s’y attelle avec un courage quasi-suicidaire. Il est le premier à s’acharner à mettre en place une maîtrise concertée de la dépense médicale, et notre commune création de l’Agence pour le développement de l’évaluation médicale est l’outil sans lequel le Premier Ministre M. Juppé ne pourrait pas, aujourd’hui, engager une réforme bien nécessaire. Claude Evin est aussi convaincu de la malfaisance, du point de vue de l’emploi, du financement exclusivement assuré par des cotisations assises sur les salaires. Et le ministre des Affaires Sociales se rallie donc très vite et très fortement à l’idée de la Contribution Sociale Généralisée.

Moi aussi, tout aussi vite. J’avais cette idée en tête depuis longtemps et pas seulement, ce qui était pourtant déjà important, pour donner à la Sécurité Sociale un financement plus sain et moins générateur de chômage. Je trouvais essentiel en outre de traduire dans les faits une remarque très souvent faite par Raymond Barre, mais à laquelle il n’a jamais donné de suite concrète, à savoir que la modernisation et l’amélioration de l’équité de l’impôt français sur le revenu des personnes physiques étaient pratiquement interdites parce que sa base était trop étroite, puisqu’il n’était payé que par moins de la moitié des Français. C’est donc de l’amorce d’une très ample réforme fiscale qu’il s’agissait, ce que tout le monde semble avoir enfin compris aujourd’hui. C’était moins clair à l’époque.

De plus, à l’évidence, la mise en place d’une telle contribution conduirait à faire payer l’impôt à des gens qui ne le payaient pas, et en amènerait bien d’autres à en payer un peu plus qu’ils n’en payaient à l’époque, bien que notre montage visât à ce que la situation se solde par une baisse nette de prélèvement pour 70% des salariés (le taux de la CSG étant légèrement inférieur, puisque son assiette est plus large, à celui des cotisations sociales supprimées). Pierre jugeait cette proposition électoralement suicidaire, et la suite a montré qu’il n’avait pas tort. Mais je la jugeais pour ma part tellement importante sur le fond que je trouvais qu’elle valait bien ce sacrifice. Bien géré au demeurant – mais ce ne fut pas le cas –, ce sacrifice pouvait à mes yeux n’être que temporaire.

En outre, et on le comprendra mieux, Mesdames et Messieurs, il s’agissait bel et bien de créer un impôt, mais partiellement prélevé par, et totalement affecté aux organismes de Sécurité Sociale. L’horreur hérétique était à son comble, c’est l’irruption d’un monstre dans notre droit fiscal. Pierre résista tant qu’il put. La presse se saisit de l’affaire, les cabinets, cher Olivier, bavardèrent dans des sens contradictoires, la foire d’empoigne dura six mois et l’effet en termes de popularité fut absolument dévastateur. Allez donc imposer une réforme fiscale à une administration qui n’en veut pas et son Ministre encore moins !

Ma ténacité l’emporta, la CSG fut créée, elle fit l’objet d’une motion de censure à l’occasion de laquelle le Parti Communiste, pour la première et jusqu’à présent unique fois dans l’histoire, joignit ses voix à celles de toute la droite. Je n’en réchappai que par cinq voix, une ou deux dans chacune des grandes formations politiques...on soignait l’esthétique ! La France a donc commencé là une modernisation fiscale, dont j’espère bien qu’elle ne s’arrêtera pas là.

Beau joueur, Pierre ne m’en a guère voulu. Dès le lendemain du vote, nous recommencions notre incessante surveillance de la régulation conjoncturelle avec la même intention complice et les mêmes principaux critères de référence. Et il se garda totalement de toute intervention dans la délicate et déplaisante période de rumeurs qui précéda ce que l’on peut par convention appeler ma démission. Je lui en suis toujours reconnaissant.

Mon témoignage, Mesdames et Messieurs, Monsieur le Président, s’arrêtera là. Je n’aurai parlé ni de l’Europe ni de la guerre du Golfe, affaires majeures, mais qui ne l’étaient guère dans nos relations puisque nous étions sur ces sujets, Pierre et moi, en plein accord.

Je n’aurai guère non plus fait de théorie économique. La nature de la période et, je crois, la cohérence de la politique que nous suivions l’auraient permis. Mais Pierre était plus un pragmatique rigoureux qu’un théoricien.

J’ai simplement voulu rendre justice à un grand serviteur du socialisme démocratique et de l’État, vous laissant complètement juges vous-mêmes des controverses que vous connaissiez mais qu’il m’a bien fallu rappeler.

Pierre, Madame, était de la race des grands seigneurs. Merci à vous de m’avoir donné l’occasion de le souligner.

 

Olivier Rousselle

Je remercie beaucoup Michel Rocard pour la vérité et la sincérité de son propos, qui ne sont pas nouvelles. Je voudrais vous présenter deux observateurs privilégiés de l’action de Pierre Bérégovoy dans ses dernières années, qui sont deux journalistes : Alain Vernholes, par ailleurs Président de l’Association des journalistes économiques et financiers et Erik Izraelewicz. Ce sont deux éminents représentants de ce que la presse a pu dire au jour le jour, dans le domaine international ou dans le domaine intérieur français, et notamment à l’occasion des présentations des lois de Finances. Ils vont nous donner leur témoignage sur cette période et sur la façon dont ils ont perçu Pierre Bérégovoy, ministre et Premier Ministre.

 

Présentation par MM. Alain Vernholes et Erik Izraelewicz, journalistes au journal "Le Monde"

Alain Vernholes

 

Messieurs les Présidents, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

 

 

Les organisateurs de cette rencontre, consacrée à Pierre Bérégovoy, à sa personnalité et à son oeuvre, nous ont demandé d’intervenir au cours de la matinée. Ils nous ont laissé entière liberté quant aux sujets et à la forme, seul le temps imparti ayant été précisé : une petite heure, je crois, que nous essaierons de ne pas trop dépasser, Erik Izraelewicz et moi. Il est vrai que Michel Rocard a déjà dit beaucoup de choses mais je ne dirai pas tout à fait les mêmes choses.

 

Pour autant, cette liberté du choix des sujets, de la forme de nos exposés et plus encore bien sûr, de leur contenu, nous ont posé un problème. Erik Izraelewicz et moi-même avions beaucoup côtoyé Pierre Bérégovoy et pendant longtemps. Si je n’étais pas moi-même en charge de la couverture de son ministère quand il fut appelé aux Affaires sociales et à la Solidarité en juin 1982, je l’avais en revanche continuellement ® suivi¯ comme ministre de l’Economie, des Finances et du Budget de juillet 1984 à mars 1986, puis encore ensuite de mai 1988 à mars 1992.

 

En revanche, si nous avions gardé des contacts pendant ces années au cours desquelles Edouard Balladur le remplaça aux Finances (c’est-à-dire de mars 1986 au début de mai 1988), j’avais commencé à le perdre de vue quand il devint Premier Ministre au début d’avril 1992. Quand je dis perdre de vue, je parle de lui au sens propre et non de sa politique que bien évidemment nous analysions au service économique du Monde, notamment à travers les contacts que nous avions avec ses ministres, Michel Sapin, Michel Charasse, Dominique Strauss-Kahn. Et c’est tout naturellement que le service politique de notre journal s’était attaché à le suivre dans ses éminentes fonctions.

 

Il y avait bien sûr les conférences de presse de Matignon mais le contact, pour nous journalistes économiques, n’était plus le même. Ses préoccupations de Premier Ministre dépassaient largement le cadre vaste et pourtant insuffisant de l’économie et des finances. Il faut dire que la situation économique ne s’améliorait pas et il me sembla alors, pour parler franchement, quand je le revis rue de Varenne, que la vision très claire qui l’avait guidé pendant les années passées à Rivoli et à Bercy avait fait place à des hésitations et parfois, me semble-t-il, au doute. Le propos était toujours ferme, mais plus souvent narquois ou impatienté, et finalement moins convaincant. Durant cette période, Pierre Bérégovoy m’était apparu comme coincé, et conscient de l’être, dans une situation aux données inextricables, faite de déficits publics et sociaux grandissants, de chômage croissant, de taux d’intérêt élevés. Le tout aggravé par des critiques souvent acerbes portées à sa politique et qui, à mon avis, l’affectaient beaucoup.

 

Mais en commençant à interpréter l’action de Pierre Bérégovoy, j’anticipe sur la suite de mon propos. J’anticipe parce qu’avant de commencer à parler de l’homme et de son oeuvre, de l’environnement économique et politique dans lequel il a agi, et qui est évidemment très important, je voudrais vous dire pourquoi ce que je vais exposer m’a posé plus de problèmes que s’il s’était agi d’un article de quotidien à écrire. Et l’habitude n’est évidemment pas seule en cause. Il s’agit en effet de parler d’un homme de gouvernement, tragiquement disparu, qui exerça des fonctions essentielles pendant une dizaine d’années. Il s’agit surtout de parler d’une action qui a profondément marqué le pays, son économie, son système financier mais aussi tous les Français comme travailleurs, chômeurs, retraités, épargnants, chefs d’entreprises, syndicalistes...Cette narration ne va pas de soi. Il faut interpréter, remettre en ordre pour rendre compréhensibles des faits, des décisions, des événements. Quand on en arrive là, on peut se dire que la mort de Pierre Bérégovoy, il y a trois ans, impose une certaine réserve, impose qu’on évite l’analyse détaillée d’un bilan incontestablement positif mais qui, comme tous les bilans, comporte des points faibles, des erreurs, des occasions ratées. Et tout naturellement, un certain nombre de personnes qui se trouvent ici réunies dans cette salle, peuvent penser que l’analyse critique n’est pas de circonstance.

 

Nous avons pourtant choisi, Erik Izraelewicz et moi-même, cette voie, parce que nous sommes journalistes et que nous essayons de restituer les faits, d’expliquer les intentions, d’analyser les conséquences. Nous avons une conscience aiguë de la difficulté de notre tâche et de l’imperfection de nos prestations. De plus, ce que nous disons est toujours plus ou moins marqué, empreint de subjectivité. Des défauts qui vous apparaîtront peut-être moins acceptables aujourd’hui. Sachez tout de même qu’en plus de nos expériences personnelles, de nos souvenirs et de nos notes, pour rendre compte le plus exactement possible des faits et des années qui ont vu Pierre Bérégovoy souvent occuper le devant de la scène, nous avons multiplié les entretiens avec certains de ceux qui travaillèrent, de près ou de loin, avec lui.

 

Et là j’ajoute, car c’est pour moi très important, qu’à chaque fois qu’une telle démarche est tentée, il est réconfortant de constater que, sur l’essentiel, il est possible de s’entendre, d’avoir des jugements très proches. Tel a été le cas des entretiens que j’ai eus au sujet de Pierre Bérégovoy. Puisse cependant la liberté de mes propos ne froisser personne.

 

Je disais tout à l’heure que l’action et la personnalité de Pierre Bérégovoy avaient profondément marqué le pays et son économie. Ce qui est certain, c’est qu’entre le début des années 80, c’est-à-dire le moment où la gauche arrive au pouvoir et le début des années 90, la France et les Français, mais aussi la vie politique, les comportements et les idées dominantes ne sont plus les mêmes. Difficile de dire dans quelle mesure ces changements ont été influencés ou seulement facilités par l’action de Pierre Bérégovoy qui, bien sûr, sur de nombreux points, a prolongé celle de Pierre Mauroy et de Jacques Delors. Un duo au pouvoir qui fit prendre à la gauche un tournant semble-t-il décisif dans le domaine économique et financier, dans celui de la désinflation notamment. Mais une chose est certaine : dans ce mouvement général qui a vu la France se transformer, c’est la gauche et ses idées qui ont le plus changé. On peut donc a priori penser que Pierre Bérégovoy, lui-même converti à l’économie, a pesé lourd dans cette évolution générale. Et nous verrons tout à l’heure de quelle façon.

 

Mais tout d’abord, essayons de décrire comment la gauche a changé, comment elle a abandonné certaines analyses économiques pour en adopter d’autres. Ou plus exactement comment, à gauche, ceux que j’appellerais les ® techniciens de l’économie¯ ont, au fil des années et des coups durs, pris de plus en plus d’importance sur les politiques, quand ce ne sont pas les politiques qui se sont convertis en techniciens de l’économie. Cette évolution reflète assez exactement le parcours de Pierre Bérégovoy.

 

 

Depuis le premier choc pétrolier survenu fin 1973, la richesse nationale n’augmentait plus très vite, lentement même parfois, alors que le chômage progressait. Souvenez-vous qu’en septembre 75, le cap du million de demandeurs d’emplois avait été franchi et qu’en septembre 80, c’était celui du million et demi. Raymond Barre, comme Premier Ministre de la seconde partie des années 70, prêchait la rigueur : rigueur des comptes publics et sociaux, rigueur des salaires, rigueur de la politique monétaire qui doit donner à la France une monnaie forte. Son discours était clair : les Français vivaient au-dessus de leurs moyens comme en témoignait la balance des paiements courants qui se dégradait lentement et qui d’excédentaire allait devenir déficitaire à partir de 1980.

 

Les Français doivent accepter pendant un temps de voir stagner leur pouvoir d’achat, répétait Barre, pour permettre notamment à l’industrie d’investir davantage et à la hausse des prix de se ralentir. Cela parce que le premier choc pétrolier avait opéré un prélèvement important sur la richesse nationale, un prélèvement qu’il fallait accepter de payer, d’une façon ou d’une autre, en consommant moins. Faute de quoi l’inflation allait, en soldant ses comptes, s’accélérer et affaiblir notre économie.

 

Nous vendrons moins à l’étranger parce que nous ne serons plus compétitifs et le chômage augmentera encore plus vite Le discours de Raymond Barre, résolument franc fort dans un pays habitué aux facilités des dévaluations, n’était pas entendu : il agaçait même beaucoup et rendait le Premier Ministre impopulaire. D’une certaine façon, les dévaluations passées avaient plutôt laissé de bons souvenirs. La culture de la haute administration était elle aussi plutôt dévaluationniste.

 

En fait, une majorité de Français n’acceptait pas de payer le contrecoup des deux chocs pétroliers qui avaient momentanément appauvri le pays : une nouvelle et forte hausse des prix du brut, souvenez-vous, était intervenue en juin 1980, en même temps que commençait la guerre entre l’Irak et l’Iran. Plusieurs gouvernements étrangers, instruits par l’expérience du premier choc de 1973-74, avaient à partir de 1980 serré les boulons, pour éviter les dérapages inflationnistes, ces dérapages dont Pierre Bérégovoy répétera souvent, parce qu’il en était convaincu, qu’ils sont toujours payés par les petites gens. Le tableau était éloquent : la hausse des prix de détail avait atteint 13,6% en France en 1980 contre seulement 5,5% en Allemagne, quelle différence !

 

C’est dans ce contexte bien peu favorable que la gauche arriva au pouvoir en 1981. Les prix et les salaires augmentaient vite, les comptes extérieurs commençaient à se déséquilibrer, la croissance économique avait fortement fléchi en 1980 (le PIB n’avait progressé que de 1,6% après 3,2% en 1979). Et pour tout arranger, l’économie américaine était en récession. Seuls les comptes publics et sociaux étaient à peu près équilibrés et semblaient donner une petite marge de manoeuvre à la gauche.

 

Le nouveau président de la République et les politiques qui le conseillaient – Pierre Bérégovoy, à l’époque Secrétaire Général de l’Elysée, était de ceux-là – avaient bâti leur stratégie économique et financière sur trois convictions :

 

La première était que la croissance économique, qui faisait déjà si cruellement défaut, dépendait de l’action de l’Etat. Cette idée s’était développée dans le monde entier à partir des réflexions inspirées par la terrible crise économique des années 30. Nourrie de keynésianisme, elle était la pensée dominante dans presque toute l’Europe occidentale au lendemain de la guerre. En France, on la retrouvait dans la charte du Conseil national de la Résistance mais on la retrouvait aussi en Norvège dans le programme gouvernemental de 1945.

Cette idée de la toute puissance de l’Etat, qui avait habité tant d’hommes politiques dans des pays tellement nombreux, avait commencé à passer de mode à partir des années 70. D’abord au niveau de la théorie, avec des hommes comme Lucas et ses anticipations rationnelles, ensuite au tout début des années 80 avec Volcker, le directeur de la Réserve fédérale des Etats-Unis, puis avec le retour du monétarisme, prolongé sous Reagan par les politiques de l’offre.

 

En France cependant, l’idéologie dominante, si l’on peut s’exprimer ainsi, restait fortement imprégnée de keynésianisme. On le constata au cours du débat télévisé qui, le 5 mai 1981, vit François Mitterrand reprocher à Valéry Giscard d’Estaing d’avoir laissé grandir le chômage en ne faisant rien de sérieux pour accélérer la croissance économique. L’idée sous-jacente était bien que les gouvernements de droite ne faisaient pas jouer son rôle de grand régulateur à l’Etat et acceptaient de fait un certain freinage de l’activité pour entretenir un niveau de chômage suffisant. Cela était cohérent pour peser sur les salaires et résister ainsi à la concurrence internationale. Telle était du moins la croyance.

 

C’est donc tout naturellement que la gauche, qui arrive au pouvoir en 1981, va activer les feux en accroissant le déficit budgétaire. Celui-ci va rapidement tripler, passant de 30 milliards en 1980 à 81 milliards en 1981 et à 99 milliards en 1982. J’ai relu l’exposé du projet de loi de Finances pour 1982. Il y est dit, je cite, que ® toute politique budgétaire passive, ou se fixant pour objectif principal la réduction du découvert, est vouée à l’échec¯ . Les dépenses publiques du budget de 1982 augmentent donc de 27,5% par rapport au budget initial de 1981. De plus, fidèle aux engagements électoraux – et Pierre Bérégovoy, de son poste de Secrétaire Général de l’Elysée, est là pour les rappeler, notamment quand il défendra très fort les 39 heures payées 40 heures que certains proposent de différer –, le gouvernement distribue ou fait distribuer beaucoup de revenus sous forme de hausses du SMIC, de prestations familiales, de minimum vieillesse.

 

On retrouve dans presque toutes ces mesures l’idée de la relance keynésienne que les Allemands ont pratiquée une dernière fois à la fin des années 70 pour entraîner la croissance en Europe. On parlait alors de théorie des locomotives. Mais les résultats avaient été si mauvais, en matière d’inflation notamment, qu’on avait juré à Bonn ne plus jamais recommencer.

 

La deuxième idée, me semble-t-il, qui anime la gauche arrivant au pouvoir, était que les entreprises françaises vivaient sous la coupe des multinationales et que le véritable pouvoir économique – notamment le pouvoir d’implantation, d’embauche de licenciement – n’était plus en France mais se trouvait disséminé à l’étranger, avec pour seul objectif de tout sacrifier au profit. D’où la décision de nationaliser les grands groupes industriels. D’où la tentation du protectionnisme pour quelques-uns et, pour les plus nombreux, la volonté de reconquérir le marché intérieur en freinant le développement des échanges internationaux pour moins dépendre du commerce extérieur. L’idée là encore était de maîtriser le pouvoir économique en ramenant en France ses centres de décisions. Et, de ce point de vue, la construction européenne apparaissait à certains gênante et pouvait à la limite être suspectée.

 

Enfin, la troisième idée de la gauche était de se méfier des banques et des banquiers qui appauvrissaient les entreprises, en fondant leurs interventions sur des critères financiers à court terme. C’était d’une certaine façon le grand capitalisme se nourrissant de la substance de l'industrie au lieu de favoriser les investissements. Non seulement l’idée était lancée de limiter les salaires des dirigeants des banques mais, à partir de cette analyse, qui ne détonait pas en pays catholique, la gauche allait développer et justifier sa volonté de nationaliser la plus grande partie du système bancaire. Les socialistes au pouvoir iront plus loin en avançant l’idée, qui avortera, d’une banque nationale d’investissements, tandis qu’en septembre 1982, le président de la République évoquera la possibilité d’un moratoire pour les entreprises lourdement endettées.

 

Dix ans plus tard, la vision des choses a beaucoup changé. Elle a changé pour les socialistes qui gouvernent et pour Pierre Bérégovoy en particulier, indispensable ministre de l’Economie et des Finances, dont le rôle a été renouvelé en mai 1988. Mais la vision des choses a changé aussi pour l’opinion publique. En fait, le débat économique qui a agité toute la gauche au début des années 80 a largement été le débat de tous les Français.

 

Ce qui frappe le plus est peut-être la réhabilitation de l’entreprise, de son rôle, de ses finalités et à la limite des moyens qu’elle met en oeuvre pour se battre dans un monde ouvert à la concurrence. Ce revirement a lieu dès 1982-83. François Mitterrand déclare alors que ® l’entreprise est une priorité qui commande toutes les autres¯ . Pierre Bérégovoy, qui écoute et comprend les entrepreneurs, sera complètement sur cette ligne. Il faut dire que les comptes des entreprises et leurs ratios sont dans un état lamentable à l’époque. Dans les deux plans de rigueur que la France va s’imposer, en 1982 et 1983, ce sont les Français comme consommateurs qui vont payer : leur pouvoir d’achat va baisser deux années de suite, en 1983 et 1984, ce qui ne s’était pas passé depuis fort longtemps. Les entreprises, elles, vont bénéficier de toutes les faveurs gouvernementales : allégement de la taxe professionnelle, prêts bonifiés, amortissement accéléré...J’en passe car la manne gouvernementale a pris bien des formes jusqu’à ces derniers mois, au point d’être maintenant remise en cause par certains grands patrons eux-mêmes qui mettent en doute leur efficacité.

 

L’important n’est pourtant pas là : il est qu’à partir de 1982-1983, progressivement, les entreprises n’apparaissent plus comme le lieu où s’accumulent les profits indus ou excessifs mais comme l’endroit où doivent se créer de la richesse et des emplois. Et, tout naturellement, la question se pose de savoir si le lieu du véritable pouvoir économique, le lieu où se décide la croissance, n’est pas dans les entreprises plutôt que dans les cabinets ministériels. Ce débat va en entraîner d’autres sur la déconcentration des pouvoirs, la décentralisation aussi, et finalement sur l’efficacité des politiques macro-économiques par rapport aux politiques de réformes...

 

Toujours est-il que le partage de la valeur ajoutée, très favorable aux salariés durant les années 70, va basculer en faveur des entreprises au cours des années 80. Le profit n’est plus un mot tabou : la gauche au pouvoir en reconnaît la nécessité, Pierre Bérégovoy en parle. C’est bien pour cela qu’il commencera à réduire le taux de l’impôt sur les sociétés durant l’été 1985, mesure inscrite dans la loi de Finances pour 1986. Une action qu’il poursuivra jusqu’à son terme dans le budget de 1992, c’est-à-dire jusqu’à ce que le taux de l’IS soit revenu à 34% puis l’année suivante à 33,3%. Nous y sommes.

 

De même, l’épargne, qui conditionne l’investissement des entreprises, est-elle favorisée, non seulement par des taux rémunérateurs alléchants (ces taux étaient souvent négatifs au cours des années 70, il ne faut pas l’oublier), mais encore par des mesures fiscales favorables, voire même très favorables. Les taux d’imposition sont fortement réduits par crainte d’une fuite massive des capitaux lors de la suppression du contrôle des changes prévue pour 1990 : ainsi, en 1989, on passe d’un prélèvement libératoire de 25% à un taux de 15% sur les obligations (hors prélèvement social). On en est maintenant à 20%, prélèvements sociaux compris, ce qui est encore relativement modéré.

 

Du regain de confiance accordé aux entreprises, ou plutôt de la reconnaissance de leur rôle majeur dans l’économie, vont découler des conséquences innombrables et souvent décisives. Progressivement toutes les réglementations vont être supprimées : les prix, dont la libération avait commencé avec Raymond Barre et René Monory, seront libérés au fil des mois, après la parenthèse du blocage décidé pour quatre mois et demi en juin 1982 à l’occasion du premier plan de rigueur. Le prix de l’essence par exemple sera libéré en janvier 1985 et Edouard Balladur n’aura qu’à apporter la touche finale au début de 1987 pour parachever le tout. La suppression du contrôle du crédit sera quant à elle vivement recommandée en 1985-1986 par l’équipe qui entoure Pierre Bérégovoy aux Finances et sera effective début 1987 avec la droite. Quant au contrôle des changes, il disparaîtra donc tout à fait le 1er janvier 1990, selon nos engagements européens.

 

L’ouverture de notre économie sur l’extérieur est acceptée et Pierre Bérégovoy, homme moderne, à l’opposé d’un homme protectionniste, très soucieux de notre industrie et de ses performances, y a été pour beaucoup, convaincu qu’il était que les chemins de la prospérité nationale passaient par là, malgré certains coûts douloureux, et notamment, bien sûr, ceux du chômage. Les signes évidents de cette ouverture se voient maintenant aux multiples liens tissés entre entreprises françaises et grands groupes étrangers. Les multinationales ne font plus peur, elles sont même invitées à investir en France. La construction européenne, dont on craignait qu’elle nous ouvre trop à l’étranger, à ses capitaux et à ses pouvoirs, n’est plus vraiment discutée à gauche, ou si peu, depuis que fut confirmé en mars 1983 l’attachement de la France au Système Monétaire Européen et, au-delà, à des relations étroites avec l’Allemagne. Michel Rocard, tout à l’heure, vous en a parlé longuement.

 

On se souvient que certains proches de François Mitterrand avaient alors conseillé de sortir le franc du SME pour retrouver des marges de manoeuvre et mener une politique authentiquement nationale. Pierre Bérégovoy qui, à mon avis, n’était pas un européen de coeur comme le Président de la République mais plutôt un européen de raison, avait été de ceux qui voulaient sortir du SME. Le refus de François Mitterrand a fait de lui, assez nationaliste jusque-là, le défenseur décomplexé d’une politique économique calquée sur celles des grands pays étrangers : rigueur monétaire, rigueur budgétaire, désinflation, modération salariale... Avec un tel orfèvre, l’engagement européen de la France put s’affirmer au fil des ans, notamment lors du Conseil de Luxembourg de fin 1985 qui adopta l’Acte unique, par lequel les douze s’engageaient à réaliser avant la fin 1992 un espace sans frontières intérieures.

 

A partir de 1991, les prix de détail augmentent moins vite en France qu’en Allemagne – Michel Rocard l’a rappelé tout à l’heure – et c’est en grande partie à Pierre Bérégovoy que la France doit d’avoir pu discuter progressivement d’égal à égal, ou presque, avec l’Allemagne dans toutes les grandes occasions, notamment lors de la conclusion du Traité de Maastricht. ® Faites moi donc de bonnes finances et je vous ferai de bonnes politiques...¯

 

Pierre Bérégovoy fut un grand ministre de l’Economie et des Finances, probablement l’un des meilleurs que la France ait eu depuis très longtemps. C’est en tout cas mon opinion ou ma modeste opinion. Mais c’est aussi l’opinion de nombreux économistes et de beaucoup de hauts fonctionnaires. Son action inspire à tous le respect même si elle reste discutée, parfois très discutée, sur des points essentiels comme celui de l’ancrage du franc au mark au début des années 90, qui valut à notre économie des taux d’intérêt à court terme très élevés, manifestement peu adaptés aux circonstances.

 

Peut-être faut-il alors se demander pourquoi Pierre Bérégovoy a été aussi bon dans ses fonctions ? Quelles que soient leurs qualités propres, les hommes politiques doivent pour réussir bénéficier des circonstances, de ce que Machiavel appelait la ® fortune¯ . Ni Pierre Mendès-France à gauche, que Pierre Bérégovoy admirait tant, ni Jacques Chaban-Delmas à droite n’en bénéficièrent vraiment, laissant le souvenir d’hommes courageux mais qui, arrivés trop tôt ou trop tard, échouèrent en partie. Pierre Bérégovoy arriva lui au bon moment, juste après Pierre Mauroy et Jacques Delors qui avaient si l’on peut dire déblayé le terrain et montré la voie. Mais il fallait poursuivre et nous n’avions en fait pas tellement d’autre choix que celui de la rigueur. C’est ce que Pierre Bérégovoy fit avec ses qualités : courage pour imposer sa ligne à la gauche (on se souvient de la grogne, pour ne pas dire plus, qu’il souleva en baissant l’impôt sur les sociétés et les prélèvements sur l’épargne), ténacité pour durer et ne pas changer de politique, même quand les vents devenaient mauvais, habileté en même temps que clairvoyance pour faire comprendre aux Français le bien-fondé d’une action pas toujours populaire, en même temps que pour comprendre ce que l’opinion publique attendait de lui et la lui accorder au bon moment. On le vit par exemple lorsqu’il précipita la suppression du prélèvement de 1% sur le revenu, institué en mars 1983, à l’occasion du deuxième plan de rigueur Mauroy-Delors, pour financer le déficit de la Sécurité Sociale.

Mais les élections de 1986 approchaient...

 

La ténacité lui a donné la durée et c’est ce qui explique ses succès spectaculaires en matière d’inflation, dans un pays habitué à de fortes hausses de prix. On peut dire que, s’adossant à la désindexation des salaires introduite par l’équipe Mauroy-Delors, Pierre Bérégovoy a réussi à complètement modifier les comportements des chefs d’entreprise et des ménages, et cela a été essentiel. Si la France n’est plus un pays d’inflation, elle le doit à celui que l’on appelait entre nous journalistes ® M. Bons indices¯ et qui a eu le rare mérite de ne jamais changer de cap. La durée a été la clé de son succès.

 

Pierre Bérégovoy fit preuve des mêmes qualités de ténacité dans la politique du franc fort qu’il mena sans faiblir aussi longtemps qu’il fut ministre de l’Economie et des Finances. La tentation qu’il eut de voir sortir le franc du S.M.E. en 1983 s’explique aussi à mon avis beaucoup par la répugnance que lui inspiraient les négociations avec les partenaires européens, avec les Allemands en particulier, pour obtenir le droit de dévaluer et de décider du montant de ces dévaluations. Il détestait quémander, il détestait cela quand il le voyait faire. C’était pour lui s’abaisser. La meilleure façon de ne pas se trouver en pareille situation fut, après que François Mitterrand eut décidé de rester dans le SME, de ne jamais dévaluer. Et c’est ce qu’il fit puisqu’il restera dans nos mémoires comme le ministre qui n’a jamais dévalué.

 

La clairvoyance fut celle d’un homme qui comprit très vite que les Français n’accepteraient pas de voir les impôts et les charges sociales augmenter. D’où l’extrême attention qu’il manifesta à l’évolution des prélèvements obligatoires, d’où aussi l’allant qu’il manifesta pour réduire la TVA, malgré les mises en garde prémonitoires de Michel Rocard, Premier Ministre, qui avait dénoncé les risques de paupérisation de l’Etat. C’est aussi comme cela que s’expliquent ses réticences, pour ne pas dire plus, vis-à-vis d’une CSG (Contribution Sociale Généralisée) voulue par Michel Rocard, qui malgré son modernisme, lui apparaissait comme un impôt nouveau, et donc détestable. On l’avait déjà vu lorsqu’il s’était montré défavorable à un prélèvement sur l’ensemble des revenus, conseillé dès 1981 par le Commissariat au Plan et que Jacques Delors voulait instituer en 1983.

 

Dans l’ensemble, les choix de Pierre Bérégovoy furent bons : la France avait besoin de rétablir les comptes de ses entreprises, ses comptes publics et sociaux, ses comptes extérieurs aussi, en même temps que de combattre l’inflation. Pierre Bérégovoy s’y employa avec une énergie qui frisait souvent la brutalité. Cela fut vrai pour la Sécurité Sociale comme pour les finances publiques dont le déficit, qui n’avait cessé de grossir de 1981 à 1985, passant de 80,9 milliards de francs à 153,3 milliards de francs, commençait à diminuer lorsque la gauche perdit les élections de 1986. En 1984, 1985, 1986, le déficit de l’ensemble des administrations publiques redescendit sous la barre des 3% du PIB – c’est maintenant le critère voulu par Maastricht – après avoir grimpé jusqu’à 3,2%, mais à partir d’une situation de strict équilibre en 1980. Malgré des artifices de présentation, des débudgétisations, d’ailleurs dénoncés par la Cour des Comptes et même par le rapporteur socialiste du budget à l’Assemblée nationale, Christian Pierret, la gestion budgétaire était très sérieuse. ® Nous vivions debout sur les freins¯ racontent les budgétaires de l’époque. Cela fut un peu moins vrai par la suite – Michel Rocard m’excusera de ne pas partager son avis –, notamment en 1988 où Pierre Bérégovoy pensait peut-être à Matignon...

 

Mêmes mesures carrées mais probablement nécessaires avec la réforme de l’UNEDIC de janvier 1984, qui posait le principe d’un double système : ce qui relevait de l’assurance-chômage, gérée par les partenaires sociaux et alimentée par les cotisations, pour ceux qui travaillaient ; ce qui relevait de la solidarité, financé par l’Etat, pour ceux qui n’avaient pas encore travaillé, les jeunes, ou qui arrivaient en fin de droit. L’UNEDIC, déficitaire de 1981 à 1983, rééquilibrera ses comptes en 1984 et cela pour sept ans. Les allocations chômage, évidemment, ont diminué, alors que les durées d’indemnisation se raccourcissaient. Et le sérieux a toujours un prix, mais il sera payé encore beaucoup plus cher dix ans plus tard avec les importants accords de juillet 1992 et de juillet 1993 que vous n’avez pas oubliés, qui relevèrent les cotisations UNEDIC portées à 5,70 puis à 6,60% et introduisirent surtout une forte dose de dégressivité dans le versement des prestations, en contrepartie de l’engagement de l’Etat de fournir beaucoup d’argent. Il en a été de même pendant un temps lorsque, ministre des Affaires Sociales, il géra de très près les budgets des hôpitaux : ce fut le budget global succédant au prix à la journée ; ce fut aussi la volonté de placer comme un vrai gestionnaire de fonds la trésorerie de la Sécurité Sociale en même temps qu’il imposait une cotisation maladie de 5,5% aux préretraités, ce qui lui valut bien des critiques et bien des désagréments.

 

Je vais m’arrêter là, conscient d’avoir déjà beaucoup parlé, mais l’homme et son oeuvre en valent la peine. On en reparlera souvent puisque la France tente maintenant la grande aventure de la monnaie unique. Notre pays est, il faut le dire, plutôt mal en point actuellement : beaucoup trop de chômage et d’inégalités, pas assez de croissance. La politique de franc stable au sein d’un S.M.E. respecté par tous justifiait en grande partie les choix et les croyances de Pierre Bérégovoy. L’éclatement du système en 1992, avec la sortie de deux grandes monnaies, la mauvaise volonté évidente du partenaire britannique, les libertés que se sont données les Italiens étaient prévisibles car le SME a été, faut-il le rappeler, mal géré au début des années 90, avec des monnaies manifestement surévaluées. Donc, les difficultés et les conséquences de la réunification allemande ont aggravé les choses et ont été à mon avis très mal appréciées. Il n’empêche. L’état actuel des choses n’est pas satisfaisant. Et c’est probablement ce que pressentait déjà en 1992 Pierre Bérégovoy, installé à Matignon, qui allait essuyer les terribles tempêtes monétaires de l’été 1992 et se poser bien des questions.

 

Je vous remercie de m’avoir écouté.

 

Erik Izraelewicz

 

Je voudrais à mon tour remercier l’Association des anciens membres du Cabinet de Pierre Bérégovoy de nous avoir invités à prendre la parole ce matin et je voudrais remercier tout particulièrement cette association de nous avoir autorisés et même incités à nous exprimer avec la plus grande liberté. Pour ce qui me concerne, et pour compléter la présentation qu’a faite Alain Vernholes à l’instant, je voudrais vous dire la démarche que j’ai eue.

 

Au départ, j'ai constaté que l'expression "bérégovysme" n'existait pas et j'ai donc eu du mal à approfondir dans cette direction. J'ai ensuite consulté les dossiers que nous avons au journal, et j’ai constaté qu’on ne manquait pas d'expressions pour qualifier Pierre Bérégovoy, ministre de l’Economie puis Premier Ministre : "Monsieur Franc fort", "Pinay de gauche", "Père la rigueur près de ses sous", "Monsieur Bons Indices", "Périgovoy" (pour ceux qui se le rappellent, M. Périgot était à l’époque le Président du CNPF), "autodidacte tombé sous le charme des marchés", "socialiste libéral-monétariste", ou enfin "pragmatique social-démocrate".

 

Vous l’avez entendu, ils ne sont pas tous ni plaisants, ni complaisants. Ils ne sont pas toujours pertinents non plus. Mais ils traduisent je crois, en tout cas, la très forte influence qu’a exercée Pierre Bérégovoy sur la vie économique et politique française, une influence aux facettes multiples.

 

L’expression ou le qualificatif que j’ai retenu personnellement pour mon exposé n’est pas dans la liste que je viens de vous donner : il me semble que Pierre Bérégovoy a été, avant tout, un "modernisateur du capitalisme français". Certains y verront un compliment, un hommage à l’homme d’Etat. D’autres ressentiront plutôt l’expression comme une critique, une méchanceté à l’égard d’un dirigeant socialiste. Là n’est pas mon propos, je veux essayer de vous montrer en quoi, à mes yeux, Pierre Bérégovoy a contribué au cours de ces dix années de responsabilité dans l’économie française, à la modernisation du capitalisme français.

 

Pour cela, et pour compléter l’apport d’Alain Vernholes, je veux uniquement m’intéresser à une dimension importante de son action, celle que Pierre Bérégovoy a consacrée, à partir de 1984 – mais d’une certaine manière déjà quand il était aux Affaires sociales avec la gestion de la trésorerie de la Sécurité Sociale – et jusqu’à la fin, à la transformation du système financier français.

 

Je crois que si Pierre Bérégovoy a mené une révolution, incontestablement, c’est celle du système financier français. Je crois qu' aujourd’hui, tout le monde doit lui reconnaître cette paternité : il a changé, il a révolutionné la finance française. Et je voudrais m’attarder sur trois aspects. Je crois que la révolution qu’il a engagée était nécessaire au capitalisme français. Je pense que, pour un socialiste, elle était difficile à mener. Et je crois enfin qu’elle est restée inachevée.

 

Cette révolution du système financier était nécessaire. Je vous rappelle très succinctement que la France avait, au début des années 80, un système financier, des circuits de financement très particuliers, archaïques à bien des égards. C’était le système d’une économie d’endettement, d’une économie d’inflation, d’un capitalisme sans capital.

 

Je crois que la droite française avait une lourde responsabilité dans les archaïsmes du système financier ; elle n’avait jamais osé s’y attaquer. C’était donc un système très centralisé, dans lequel l’Etat en particulier jouait un rôle essentiel. C’était un système qui, incontestablement, avait été efficace durant la période de reconstruction mais qui s’avérait un peu dépassé. C’était un jardin à la française, un système très organisé, avec de multiples circuits de financement hyper-spécialisés. C’était enfin un système où la finance intermédiée – le crédit bancaire – occupait une place dominante face à la finance directe, marginalisée en réalité. C’était enfin et surtout un système où les rentes et les monopoles étaient, si vous me permettez l’expression, monnaie courante.

 

A partir de 1984, et peut-être ne l’attendait-on pas là, Pierre Bérégovoy, de la rue de Rivoli puis de Bercy, a engagé, dans ce domaine, des réformes tous azimuts. Je ne vais pas les énumérer toutes ici. J’en rappelle quelques-unes : il a participé à la réforme bancaire, il a été très actif pour la suppression de l’encadrement du crédit et pour la suppression des taux bonifiés, il a participé activement par différentes lois à la réforme de la Bourse, à la disparition de la corbeille et des agents de change, à la libéralisation des commissions, à la création de nouveaux compartiments boursiers, au développement de nouveaux marchés à terme, à la professionnalisation de la gestion de la dette publique, à l’instauration de la concurrence dans les métiers de la finance, à la création de la COB, aux lois sur la moralisation des marchés... j’arrête là cette énumération.

 

Je crois que, pour le capitalisme français, il y a eu là une transformation profonde qui était nécessaire. Elle était nécessaire car nous étions au début des années 80 dans une période de mutation du système financier mondial. Une vague générale de déréglementation déferlait un peu partout sur les marchés de l’argent en, c’était, comme on l’a beaucoup dit, les "années-fric". C’était aussi une période aux taux d’intérêt élevés. C’était les années du reagano-tchatchérisme dominant, idéologiquement, aux débuts des années 80. C’était ensuite une nécessité pour des raisons technologiques : la généralisation du téléphone et de l'ordinateur, et aujourd'hui leur mariage, les circuits d’information 24 heures sur 24 imposaient également des transformations systémiques. La France, dans ce cadre, souffrait de lourds handicaps. Il fallait réintroduire des circuits directs entre l’épargnant et l’emprunteur, il fallait réintroduire des mécanismes de marché, de la concurrence. Cela s'est fait sous la pression de certains membres de son Cabinet certes, mais c’est incontestablement une action essentielle engagée par Pierre Bérégovoy à partir de 1984.

 

Je crois que si elle était, à mon sens, indispensable, cette transformation du système financier français était difficile à mener pour Pierre Bérégovoy, et j’y vois là deux raisons.

 

La première, c’est que, comme toute révolution, celle-ci s’est heurtée à d’extraordinaires résistances. Ce n’est pas un hasard – je le disais précédemment – si la droite ne s’était pas attaquée à réformer le système financier et avait laissé subsister des institutions parfois vieilles de plus d’un siècle. La droite, à cette époque, n’avait pas eu le courage de s’attaquer aux puissants lobbies défenseurs de ce système. Je crois, et c’est un appel que je lance à l’Association des anciens membres du Cabinet de Pierre Bérégovoy, qu’il serait très intéressant qu’un jour ils nous racontent, dans le détail, toutes les résistances auxquelles ils ont dû faire face dans cette profonde transformation. Car, journalistes et même journalistes avertis, beaucoup de choses nous ont échappé...

 

La seconde raison est plus politique : je crois que c’est une évidence, Pierre Bérégovoy et les socialistes n’avaient pas été élus pour développer les marchés financiers en France. Ces réformes allaient même à l’encontre des idéologies de l’époque, de l’idéologie keynésienne, de l’idéologie socialiste de l’époque. Sur le système financier, à ma connaissance, en 1981, la réflexion des socialistes était extrêmement limitée. On sait, Alain Vernholes l’a rappelé, que les socialistes militaient pour une nationalisation complète du système de crédit, pour une utilisation active du système bancaire au service de l’industrie. Ils débattaient aussi d’un projet de création d’une banque nationale d’investissement, qui aurait été l’instrument public au service de priorités nationales. C’est en fait une approche radicalement différente qui a été engagée à l’occasion des réformes des années 80. Là, très clairement, la philosophie centrale de ces réformes, c’est l’idée selon laquelle le marché est le meilleur moyen d’allocation des ressources, qu’il s’agisse du marché de l’argent ou des marchés de marchandises. Et, pour finir sur cet aspect, je crois qu’évidemment Pierre Bérégovoy a beaucoup souffert, dans son image, dans son image politique, de l’image de cette action. Il est vrai que les gains formidables réalisés par les possesseurs de capitaux, pendant tout ce qu’on a appelé "les années Béré", lui seront largement imputés et affecteront son image au sein de l’électorat populaire et chez beaucoup de ses camarades socialistes. Il est certain que, pendant les années 80, les rentiers se sont enrichis, mais il me semble que ce ne sont pas les réformes et ce n’est pas la transformation du système financier qui ont contribué à cet enrichissement des riches et des rentiers ; je crois que la position privilégiée des rentiers dans les années 80 est liée à une constellation de taux d’intérêt au niveau mondial, à une relation entre l’épargne et l’investissement au niveau mondial, beaucoup plus qu’au système financier.

 

Donc une révolution, un ensemble de réformes indispensables, difficiles pour Pierre Bérégovoy, mais qu’il a menées activement. Je crois néanmoins qu’il ne les a pas menées à leur terme. Cette révolution des circuits financiers français, me semble-t-il, est restée inachevée. Là encore, je voudrais avancer deux explications :

 

la première est liée à la nature du capitalisme français. La résistance aux réformes a été extraordinairement puissante. Elle a réussi à éviter, pour l’instant, une américanisation totale du système financier français. Les institutions – le Trésor et l’inspection des finances, les groupes capitalistes, les banques et les corporations diverses...–, tous ont freiné d’une manière ou d’une autre le mouvement et empêché un basculement vers un capitalisme financier à l'anglo-saxonne ;

la seconde raison, c’est Pierre Bérégovoy. Je crois, et à mon sens c’est important, que sa conversion au marché dont on a beaucoup parlé n’était en fait pas aussi déterminée qu’on l’a souvent dit. Je crois qu’il continuait toujours à être convaincu de la nécessité d’un Etat fort face à des marchés vivants. Et, à ce sujet, je voudrais évoquer le cas des nationalisations. C’est vrai que, par exemple, sur les nationalisations, comme l’ensemble des socialistes et finalement comme l’opinion publique, Pierre Bérégovoy a beaucoup évolué. Au début des années 80, il était un partisan résolu et actif d’un programme de nationalisations larges et, je crois, à 100%. Au début des années 90, on sait qu’il avouait, en privé, son souhait : c’était des privatisations à 100% . Il n’était pas cependant question d’en faire trop ni de trop en parler ; il y avait alors, on s’en rappelle, le tabou du "ni-ni". Malgré cela, je crois qu’il conservait, avec une certaine permanence, la conviction de la nécessité, pour les marchés de l’argent comme pour tous les marchés, d’une intervention politique dans l’économie.

Un exemple : il avait abandonné toute réflexion et toute idée de créer une BNI, une Banque Nationale d’Investissement. Il me semble personnellement que cette idée continuait profondément à le travailler jusqu’à la fin. Certains ici me désapprouveront, mais je crois que deux exemples le montrent : ce sont ceux de la Société Générale et du Crédit Lyonnais. Je crois que, en organisant et en participant à l’organisation du raid sur la Société Générale en 1988, l’idée sous-jacente était que, finalement, le secteur bancaire, le secteur financier, étaient un lieu et un mode d'intervention au service des projets politiques, et que la politique devait donc continuer à y jouer un rôle. De la même manière, il me semble qu’en soutenant l’action de Jean-Yves Haberer à la tête du Crédit Lyonnais, au début des années 90, c’est la même idée, c’est l’idée que l’Etat a des instruments à sa disposition, et la banque en fait partie, et qu’il faut développer par l’intermédiaire de la banque une intervention dans l’économie.

 

Voilà donc ce que je voulais dire. Il me semble que la révolution qu’a menée Pierre Bérégovoy dans les circuits financiers français montre que, comme il le disait lui-même, il n’était pas un libéral. Il n’aimait pas, tout le monde le sait ici, ce qualificatif. Il corrigeait systématiquement en expliquant qu’il était d’abord un partisan d’une économie de liberté. Il s’était, je crois, avec la pratique, avec l’exercice du pouvoir, forgé une conception du marché qui me semble en réalité profondément social-démocrate. Je voudrais finir sur une citation de Pierre Bérégovoy, une citation qui résume la philosophie qu’il avait faite sienne et qu’il avait appliquée, notamment mais pas exclusivement au système financier : ® Le marché, cruel, est irremplaçable. Il ne peut fonctionner sans règles, sans un Etat qui corrige ses excès¯ .

 

Merci.

 

 

Olivier Rousselle

Je voudrais remercier M. Vernholes et M. Izraelewicz et vous dire le grand plaisir que nous avons d’accueillir M. Takeshita, ancien Premier Ministre du Japon, venu spécialement de Tokyo pour notre manifestation. Ayant connu Pierre Bérégovoy dans ses fonctions, il a accepté de venir témoigner ici de l’amitié profonde qu’il avait pour lui.

 

 

Discours de M. Takeshita, ancien Premier Ministre du Japon.

 

 

Mesdames, Messieurs,

 

Vous vous êtes réunis pour évoquer le souvenir de M. Bérégovoy, votre ancien Premier Ministre, et également pour évoquer son oeuvre politique. Je suis extrêmement sensible à votre invitation et c’est avec un très grand plaisir que je prends la parole, en vous remerciant de l’honneur que vous me faites.

 

J’ai connu M. Bérégovoy en tant qu'homologue des différentes réunions internationales, en particulier celles du G5 et du G7. C'est donc de sa contribution à la politique monétaire internationale que je vous parlerai. Ce fut après ma deuxième nomination au poste de ministre des Finances, en novembre 1982, que M. Bérégovoy fut nommé grand argentier de la France en juillet 1984 ; je pourrais donc dire qu'en tant que ministre des Finances, j’étais son aîné. Mais, en retraçant nos carrières politiques respectives, nous nous sommes trouvés, M. Bérégovoy et moi-même, plusieurs points communs. M. Bérégovoy était tout d’abord Secrétaire Général de l’Elysée au moment où M. Mitterrand a accédé à la Présidence de la République. Moi-même, j’ai occupé une position similaire, auprès de deux Premiers Ministres japonais, M. Sato et M. Tanaka. Donc nous savions tous les deux qu’il était quelquefois difficile de concilier des opinions divergentes au sein du gouvernement, de se concerter avec le Parlement ou de coordonner les différentes politiques ; c’est sans doute pour cela que nous sympathisâmes, M. Bérégovoy et moi-même, dès notre première rencontre.

 

Nous avions un autre point commun, c’est que nous n’avions, pour ainsi dire, pas d’expérience en matière de finance internationale et de politique économique internationale avant d’être nommés ministre des Finances. A ce propos, je crois que l’on peut dire que les hommes politiques comprennent en général assez mal ce qui se passe sur les marchés des changes ou sur les marchés financiers. Je me souviens par exemple d’une conversation que j’ai eue avec un collègue japonais : c’était à l’époque où l’on venait de mettre fin au système de Bretton-Woods, on venait d’abandonner la parité fixe de 1 dollar pour 360 yens, et le yen progressait très rapidement ; à la conférence de Smithsonian, on a fixé une nouvelle parité de 1 dollar pour 308 yens, mais cette parité n'a pas tenu non plus bien longtemps, et le yen recommençait à grimper. A cette époque, cette personne m'a demandé quand le yen atteindrait le niveau de 1 dollar pour 1000 yens. Il croyait, le brave homme, que la hausse du yen signifiait qu’il fallait payer plus de yens contre un dollar!

 

Je vous disais donc que M. Bérégovoy et moi-même, nous étions jusque là consacrés à la politique intérieure et que nous avions l’un et l’autre été tout à coup propulsés sur la scène politique monétaire internationale. Et, lorsque je l’ai rencontré pour la première fois lors d’une réunion du G5, M. Bérégovoy m’a dit, en plaisantant :
"M. Takeshita, vous ne semblez pas être un habitué des réunions internationales vous non plus, mais vous avez un peu plus d’expérience que moi en tant que ministre des Finances. Prenez donc la parole le premier, moi je me contenterai de dire oui à ce que vous dites".

 

De toutes mes réunions internationales avec M. Bérégovoy et mes autres collègues du groupe des Cinq, une réunion particulièrement reste gravée dans ma mémoire : celle du 22 septembre 1985 à New York, à l’hôtel Plaza, et qui permit d'aboutir à l’accord dit du Plaza. Je crois que l’on peut attacher à cette réunion des significations historiques à plusieurs titres.

 

Premièrement, le constat que dans un régime de parités fluctuantes, il arrive quelquefois, et pendant des durées assez longues, que le marché évolue sans tenir compte des données économiques fondamentales. C’est la première fois que les ministres des Finances et les gouverneurs de banque centrale du G5 l’ont reconnu.

 

Le deuxième constat qui s’est dégagé, c’est qu’il fallait diriger ce marché des changes de sorte qu’il reflète les données économiques fondamentales des principaux pays et que ces derniers devaient coopérer pour cela.

 

Troisièmement, pour atteindre cet objectif, il fallait à la fois une coordination macro-économique et des interventions concertées des principaux pays sur le marché des changes, ces deux volets étant inséparables comme les deux roues d’un même char.

 

Ce que je voudrais souligner surtout ici, c’est que ces trois constats émanaient de la philosophie de M. Bérégovoy. Et je peux en témoigner. En effet la réunion du Plaza fut précédée par une réunion du groupe des Dix, qui s’était tenue au Japon le 24 juin 1985, et M. Bérégovoy était venu me voir au ministère des Finances. Il m’avait dit en substance qu’on ne pouvait pas nier le rôle du marché, mais que si on le laissait agir, on ne pourrait pas assurer la stabilité des changes. De plus, la hausse du dollar que l’on constatait alors, impliquait le risque que les Etats-Unis prissent des mesures protectionnistes. Il fallait donc une baisse graduelle du dollar et, d’autre part, il fallait qu’on exerçât une surveillance multilatérale afin d’harmoniser les performances économiques des différents pays. Pour cela, il fallait que les autorités monétaires coopérassent pour contrer les mouvements spéculatifs des marchés des changes et intervenir si besoin était. J’étais tout à fait d’accord avec le point de vue de M. Bérégovoy. A l’époque, la France préconisait une zone cible mais, à ce propos, M. Bérégovoy avait dit qu’il n’allait pas adopter l’attitude du tout ou rien. C’est grâce à de telles approches pragmatiques que M. Bérégovoy a pu jouer un grand rôle dans l’élaboration de l’accord du Plaza.

 

Par ailleurs, M. Bérégovoy avait déjà une vision juste du système monétaire international, qui se fondait sur trois pôles monétaires : le dollar, la monnaie européenne et le yen. Il insistait sur la nécessité de continuer à étudier les modalités qui permettraient d’assurer la stabilité des changes entre ces trois zones monétaires. C’est une question qui reste d’actualité et que nous devons encore résoudre.

 

Des années se sont écoulées depuis l’Accord du Plaza et, entre temps, je fus nommé Premier Ministre du Japon. Ma préoccupation d’alors était le vieillissement de la population et l'adaptation de la fiscalité en tenant compte de cette évolution de la société japonaise. J’ai donc décidé l’introduction de la TVA, dont la France détient le brevet d’invention. La conséquence logique de cette décision fut la chute de ma popularité et, lorsque M. Bérégovoy vint au Japon pour la dernière fois, en février 1992, je venais de démissionner de ma fonction de Premier Ministre. A cette occasion, avec deux de mes amis, M. Hashimoto – qui venait de démissionner du poste de ministre des Finances – et M. Hata, qui lui a succédé, j’ai organisé un dîner en l’honneur de M. Bérégovoy. Depuis lors, M. Hata fut nommé Premier Ministre du Japon et M. Hashimoto, comme vous le savez, est le Premier Ministre actuel. Vous savez peut-être que se construit actuellement la Maison de la Culture du Japon, pas très loin d’ici, et je suis passé devant le chantier ce matin. L’octroi du terrain sur lequel cette Maison se construit a été décidé par M. Bérégovoy, tout de suite après sa nomination à Matignon. Cette Maison de la Culture du Japon deviendra un centre d’échanges culturels franco-japonais. On peut donc dire que cette Maison est fondée sur une décision de M. Bérégovoy.

 

Nous avons été consternés lorsque nous avons appris la fin tragique de M. Bérégovoy. Il a quitté ce monde d'une manière qui me fait penser à celle des Samouraïs d’antan. Mais cela ne fut pas la fin de sa politique du franc fort et il a mis en place une politique macro-économique saine, une monnaie stable et la monnaie unique. Et lorsque je vois que la France continue à poursuivre cette ligne politique, je ne puis m’empêcher de dire que M. Bérégovoy est bien vivant.

 

Merci de votre attention.

 

 

Olivier Rousselle

M. Sid Ahmed Ghozali, ancien Premier Ministre d’Algérie, après avoir été ministre des Finances et ministre des Affaires Etrangères de la République d’Algérie, va nous apporter son témoignage sur les relations entre les deux pays et sur ses relations personnelles avec Pierre Bérégovoy.

 

Discours de M. Sid Ahmed Ghozali, ancien Premier Ministre d’Algérie.

 

Monsieur le Président, Madame, Mesdames et Messieurs,

 

Je remercie le Président de l’Association des anciens collaborateurs de Pierre Bérégovoy de m’avoir associé à cet hommage rendu à un homme d’Etat que j’ai eu le privilège de connaître non seulement en tant qu’algérien – et comme vous le savez les algériens suivent la politique française un peu comme ils suivent la politique intérieure – mais surtout parce que les hasards de la politique et de la responsabilité m’ont conduit à travailler avec lui de 1988 à 1993 : lui en sa qualité de ministre d’Etat chargé de l’Economie dans le gouvernement de Michel Rocard, moi en tant que ministre des Finances puis ministre des Affaires Etrangères, enfin Premier Ministre. Durant les six derniers mois du gouvernement socialiste, entre 1992 et 1993, je l'ai côtoyé en tant qu’ambassadeur d'Algérie à Paris.

 

Je voudrais d’abord saluer Madame Bérégovoy, ses enfants, les amis de M. Bérégovoy et donner un témoignage modeste certes mais qui repose sur le travail en commun, sur l’attachement à des idéaux communs, sur nos coopérations qui étaient possibles et restent toujours possibles entre des hommes chargés d’intérêts différents, parfois contradictoires, mais qui peuvent, grâce à l’existence d’hommes et de responsables comme Pierre Bérégovoy, témoigner de ce qu’ils ont vécu. C’est un témoignage basé sur le vécu et c’est un témoignage très sincère.

 

Je salue la mémoire de cet homme d’Etat que j’ai personnellement perçu à la fois comme un homme de très fortes convictions mais aussi de dialogue, c’est-à-dire un homme capable – qualité très rare chez les hommes politiques – de se remettre en question et de sacrifier toujours, en fin de compte, à l’idéal. C’était aussi, dans ma propre perception de sa personnalité, un homme d’un grand professionnalisme associé à une très grande humanité. Et enfin, il incarnait à mes yeux ce socle sur lequel reposait toute sa personnalité, c’est-à-dire un homme profondément intègre.

 

Il était ministre d’Etat chargé des Finances, depuis à peine quelques mois au début de l’automne 88, quand j’étais moi-même rappelé au gouvernement en tant que ministre des Finances, au lendemain de circonstances politiques tragiques en Algérie. C’était au lendemain des événements sanglants de l’automne 88. J’avais hérité – et M. Pierre Bérégovoy aussi – d’un dossier algéro-français particulièrement compliqué. Je ne m’attarderai pas sur la dynamique qui avait conduit à cette situation d’alors, sauf pour la caractériser comme une situation bloquée où se côtoyaient des dizaines et des dizaines de contentieux, où les administrations étant ce qu’elles sont, toutes les choses des plus petites aux plus grandes étaient liées l’une à l’autre, et se neutralisaient. On en était arrivé à une situation où plus rien n’avançait et où nos relations s’enlisaient. Je l’ai connu aussi dans d’autres situations qui étaient autant d’épreuves de vérité ; car, comme j’étais ministre des Affaires Etrangères, j’ai continué à entretenir des relations avec lui, à la fois d’amitié et de travail, et ce fut durant cette période que survinrent la crise puis la guerre du Golfe.

 

Ce fut la première personnalité étrangère que je rencontrai après ma nomination en tant que Premier Ministre. En ce qui concerne la première période, je dois reconnaître que si nous avions réussi à débloquer en moins d'un an cette situation inextricable dont nous avions héríté, lui comme moi, ce n'est pas seulement parce que de son côté il avait le soutien du Président de la République et celui du Chef du Gouvernement, mais surtout parce que la force de sa volonté lui a permis de surmonter l’obstacle souvent infranchissable des pesanteurs administratives.

 

Par ailleurs, en tant que Premier Ministre, j’ai été témoin de son action en ce qui concerne le grand problème de l’endettement international.

 

L’Algérie se trouvait elle aussi dans une situation d’endettement qui commençait à entraver sérieusement son développement. Nous connaissions à l’époque la position de la direction du Trésor, qui était une position très orthodoxe, consistant à pousser l’Algérie au rééchelonnement. Je n’avais pas eu beaucoup de peine à convaincre Pierre Bérégovoy, dont je connaissais l’action, au niveau notamment du G7, en faveur d’une initiative de la part des pays industrialisés vis-à-vis de ce grand problème, que l’Algérie avait les moyens d’éviter de passer par les inconvénients du rééchelonnement.

 

A ce titre, je sais qu’il est lui-même intervenu, pour ce qui concerne l’Algérie, tant auprès de ses partenaires japonais, américains, qu’auprès des dirigeants du Fonds Monétaire International, pour trouver une solution appropriée au cas de l’Algérie.

 

Enfin, j’ai assisté, en tant qu’ambassadeur de la République algérienne à Paris, à la fin du gouvernement Bérégovoy, de septembre 92 à mars 93. Sa disparition fut, j’en fus témoin, accueillie par l’opinion algérienne presque de la même manière qu’elle fut accueillie par l’opinion française. Et c'est pour moi, une illustration de la qualité de cet homme d’Etat qui, dans ma propre perception, était un peu à la politique et à l’Etat, ce que vous appelez vous le "Meilleur ouvrier de France". Je salue sa mémoire et je vous remercie de l’initiative que vous avez prise et qui est tout à votre honneur d’honorer et de rappeler l’action d’un homme qui a tant donné à son pays, mais pas seulement à son pays, mais aussi aux partenaires internationaux de la France.

 

J’ai dit tout à l’heure que c’était un homme de convictions qui savait, pour le service de son idéal, se démarquer de la pensée unique ; il en était ainsi, on l’a entendu tout à l’heure, sur le plan de la politique intérieure française. Je peux témoigner qu’il en était ainsi également sur le plan des relations économiques internationales car c’était un homme qui, tout en estimant que les lois du marché – c’est-à-dire la concurrence – étaient incontournables, pensait aussi que ces lois, si l’on voulait travailler sérieusement à la paix, à la sécurité et au développement dans le monde, avaient besoin d’un complément indispensable, c’est-à-dire d’une approche morale et d’une approche de solidarité.

 

Je vous remercie.

 

 

Olivier Rousselle

Nous attendons M. Tietmeyer qui est en route mais nous pensions, si M. Israelewicz accepte de mener cet exercice, dialoguer avec vous quelques minutes et écouter vos interventions ou vos interpellations. Je passe donc la parole à Erik Israelewicz.

 

Erik Israelewicz

Ce sera pour la repasser à la salle et pour demander si quelqu’un souhaite intervenir à la suite des différentes présentations qui ont été faites ce matin. Ma curiosité personnelle m’incite à poser une question à M. Takeshita, s'il en est d’accord, à la suite de son intervention. Vous avez évoqué un dîner où vous vous étiez retrouvés avec d’autres ministres des Finances et futurs Premiers Ministres du Japon et avec Pierre Bérégovoy en 1992 ; j’aurais aimé savoir si vous aviez parlé des avantages et des inconvénients d’une monnaie forte pour une économie, à l’occasion de ce dîner. Est-ce qu’il vous arrivait de débattre de ce type de sujet ?

 

M. Takeshita

La conversation à ce dîner fut surtout consacrée à la concertation nippo-française entre ministres des Finances. Notre idée était de mettre en place un système de concertation périodique. Mais c’est vrai que nous avons aussi évoqué la question que vous venez de poser. Notre conclusion fut que cela pouvait être bon, mais poser également des problèmes. Je ne pense pas que nous eûmes une conclusion tranchée sur cette question.

 

 

Olivier Rousselle

Je crois que M. Pierre Sudreau, qui est ancien ministre du Général de Gaulle, souhaitait également dire un mot.

 

Intervention de M. Pierre Sudreau, ancien ministre

Ce n’est pas tout à fait cela. Je n’ai rien sollicité. Mais on me demande de prendre la parole, et je le fais très volontiers en saluant Madame Bérégovoy et ses enfants. Il s’agit simplement d’un témoignage personnel. Puisque nous nous trouvons ici, au Conseil, je tiens à vous dire aux uns et aux autres que le Président Mattéoli qui nous reçoit aujourd’hui et moi-même avons été accueillis par Pierre Bérégovoy au début de l’année 1993, à propos de la Fondation de la Résistance,

 

M. Mattéoli, qui est Président de cette fondation, et Pierre Bérégovoy nous ont accueillis pour nous aider, pour nous encourager ; à cette occasion, il y eut un échange de vues sur la Résistance en général et j’appris, et ça m’a beaucoup ému, que Pierre Bérégovoy s’était engagé très tôt, notamment dans la Résistance Fer. Pardonnez-moi d’évoquer un souvenir personnel. Pendant la guerre, j’ai été très lié à Louis Armand, et j’ai la faiblesse de penser que cet homme, et je le dis devant un certain nombre de nos amis étrangers a, avec ce qu’on a appelé la Bataille du Rail, grandement participé à la réussite du débarquement en juin 1944. Si les cheminots, dont Pierre Bérégovoy à la Résistance Fer et Louis Armand n’avaient pas retardé considérablement la venue de deux ou trois grandes divisions blindées allemandes, à un contre dix, les Allemands avaient la possibilité de rejeter une première fois les jeunes Américains qui, courageusement, venaient débarquer. Vous imaginez les conséquences. Et, à travers la Résistance Fer, je tiens à remercier justement tous ceux qui, avec Pierre Bérégovoy, ont réussi à écrire cette grande page. Et je regrette que, lors des cérémonies de 1994 pour le Cinquantième anniversaire du débarquement, on n’ait pas évoqué cette question. Bien sûr, la toute puissance américaine était là. Néanmoins, beaucoup de gens se sont sacrifiés en France, pour retarder justement les déplacements allemands. Rappelez-vous ce qui s’est passé avec la contre-attaque de Von Rundstedt, fin 1944, et ce qui aurait pu se passer. C’est donc ce premier point que je voulais évoquer en souvenir de Pierre Bérégovoy, après tout ce qui a été dit ce matin sur sa gestion, sa situation politique, son courage économique, monétaire, financier.

 

Je voudrais maintenant, très brièvement et sur la pointe des pieds, dire qu'avec cet homme j’ai toujours eu un contact privilégié. Je me sentais totalement en confiance avec Pierre Bérégovoy. Et j’ai eu avec lui beaucoup de discussions, d’explications sur les problèmes notamment du commerce extérieur. Son suicide a été pour moi un véritable choc. Comme si – je m’excuse, Madame, de le dire – c’était un membre de ma famille qui disparaissait. Et, autour de moi, je n’ai cessé de donner cette explication, à travers une épreuve personnelle, et pardonnez-moi de l’évoquer.

 

Dans la Résistance, la vie clandestine provoquait une énorme tension nerveuse de chaque instant. Et, lorsque j’ai été arrêté, pour moi, l’action continuait, avec les interrogatoires. Mais, lorsque je me suis retrouvé seul, enfermé au secret, sans pouvoir parler, alors je me serais suicidé par dépression si un membre de la Gestapo astucieux n’avait pas trouvé la pilule, et beaucoup d’hommes de la Résistance, on ne le dit pas assez, se sont suicidés au moment de leur arrestation.

 

Si j’évoque ce souvenir personnel, c’est parce que aujourd’hui, après l’hommage solennel qui est rendu à Pierre Bérégovoy, on ne dit peut-être pas assez que cet homme, avec beaucoup de courage, a gravi ce qu’on a appelé les échelons de la société et de la responsabilité collective. Cela fut au fond un effort de toute sa vie. Et puis, brusquement, avec les élections, c’est le silence qui s’est abattu. Et indirectement, même si on ne le lui a pas dit, il a senti qu’un certain nombre de ses amis le rendaient responsable de l’échec de la gauche. Et il s’est passé pour Pierre Bérégovoy ce qui s’est passé pour un certain nombre d’hommes dans la clandestinité. Et je tenais à donner cette explication, car il a fait face, toujours, mais c’est par le souci de sa responsabilité avec sa très grande sensibilité qu’il est allé jusqu’au bout de sa vie. Et je tenais à lui rendre aujourd’hui hommage.

 

 

Intervention de M. Bruno Durieux, ancien ministre

 

Je n’avais pas prévu d’intervenir et je ne voudrais pas improviser sur un sujet qui m’est aussi cher, personnel, puisque j’ai eu la chance de travailler avec Pierre Bérégovoy ; je dirais simplement que j’ai admiré l’homme d’Etat, celui qui a mené une politique, alors que j’étais moi dans une situation politique d’opposant, et qu’au bout d’un certain temps il m’est apparu impossible de la contester dans la mesure où c’était une politique qui servait profondément les intérêts du pays. J’aperçois Michel Rocard, qui sait bien que je suis rentré, lorsqu’il était Premier Ministre, dans son gouvernement ; et je dois dire que lorsque j’ai pris ma décision, outre la personnalité de Michel Rocard, il y avait cette politique que menait Pierre Bérégovoy, qui n’était pas facile à mener, mais qui correspondait profondément aux intérêts supérieurs du pays et j’ai pris le risque de ce qu’on pourrait appeler une transgression, au sens le plus ancien, d’une transgression politique, pour soutenir ce qui, je crois, servait le bien du pays.

 

Et ce qui me frappait dans cette politique, c’est qu’elle reposait sur des principes de stabilité, de développement, de modernisation dont on a besoin de s’inspirer en permanence et qui restent la ligne qui a été ouverte en fait à partir de 1983, et dont aucun gouvernement, quelles que soient les étiquettes politiques, ne s’est vraiment écarté depuis. Donc il a fixé des principes qui, pour moi, sont les plus respectables et les plus éminents pour un homme politique, engagé dans la vie politique, des principes qui étaient exclusivement tendus, centrés, sur ce qui était l’intérêt supérieur du pays, quelles que soient ses propres tendances, ses propres inclinations et son propre itinéraire personnel. Et j’ai eu moi-même beaucoup de plaisir à travailler avec lui même si nous n'avons pas toujours été d'accord sur tout. Je voyais avant tout le courage de l’homme, sa volonté de servir et cette capacité à tenir longtemps, dans la durée, en dépit d’obstacles, de difficultés politiques de son propre camp, du camp adverse, et c'est ce qui m’a pour ma part décidé à rejoindre l’équipe de Michel Rocard, dans laquelle il tenait à l’époque les fonctions de ministre de l’Economie et des Finances.

 

Non seulement je n'en ai aucun regret mais je garde de cette expérience un véritable enrichissement sur ce que doit être un comportement politique. Savoir prendre des risques – j’ai pris personnellement de petits risques, mais lui en prenait de plus importants –et on conçoit effectivement qu’il avait sur les épaules une forte, profonde responsabilité qui faisait que non seulement on avait envie de soutenir la politique qu’il menait parce qu’elle était ce qu’elle était, et qu’en plus de cela on admirait l’homme et qu’on était heureux de le soutenir. Voilà ce que je dirais comme ça, très simplement et en improvisant.

 

Erik Israelewicz

Peut-être, en m’adressant à M. Durieux, à M. Rocard ou à d’autres, il y a maintenant sur le bilan des dix années de politique économique un débat sur 1990-91, c’est-à-dire sur la question de savoir si en 1991, la France n’aurait