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Colloque Avril 96
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" PIERRE BÉRÉGOVOY : UNE POLITIQUE ÉCONOMIQUE"Colloque du jeudi 25 avril 1996 au Conseil Économique et Social Association des Anciens Membres de Cabinet de Pierre Bérégovoy
Ouverture du colloque par M. Jean MATTEOLI, Président du Conseil Économique et Social Lecture du message de M. Ryutaro Hashimoto, Premier Ministre du Japon, par M. Makoto Utsumi. Lecture du message de M. Pierre Mauroy, ancien Premier Ministre, par M. O. Rousselle, Président de l’Association des anciens membres du cabinet de Pierre Bérégovoy. Discours introductif de M. Michel Rocard, ancien Premier Ministre, sur la politique économique de Pierre Bérégovoy Présentation par MM. Alain Vernholes et Erik Izraelewicz, journalistes au journal "Le Monde" Alain Vernholes Erik Izraelewicz Discours de M. Takeshita, ancien Premier Ministre du Japon. Discours de M. Sid Ahmed Ghozali, ancien Premier Ministre d’Algérie. Intervention de M. Pierre Sudreau, ancien ministre Intervention de M. Bruno Durieux, ancien ministre Intervention de M. Hans Tietmeyer, Président de la Bundesbank. Intervention de M. Nigel Lawson, ancien Chancelier de l’Echiquier britannique. Intervention de M. Utsumi, ancien vice-ministre des Finances du Japon Intervention de M. Mohamed Berrada, Ambassadeur du Maroc, ancien Ministre des Finances du Maroc Lecture du message de M. Jacques de Larosière, Président de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement Intervention de Mme Françoise Crouigneau, rédacteur en chef au journal "Les Echos" Intervention de M. Edmond Alphandéry, ancien ministre de l’Economie Intervention de M. Michel Sapin, ancien Ministre de l’Economie et des Finances. Intervention de M. Jean-Claude Trichet, Gouverneur de la Banque de France Intervention de M. Jacques Delors, ancien Président de la Commission des Communautés européennes
Ouverture du colloque par M. Jean MATTEOLI, Président du Conseil Économique et Social
Madame,
L’Association des anciens membres du Cabinet de Pierre Bérégovoy a souhaité tenir à sa mémoire, au Palais d’Iéna, un colloque intitulé "Pierre Bérégovoy : une politique économique".
Le 1er mai 1993, il y a presque trois ans déjà, alors qu’il avait été Premier Ministre de la France d’avril 1992 à mars 1993, après avoir été successivement Ministre des Affaires sociales et de la solidarité nationale de 1982 à 1984, Ministre de l’Économie, des Finances et du Budget de 1984 à 1986, Ministre d’État, Ministre de l’Économie, des Finances et du Budget de 1988 à 1992, Pierre Bérégovoy se donnait la mort. Nous en avons été tous bouleversés.
De hautes personnalités ont souhaité en ce jour rendre hommage à l’homme et à son action politique.
Le Président de la République, M. Jacques Chirac, a bien voulu se faire représenter par le Directeur de son Cabinet, le Préfet Bertrand Landrieu, qui est auprès de moi, à qui je demande d’être mon interprète personnel et le vôtre, Mesdames et Messieurs, pour le témoignage qu’il donne ainsi à la mémoire de Pierre Bérégovoy.
Le Premier Ministre, de son côté, m’a demandé de renouveler ici, devant vous, les regrets qu’il a déjà exprimés à M. Olivier Rousselle, qui préside l’Association des anciens membres du Cabinet de Pierre Bérégovoy, de ne pouvoir être présent à cette manifestation. Il m’a demandé aussi de redire, ici, toute la sympathie qu’il a éprouvée pour l’initiative qui a été prise par l’ancienne équipe de Pierre Bérégovoy, et vous dire à toutes et à tous l’estime qu’il porte à sa personne.
D’anciens Premiers Ministres devaient être présents : MM. Pierre Mauroy, Laurent Fabius, aux Gouvernements desquels Pierre Bérégovoy avait appartenu, avant d’exercer lui-même les fonctions de Chef du Gouvernement. Pierre Mauroy et Laurent Fabius m’ont prié d’exprimer leurs regrets..
Sont en revanche parmi nous : M. Michel Rocard ; d’anciens ministres : MM. Jacques Delors, ancien Président de la Commission des Communautés européennes, Edmond Alphandéry, ancien ministre de l’Economie et des Finances et Michel Sapin, qui le fut aussi ; M. Jean-Claude Trichet, Gouverneur de la Banque de France ; de hautes personnalités étrangères : MM. Sid Ahmed Ghozali, Hans Tietmeyer, Nigel Lawson, Noboru Takeshita, Makoto Utsumi. MM. Maystadt et Théo Waigel, retenus à Washington, m’ont prié de les excuser. M. Ciampi, ancien Président du Conseil italien, est, de son côté, retenu à Rome du fait des élections italiennes. Enfin, M. Jean Arthuis, retenu également aux États-Unis par une réunion internationale, ne pouvait être ici.
Troisième Assemblée Constitutionnelle avec l’Assemblée nationale et le Sénat, le Conseil Économique et Social eut l’honneur de compter Pierre Bérégovoy parmi ses membres, du 1er septembre 1979 au 31 juillet 1981. Il siégea à la Section des Problèmes économiques généraux et de la Conjoncture, que je présidais alors, et il témoigna toujours par la suite d’un profond attachement à notre Assemblée. Celle-ci comptait et compte toujours un certain nombre de conseillers qui étaient de ses amis proches. Ils l’admiraient pour ses qualités de caractère : loyauté, volonté, courage. Ils l’aimaient pour la modestie de ses origines, sa simplicité, sa tolérance et sa courtoisie. Ils l’appréciaient pour son intelligence pleine de bon sens.Homme de cœur et de raison, Pierre Bérégovoy mit son courage et ses convictions au service de la fidélité à ses idéaux. Ses propos et ses actes étaient empreints d’une profonde intégrité et il savait manifester avec sympathie son respect d’autrui. Pas plus qu’un autre, il ne pouvait ignorer mes convictions personnelles. Comme a dit un jour le Général de Gaulle, en un aphorisme connu que je m’applique à moi-même : "J’ai été, je suis et je resterai gaulliste". Pourtant, afin de marquer le souvenir qu’il conservait de son ancien Président de Section et aussi, bien sûr, pour témoigner de l’importance qu’il attachait à notre Assemblée, Pierre Bérégovoy, à peine nommé Premier Ministre – c’était le lendemain – m’avait rendu, ici, une visite personnelle. Il m’avait alors indiqué que, pour avoir appartenu au Conseil Économique et Social puis à l’Assemblée nationale et, enfin, au Gouvernement, l’expérience qui était la sienne le confortait dans sa conviction que les assemblées consultatives représentaient la tribune appropriée à la présentation des points de vue respectifs de toutes les organisations socioprofessionnelles qui, pour éclairer le Législateur et l’Exécutif dans la recherche des solutions que requiert l’intérêt général, pratiquent une féconde et pacifique confrontation. L’occasion nous avait été ainsi donnée – à lui bien sûr comme à moi-même – de souligner le caractère permanent des enjeux qui se cachent derrière l’expression un peu énigmatique de ® mission consultative¯ : refléter les aspirations du monde économique et social, éclairer la décision politique, enrichir l’idée de citoyenneté. Par cette manifestation, vous avez souhaité, Monsieur le Président et tous vos collègues, montrer que Pierre Bérégovoy a contribué à faire évoluer la réflexion économique. Il a attaché son nom à la politique du "franc fort" et a su, en son temps, faire évoluer certaines mentalités et, finalement, réussir à convaincre que le temps des dévaluations périodiques était révolu. Le "franc fort" était sa fierté et il s’était donné pour mission de démontrer que la France était bien gérée : la stabilité de sa monnaie en était la meilleure image. Il avait pour habitude de dire qu’un franc doit être reconnu comme suffisamment fort pour qu’on n’éprouve pas le besoin de le soutenir coûteusement. A cet égard, il aurait pu faire sienne cette recommandation que le Général de Gaulle faisait en 1959 : ® Rendre au franc français, dont les pertes expriment nos épreuves, une substance respectable¯ . Parce qu’il était, je le rappelle, d’origine modeste et se sentait alors plus responsable que d’autres, Pierre Bérégovoy a ressenti à un haut degré le paradoxe de l’action politique qui ne fait pas toujours ce qu’elle veut et qui ne veut pas toujours ce qu’elle fait. La conscience et la régularité que mettait Pierre Bérégovoy dans ses faits et dans ses gestes rendent difficilement explicables, certes, les raisons qui l’ont conduit à accomplir le 1er mai 1993 un geste fatal. Par respect pour lui, nous devons simplement supposer qu’il ait souhaité, par son suicide, retrouver une part de lui-même que la cruauté des temps que nous vivons s’acharnait à lui dérober. Je vous demande un instant de silence à la mémoire de Pierre Bérégovoy. Je vous remercie.
Olivier Rousselle M. Makoto Utsumi va nous lire un message du Premier Ministre du Japon. Lecture du message de M. Ryutaro Hashimoto, Premier Ministre du Japon, par M. Makoto Utsumi.
Monsieur le Président Mattéoli, MM. les Premiers Ministres, MM. les Ministres, Mesdames et Messieurs, Voici le message de M. Ryutaro Hashimoto, Premier Ministre, qui regrette beaucoup de ne pouvoir être avec nous.
Olivier Rousselle Je voudrais maintenant vous lire un message de M. Pierre Mauroy, qui devait participer à cette manifestation mais qui a dû rejoindre Tel-Aviv : Lecture du message de M. Pierre Mauroy, ancien Premier Ministre, par M. O. Rousselle, Président de l’Association des anciens membres du cabinet de Pierre Bérégovoy. Chers amis, Les responsables de l’Association des anciens membres du Cabinet de Pierre Bérégovoy, m’avaient demandé d’intervenir ce matin à l’occasion de cette journée de réflexion sur l’itinéraire politique de Pierre Bérégovoy. Et c’est avec beaucoup de plaisir que j’avais accepté, comme chacun de vous, de m’associer à ce qui est d’abord un hommage à un ami disparu dont la chaleur et l’attention nous manquent. Mais l’actualité en a décidé autrement, et je suis en ce moment même, au nom de l’Internationale Socialiste, à Tel-Aviv, auprès de nos amis travaillistes israéliens. Je ne doute pas que ces heures consacrées à Pierre Bérégovoy, trois ans après sa disparition, ne soient à la fois indispensables et empreintes d’espoir. Indispensables, car l’itinéraire de Pierre Bérégovoy reste encore incomplètement perçu. Il est, certes, l’homme d’une rigueur monétaire exigeante, chacun le sait. Mais il est aussi celui qui, durant quarante années de militantisme, a consacré une passion non moins exigeante aux problèmes sociaux. Ce qui reste à expliquer de l’itinéraire de Pierre Bérégovoy, c’est peut-être la façon, très symbolique de l’histoire du socialisme français de 1981 à 1993, avec laquelle il a su concilier ces deux démarches. Pierre Bérégovoy avait apporté aux débats du Parti Socialiste, forgé autour de François Mitterrand après 1971, toute la dimension sociale de son expérience syndicale, et c’est assez naturellement qu’il consacrera, dix ans plus tard, la part la plus intense de son activité aux affaires sociales, d’abord comme Secrétaire Général de l’Élysée, puis comme Ministre. Mais en 1984, lorsque après le départ pour la Commission de Jacques Delors, s’est trouvée posée la question d’un successeur, je me souviens de ma surprise lorsque Pierre Bérégovoy m’a dit : "Pierre, j’ai demandé à aller aux Finances. C’est là que se décide le changement." Pierre Bérégovoy est donc allé aux Finances, et l’on sait ce qu’il y a accompli. Puis il a connu cette expérience si particulière de la fonction de Premier ministre, éblouissante sans doute mais toujours difficile et parfois cruelle. Cet itinéraire-là, si divers et si complexe, méritait bien qu’on y consacre les heures de réflexion que vous allez tenir. Je veux donc m’associer par la pensée à cette réflexion et à cet hommage et je vous transmets à distance, hélas, tous mes vœux pour ce travail passionnant et symbolique que vous engagez. Pierre Mauroy.
Olivier Rousselle Je voudrais, à cette occasion, saluer la présence ici de deux anciens ministres des Affaires sociales, René Teulade et Claude Evin, qui illustrent d’une certaine manière la préoccupation de Pierre Bérégovoy pour l'action sociale. J’ai aussi le très grand plaisir d’accueillir, comme l’a fait le Président Jean Mattéoli, Michel Rocard, qui fut son compagnon puis son Premier Ministre et je souhaite lui passer la parole maintenant. Discours introductif de M. Michel Rocard, ancien Premier Ministre, sur la politique économique de Pierre Bérégovoy
Messieurs les Présidents, Madame, Excellences, Mesdames, Messieurs, J’aime qu’il soit rendu hommage à la mémoire de mon ami Pierre Bérégovoy, et je veux en remercier d’abord ceux qui ont pris l’initiative de ce colloque, c’est-à-dire l’Association des anciens membres de son Cabinet. Cet homme d’Etat à qui le tragique du destin n’a pas laissé le temps de donner toute sa mesure, a rendu d’assez grands services à la cause du socialisme démocratique et à son pays pour que nous nous sentions tous une dette à son égard et pour évaluer, non sans enthousiasme mais avec rigueur, son apport à notre vie politique et économique contemporaine. Au-delà de sa vive intelligence, Pierre portait avec lui deux caractéristiques majeures, qui le définissaient tout entier. C’était un homme du peuple et c’était un homme de convictions. Il n’évoquait que rarement la modestie de ses origines et de ses premiers emplois, sans pour autant s’en cacher le moins du monde. Mais tout en lui respirait la plus constante fidélité aux valeurs qu’il tenait de sa jeunesse. L’authenticité, la proximité des humbles, le constant souci de les écouter, et de ne les trahir ni décevoir en aucun cas étaient chez lui des attitudes permanentes. Il était aussi homme de convictions rigoureuses, et peut-être tenait-il ce second trait du premier. Syndicaliste, et donc combattant du bien-être et du progrès social, il sent très vite que, pour être absolument nécessaire, ce combat n’est pas suffisant. D’emblée, il réfléchit au niveau global, c’est-à-dire au niveau politique. Mais il le fait à sa manière : pour lui, les idées passent avant les mandats. Et s’il adhère à un grand parti, la SFIO, ce n’est pas d’emblée pour s’y construire un destin électoral. Bien au contraire, il rejoint la petite mais chaleureuse équipe de Pierre Mendès-France, vers 1956 ou 57 je crois. D’emblée il y est à l’aise, en pleine cohérence entre ses convictions déjà fortement établies, les orientations du patron qu’il s’est choisi, et les durs combats politiques que mène ce petit groupe au sein de toute la gauche. Tout en affirmant fermement ses positions au sein de la SFIO, Pierre Bérégovoy devient vite le principal animateur du CAD, Centre d’Action Démocratique, car telle était la désignation collective que s’étaient choisie les amis de Pierre Mendès-France. Tout y est déjà : l’attachement farouche à la République, le refus de la guerre d’Algérie, c’est-à-dire une attitude d’écoute et de compréhension vis-à-vis du tiers-monde, une pratique inlassablement démocratique, le refus absolu, parfois presque caricatural, de toute forme de démagogie, le vif espoir – tout Mendès est là, mais tout Bérégovoy aussi – que le gouvernement des hommes pourra se faire selon les critères de la raison, et bien sûr une totale intégrité. Je pense avoir fait la connaissance personnelle, physique, de Pierre Bérégovoy à l’automne 1957, voici donc 38 ans et demi maintenant. C’était dans le cadre de l’Union des Forces Démocratiques. Cette institution était le lieu de rencontre, à caractère souplement confédéral, de tous ceux qui dans la gauche française désapprouvaient la politique algérienne menée par Guy Mollet et Robert Lacoste, et tous ceux qui sentaient notre démocratie sérieusement menacée. Déjà solidement mendésiste, je faisais partie dans cette enceinte-là de la délégation de la minorité SFIO opposée à la guerre d’Algérie. Pierre représentait le CAD et donc Pierre Mendès-France. François Mitterrand participa quelquefois aux réunions de l’Union des Forces Démocratiques. Cette situation nous valut, à Pierre Bérégovoy et à moi, de comploter beaucoup ensemble. Les étapes sont connues : défense ultime de la IVème République mourante, meetings de Mai 58, fondation en septembre du Parti Socialiste Autonome par scission de la SFIO, adhésion au printemps 1959 de Pierre Mendès-France et du CAD au PSA, refus opposé à la demande d’adhésion de François Mitterrand, naissance par fusion du Parti Socialiste Unifié en avril 1960. Tout cela est connu. Pierre entre dans les instances dirigeantes de ce petit Parti dès l’origine et ne les quittera qu’en 1967, au moment où le Parti Socialiste Unifié refusera d’adhérer à la Fédération de la Gauche Démocratique et Socialiste, conjointement créée on s’en souvient par François Mitterrand et Guy Mollet. Pendant toute cette période, Pierre Bérégovoy doit à sa qualité de syndicaliste, aux combats qu’il avait menés de ce fait, à la formation qu’il en avait reçue et à l’expérience qu’il en avait tirée, d’être de manière presque continue, pendant sept ans, le responsable national du PSU pour les affaires économiques et sociales. Déjà. Je le rejoins au niveau national vers 1964 pour prendre en charge la formation. Mesdames et Messieurs, Pierre n’eut pas la tâche facile. Si la direction du PSU était faite d’hommes et de femmes fort responsables et pour certains très expérimentés, notre base, qui avoisinait les dix mille adhérents, manifestait à chaque occasion qu’elle représentait une génération nouvelle en politique. Principalement motivée par le refus de la guerre d’Algérie, elle élargissait sa colère aux institutions et aux partis qui avaient permis et conduit cette guerre. Elle avait une ardeur refondatrice qui se confondait ici ou là avec le gauchisme – convenons-en – et qui en tout cas retrouvait souvent les intransigeances, en matière de nationalisations par exemple, du socialisme des origines. Je revois Pierre discutant pied à pied avec le Bureau National telle position ou tel communiqué de presse, pour lui garder bien sûr un caractère vigoureusement offensif, mais lui donner aussi la cohérence et l’esprit de responsabilité qui, petit à petit, ont fait notre marque commune. Mon soutien naturellement ne lui a pas fait défaut dans ces batailles. Je me souviens notamment de l’époque, 1964 il me semble, où une équipe d’experts dont j’étais, vint lui proposer que le PSU établisse un contre-plan précis et chiffré pour l’opposer au Cinquième Plan du Général de Gaulle. Il s’agissait de dire à l’opinion publique, de manière parfaitement concrète et totalement responsable, que d’autres choix économiques étaient possibles, qui répondraient mieux aux intérêts des Français sans mettre en cause en quoi que ce soit la santé économique et financière du pays tout entier. L’idée lui plut beaucoup, à la vérité elle lui allait comme un gant. Il en fut un défenseur inlassable, en organisa la mise en oeuvre, et réussit à en être un présentateur tout à fait écouté. Le combat pour l’esprit de responsabilité dans la gestion économique et financière de la gauche était sérieusement commencé. Et c’est, d’ailleurs, fort de cette partie-là de son histoire, que l’apport du PSU à la réconciliation des socialistes, à l’édification du PS, à la victoire de François Mitterrand et à dix ans de gestion socialiste sera tout à fait significatif. Pierre Bérégovoy n’était pas un homme de calculs personnels et moins encore d’ambitions égocentrées. Refusant toute faction, refusant toute fidélité clientéliste, il est profondément légitimiste, fidèle à son organisation et à son chef dûment investi. Cette attitude l’a conduit parfois à refuser de prendre parti dans des conflits où le sérieux de l’affrontement s’aggravait de l’importance des enjeux intellectuels. Car, après tout, il y avait tout de même une certaine vérité dans nos courants. Mais Pierre était ainsi. Bref, au Congrès d’Epinay, en juin 1971, où se fonde le Parti Socialiste, Pierre, qui avait rejoint le "nouveau Parti Socialiste" conduit par Alain Savary quand le PSU avait refusé d’adhérer à la FGDS, se trouve aux côtés d’Alain Savary, avec dignité et loyauté. Mais il sent vite que l’aventure d’un vrai renouveau est de l’autre côté, celui qui vient de gagner. Et François Mitterrand discerne vite la haute conscience et les vertus de cet homme qui ne fit pourtant pas partie de son comité d’accueil. Il se l’attache, et Pierre, heureux de voir enfin la renaissance du socialisme, la réconciliation en marche entre les tribus, et sachant à qui on la doit, s’attachera vite à François Mitterrand. C’est donc très tôt que naît au sommet du Parti Socialiste cette grande confiance personnelle, qui conduira vite François Mitterrand à faire de cet homme seul qu’est Pierre Bérégovoy d’abord un collaborateur prééminent, puis le Secrétaire Général de l’Elysée et enfin un grand Ministre des Affaires Sociales puis des Finances, puis Premier Ministre. Inutile de revenir sur les années 1981-83. D’autres parleront mieux que moi de Pierre Bérégovoy Secrétaire Général de la Présidence de la République, pour l’y avoir rencontré. Moi, guère : en charge du Plan et de l’Aménagement du Territoire, deux attributions sans crédits, quasiment sans personnel, et en tout cas sans contreseing obligatoire donc sans rien à négocier avec les collègues, je gérais dans l’indifférence générale deux compétences à caractère résolument interministériel, qui souffraient beaucoup d’être portées par un ministre particulier contre les autres, au lieu de relever de l’arbitrage central. J’avais peu matière à rencontrer le Secrétaire Général de l’Elysée, dont la route était encombrée de tâches plus importantes. Nous arrivons presque en même temps lui et moi à des responsabilités plus lourdes, le ministère des Affaires Sociales pour lui, l’Agriculture pour moi. Notre relation s’affine et se renforce devant les difficultés de la tâche collective, cependant que nos attributions ne nous rapprochent guère techniquement. Il est donc logique, Mesdames Messieurs, que vous m’attendiez à la dernière séquence, naturellement la plus nourrie de cet exposé. Comment avons-nous, Pierre et moi, vécu la relation de Premier Ministre à Ministre de l’Économie et des Finances, sur le triple plan de l’action politique, de la doctrine économique, et de la pratique gouvernementale ? Eh bien, fort bien. Je dirais même, puisque je sais m’adresser ici à un auditoire suffisamment informé des affaires publiques pour savoir à l’évidence qu’entre deux titulaires d’attributions de ce poids, qui ne sont pas des clones, des frictions importantes sont inévitables ; je peux dès lors affirmer que nos relations furent des meilleures car, même lorsqu’il y eut des désaccords – vous allez le voir –, elles demeuraient loyales et politiquement complices. Cela commença pourtant durement. Chacun se souvient que François Mitterrand, brillamment réélu Président de la République le 8 mai 1988, avait gardé un secret absolu sur l’identité de son futur Premier Ministre. La presse donnait deux favoris et un outsider ; l’outsider était Jean-Louis Bianco, suffisamment informé des handicaps lourds dans l’opinion ou surtout dans l’esprit du Président de chacun des deux favoris, pour croire à sa chance. Les deux favoris étaient Pierre et moi. Cela crée des liens. Ce fut moi. Notre amitié y a survécu. Pierre avait cette dimension. L’héritage avait de bons côtés, mais pas seulement. Nous étions en pleine croissance, ce qui, pardonnez-moi, doit peu à M. Chirac, mais était fort porteur. L’année 1988 enregistrera plus de 4% de croissance du produit brut, chiffre qu’on ne retrouvera plus. Mais l’inflation avait quelque peu repris en 1987, dépassant 3% quand l’Allemagne obtenait moins de 1%. Le déficit du budget voté pour 1988, par nos prédécesseurs, était de 135 milliards de francs, en légère baisse sur 87 certes, donnons-en acte, mais tout de même inquiétant ; et surtout, notre commerce extérieur affiche en 1987 un déficit de 50 milliards de francs, ce qui était grave. Ces trois facteurs cumulés, déficit budgétaire, déficit extérieur et petite reprise de l’inflation, aggravés d’un différentiel de taux d’intérêt avec l’Allemagne largement supérieur à 3 %, vont être notre hantise. La situation n’est donc guère confortable, et les électeurs nous le rappellent fermement. Il vous souvient que les élections de juin 1988, qui suivent la dissolution, ne donnent au Parti Socialiste qu’une majorité relative. Nous travaillerons, Mesdames Messieurs, à confiance limitée. Je dois à la loyauté devant l’histoire de rappeler un souvenir, à ma connaissance non public jusqu’ici. Je ne suis même pas sûr qu’Olivier Rousselle sache ce qui vient maintenant. Du bilan, dont je viens de rappeler les éléments essentiels, résultait une priorité absolue : les exportations. Notre première conversation en tête à tête se situe le lendemain de ma nomination, lorsque nous composons le gouvernement.
Moi : "Écoute, Pierre, naturellement tu prends l’Économie et les Finances. A côté, il nous faut une structure puissante et dynamique. Je veux réunir les ministères de l’Industrie et du Commerce Extérieur, et pour que le système de décision soit clair et efficace, ajouter à cet ensemble la Direction des Relations Économiques Extérieures et les prêts du Trésor aux entreprises. Le MITI japonais – le président Takeshita est mon ami –, ça marche très fort. Il nous faut l’équivalent." Pierre Bérégovoy : "Michel, si tu fais cela, je n’entre pas au gouvernement." Je ne sais pas ce qui se serait passé, s’il n’y avait pas en France un Président de la République chef de l’Exécutif. Pierre est entré au gouvernement. Je ne suis pas totalement sûr pour autant que mon idée était totalement stupide... Vous en jugerez. Donc, ça commence fort. Mais tout de suite la dureté des temps et de la tâche nous lie. Car la date de l’élection présidentielle, toujours fixée en fonction de la date du décès du Président Pompidou, provoque ce résultat qu’à peine nommé, tout gouvernement est déjà en retard pour tenir sa première échéance, la préparation du budget de l’année suivante. C’est donc dès la première semaine du gouvernement, en plein drame calédonien, que nous arrêtons un calendrier draconien : faire passer le déficit budgétaire des 135 milliards de francs votés par la majorité précédente à 115 pour 1989, 100 pour 1990, et 90 pour 1991. J’entamerai même la préparation de 1992 avec un objectif à 80, mais la récession va, là, frapper. Nous nous y tiendrons rigoureusement, et jusque dans l’exécution qui sera presque toujours conforme à un ou deux milliards près – il vous en souvient – et cela malgré le sensible ralentissement de conjoncture qui commence à se faire sentir dès 1989. Si l’on veut bien se souvenir de la conjoncture politique et électorale de l’époque, et par conséquent imaginer les énormes réponses budgétaires qu’elle appelait aux yeux de beaucoup de gens de gauche, et même de beaucoup de ministres, on conviendra que ce n’est pas là mince performance. La gestion des finances publiques de la France pendant mes trois ans de mandat fut incontestablement une de nos grandes fiertés communes, à Pierre Bérégovoy et à moi-même. Car il fallait de rudes tempéraments pour résister ne serait-ce qu’à la pression du groupe parlementaire (je me contenterai de cette seule évocation). Nous avons pu tenir essentiellement parce que, pour Pierre comme pour moi, ce n’était pas qu’une affaire de bonne gestion, mais une affaire de conception d’ensemble de l’économie et de la responsabilité publique. Malheureusement pour l’image de Pierre, une violente récession a frappé l’Europe et donc la France dès 1992, et ne lui a pas permis de parfaire cet assainissement qu’il avait tant contribué à commencer. Permettez-moi : je me demande toujours ce qu’aurait donné la gestion de cette récession par d’autres mains, et le moins que l’on puisse dire est que les performances dans ce domaine de son successeur M. Balladur n’ont guère été concluantes, excusez-moi. De ces trois ans, nous tirons Pierre et moi d’autres fiertés : notre commerce extérieur, déficitaire en 87 de 50 milliards, retrouve l’équilibre en 92 et devient structurellement excédentaire depuis, et surtout notre rythme annuel de hausses de prix se ralentit au point de croiser celui de l’Allemagne et de tomber au-dessous de 2 %. Plutôt que de parler de gestion, il faut revenir ici sur le faux débat dit du "franc fort". Il faut se souvenir d’abord des hésitations graves qui ont précédé le choix dramatique fait par le Président Mitterrand au printemps 1983. Toutes vos mémoires sont en éveil, je sais rappeler des choses connues. Ce choix était simple, il consistait à refuser de tenter l’aventure d’une forte dévalorisation du franc à travers un flottement accepté pour desserrer les contraintes découlant d’un fort déficit budgétaire, d’une dette publique en croissance rapide et, à l’époque, d’un taux d’inflation à deux chiffres. La raison de cette décision est que si, naturellement, une relative euphorie temporaire aurait résulté du choix inverse en matière de croissance, rien ne permettait d’espérer que le renchérissement de notre dette et de nos importations n’aggrave durablement notre taux d’inflation, notre déficit extérieur et même le déficit de nos finances publiques. De ce choix découlait en outre la possibilité pour la France de préserver la bonne exécution de tous ses engagements européens, et d’abord ceux qui découlaient de notre présence dans le Système Monétaire Européen, le SME. Une autre solution était proposée au Président de la République, solution que je viens d’évoquer à demi-mot. Elle consistait à considérer comme intenables les contraintes résultant de la stabilité monétaire choisie à l’intérieur du SME et à décider, après déjà deux dévaluations, d’en faire une troisième non pas limitée parce que négociée mais combative, aboutissant à mettre le franc en congé temporaire – ou voulu tel – du SME, et à profiter des avantages d’une monnaie flottante pour dynamiser la demande, favoriser par là la croissance et, par conséquent, l’équilibre des finances publiques. Cette vision était celle de certains socialistes, à la vérité peu soucieux de notre environnement international et notamment de nos engagements européens, elle était aussi et surtout celle de nombreux chefs d’entreprise, désireux d’une bouffée d’oxygène alors que commençaient à se faire sentir les effets du premier plan de rigueur mis en oeuvre à l’automne 1982. Pierre, à l’époque Secrétaire Général de l’Elysée, a beaucoup hésité dans cette affaire, beaucoup. Il s’est finalement, rangé, on le sait, du côté de ceux que l’on appelait "les visiteurs du soir", c’est-à-dire les partisans de la flottaison du franc. J’étais dans l’autre camp, politiquement trop marginal pour peser sur la décision, mais intellectuellement parfaitement déterminé. Ce choix de Pierre a surpris, il a même déçu certains de ses amis. Je crois être en état de décrire ses motivations. Parfaitement informé des enjeux économiques, il se gardait bien de voir dans la solution du décrochage une panacée, et ne sous-estimait pas, pas du tout, les effets immédiats qu’elle aurait en matière de fuite des capitaux. Mais sa bonne connaissance des mécanismes et des rigueurs de l’économie ne lui laissait aucun doute non plus sur les grandes difficultés qui nous attendaient sur l’autre voie, celle de la monnaie stable. Et surtout, c’était là pour lui l’essentiel, il était trop fin politique pour supposer un instant qu’il serait aisé de faire accepter cette politique d’assainissement drastique par notre majorité et notre groupe parlementaire tels qu’ils étaient composés à l’époque. Il fit d’une certaine façon le pari que le Président irait dans ce sens et pour la même raison, et voulait garder sa confiance pour contribuer ensuite à la mise en oeuvre qu’il savait devoir être difficile aussi, de la politique de stabilisation nécessaire après le grand décrochage. C’est sous la forte pression conjointe de Pierre Mauroy et de Jacques Delors, et finalement de Laurent Fabius, appuyés par Jean-Louis Bianco, Christian Sautter et François Stasse à l’Elysée et par quelques ministres dont j’étais, et devant l’évaluation des conséquences possibles en matière de fuite des capitaux que faisait le Gouverneur de la Banque de France, que le Président a pris finalement la décision que l’on connaît. A la différence de certains, Pierre Bérégovoy l’a acceptée sans hésitation ni murmure. Je soupçonne même qu’elle a dû le soulager, puisqu’à mon sens, je veux le répéter, il ne s’était rallié à l’opinion inverse que par crainte de voir la volonté politique défaillir à assumer les conséquences du choix le plus difficile. La fermeté absolue du Président dans la manière de décider et de prendre lui-même en charge la responsabilité des suites, levait complètement l’unique obstacle qu’avait vu Pierre Bérégovoy à une telle décision. Telle est du moins la lecture que j’en ai, je la crois vraie. Ayant mieux que d’autres, beaucoup mieux que d’autres, prévu la dureté de la route à suivre, Pierre n’aura dès lors de difficulté ni intellectuelle ni politique à se faire le gardien vigilant de cette route à suivre. Il le montre déjà dans son premier passage au Ministère de l’Économie et des Finances en 1984-86. Mais je le découvrirai naturellement de plus près quand il sera en charge de ce poste dans mon gouvernement, de mai 1988 à mai 1991. Nous n’avions, je l’ai dit, qu’une majorité relative, mais nous disposions de cinq ans sans élections législatives ou présidentielles prévisibles – chance rare! Toutefois, le rythme de croissance, fort au début, diminuait rapidement, et la situation électorale, le baromètre des cantonales partielles nous le rappelait méchamment de dimanche en dimanche, restait fort menaçante. Bien sûr, le beau résultat des négociations calédoniennes donna incontestablement un peu d’air au gouvernement, mais le redressement de nos grands équilibres dans une telle ambiance, exigeait un soin de tous les instants. Aussi Pierre et moi avions décidé de nous voir trois-quarts d’heure ou une heure, une fois par semaine, tantôt en tête à tête, tantôt avec mon directeur de Cabinet, Jean-Paul Huchon, avec lequel il s’entendait fort bien. Le tiers de tout ce temps fut probablement pris par les problèmes de nominations. Je tiens à dire ici que Pierre Bérégovoy appréciait mon vif souci de respecter et d’honorer les talents et les compétences professionnelles de la haute fonction publique française et d’éviter autant que faire se pouvait les nominations partisanes ou clientélistes non appuyées sur des qualifications indiscutables. Mais tout le monde ne partageait pas ces convictions républicaines, et l’environnement était souvent pressant. Nous n’avons réussi sur ce point qu’en partie. L’histoire en jugera. L’essentiel de nos soucis était bien sûr la régulation conjoncturelle. Nous partagions pour l’essentiel une conviction simple et robuste : tout désordre économique se paie. L’inflation entraîne une dévalorisation du travail national et par là l’augmentation du chômage. Le déficit public compromet l’avenir, la dette est un report aggravé dans le temps des charges des contribuables. Monsieur le Président, Mesdames Messieurs, jusqu’aux deux mandats de François Mitterrand, la gauche française n’avait en ce siècle jamais gouverné toute une législature. Elle faisait au pouvoir des sauts de moins de deux ans, puis craquait sur une mauvaise gestion financière, ce qui lui avait permis de ne pas solder les comptes de ses audaces et de ses innovations. L’histoire est connue. Tout cela avait laissé des habitudes où la fonction tribunicienne le disputait à la facilité. Le ciment de notre alliance et de notre confiante amitié, à Pierre et à moi, était donc fait d’une culture fort nouvelle à gauche, culture qui était loin d’être majoritaire dans notre Parti et dans notre groupe parlementaire sinon au gouvernement, culture en outre que le Président observait en l’approuvant d’un sourire amusé tout en regimbant quelquefois devant les entraves que cette orientation mettait à quelques-unes de ses intentions. Il n’y avait pour Pierre comme pour moi pas le moindre bénéfice à attendre sur le front principal, celui du chômage, d’une politique de facilité en matière de finances publiques ou de monnaie. Pas le moindre bénéfice. C’est cet accord fondamental qui a fait notre heureuse cohabitation pendant trois ans. amais ni lui ni moi n’avons pensé en termes de franc fort. Et là, Monsieur le Président, peut-être ai-je une controverse avec vous ; on va voir et peut-être qu’il nous faudra des tiers. Je n’ai pour ma part jamais employé cette expression de "franc fort" que j’ai toujours combattue, et je ne crois pas l’avoir beaucoup entendue dans la bouche de Pierre. Nous savions assez que la puissance d’une monnaie, sa force donc, tient largement à la masse et au dynamisme de l’économie qui lui sert de support, et aussi au volume des transactions libellées dans la devise en cause. Le Produit Intérieur Brut français valant 60% de l’allemand, le franc n’est pas le mark et n’est pas près de l’être. Non seulement nous n’avions tous deux aucune illusion là-dessus, mais nous trouvions dangereux d’en avoir. Ce qui nous intéressait était la stabilité, affaire fort différente, plus à notre portée, et plus indispensable à notre lutte contre le chômage qu’on ne sait quels coûteux rêves de grandeur. De cela découlait que les marges de liberté que nous ne voulions pas nous octroyer en matière monétaire ou dans le solde des comptes publics, nous devions les rechercher dans le choix des dépenses budgétaires et dans les politiques sociales. Non sans quelques raisons parfois, Pierre incriminait beaucoup l’absence d’audace et d’imagination de nos politiques sociales ; le message de Pierre Mauroy nous rappelle que c’était aussi un champ sur lequel il était fort expert, je l’y ai moins rencontré et j’en parle moins, mais il l’avait en tête, et incriminait en effet le manque d’imagination qu’on mettait là, faute de le trouver dans d’hypothétiques marges financières. Il a d’ailleurs, dans le même esprit, mis beaucoup de zèle à prendre sa part à l’élaboration des plans de lutte contre le chômage que j’arrêtais chaque mois de septembre, et qui enregistrèrent des résultats relativement significatifs bien qu’insuffisants. L’étrange débat sur le "franc fort" et non pas sur le "franc stable", comme nous le disions lui comme moi le plus souvent, a été ouvert par des gens en quête de recette miracle, et qui faisaient porter à la politique financière et monétaire des responsabilités plus grandes qu'elles en avaient en réalité. Incidemment, je me bats d’ailleurs en ce moment même à propos du chômage pour une idée que je crois très forte et qui ne demande rien à la politique financière ou monétaire, celle de moduler les cotisations sociales. Bref, nous gérions, et j’oserai dire avec immodestie que nous gérions bien. Le front du redressement financier était multiple : déficit budgétaire, rythme de hausses des prix et commerce extérieur. Sur tous ces fronts, bien que le troisième dépendit peu de lui, Pierre fut impitoyable. Il me proposa à plusieurs reprises, de codécider avec lui ces régulations budgétaires qui mettent un désordre grave dans la gestion de la plupart des départements ministériels.. Sur son ordre, son Directeur de Cabinet, mon ami Hervé Hannoun, affichait les souffrances de la crucifixion chaque fois que, dans les conversations internes, était évoquée la perspective d’une dépense nouvelle non gagée. On souriait de cette dramatisation mais on respectait. Pire, on faisait, c’est-à-dire qu’on épongeait. J’eus quelque mal, cependant, à faire avaler à Pierre l’augmentation du budget de l’Education Nationale, au-delà de sa loi de croissance normale, d’une cinquantaine de milliards de francs en trois ans car telle était notre priorité absolue, et la France se trouve bien aujourd’hui, je crois, d’avoir fait cet effort. Mais comme je me chargeais des amputations compensatrices, Pierre finit par suivre...et par fournir. Il m’arriva de juger sa fermeté excessive. Qu’on en juge par l’exemple d’une controverse – elle aussi inconnue je pense – que nous eûmes en 1990. L’inflation se tassait, les performances allemandes dans ce domaine se détérioraient, nous étions passés en-dessous du rythme allemand. La France, dix-neuf dévaluations depuis 1945, une histoire monétaire chaotique, et nous avions moins d’inflation que l’Allemagne et à un taux très bas! Pour des raisons de commerce extérieur, et nous en étions bien d’accord Pierre et moi, nous avions besoin d’une hausse de prix dont le rythme ne dépasse pas celui de l’Allemagne. Mais je jugeais que nous n’avions aucun besoin de nous acharner à faire sensiblement mieux que l’Allemagne, et comme nous venions de conquérir une petite marge, je trouvai le moment opportun pour nous délester de quelques charges en les intégrant dans le niveau général des prix quand il n’était pas menaçant. Pour des raisons de société, je souhaitais depuis longtemps débarrasser l’audiovisuel public de toute publicité pour le déconnecter du funeste "audimat", mais il fallait pour cela doubler le niveau de la redevance pour la faire correspondre aux recettes de publicité perdues et aux versements budgétaires complémentaires dont je souhaitais me débarrasser. Pierre le refusa énergiquement pour des raisons de politique de l’indice... compréhensible. Néanmoins, je regrette toujours d’avoir perdu cette bataille là. J’ai en revanche gagné, chacun le sait, notre dernière et plus importante controverse : elle visait bien sûr, vous le savez tous, la Contribution Sociale Généralisée. Comment pourrais-je ne pas l’évoquer... Il y a quelques doutes sur la naissance initiale de l’idée. Cela semble remonter aux années 1983-84, cela semble naître dans l’univers des spécialistes des questions sociales, et il n’est pas impossible, bien qu’on n’en soit qu’à moitié sûrs, que le Ministre des Affaires Sociales de l’époque, Pierre Bérégovoy justement, ait examiné cette idée de près, peut être même contribué à sa mise en forme. En tout cas, elle n’eut pas de suite à ce moment. Peut-être l’avait-il déjà enterrée. Toujours est-il que lorsque je prends la responsabilité du gouvernement en 1988, le problème de la Sécurité Sociale, de son équilibre, et des modalités de son financement n’est toujours pas résolu. Claude Evin – ici présent – Ministre des Affaires Sociales, s’y attelle avec un courage quasi-suicidaire. Il est le premier à s’acharner à mettre en place une maîtrise concertée de la dépense médicale, et notre commune création de l’Agence pour le développement de l’évaluation médicale est l’outil sans lequel le Premier Ministre M. Juppé ne pourrait pas, aujourd’hui, engager une réforme bien nécessaire. Claude Evin est aussi convaincu de la malfaisance, du point de vue de l’emploi, du financement exclusivement assuré par des cotisations assises sur les salaires. Et le ministre des Affaires Sociales se rallie donc très vite et très fortement à l’idée de la Contribution Sociale Généralisée. Moi aussi, tout aussi vite. J’avais cette idée en tête depuis longtemps et pas seulement, ce qui était pourtant déjà important, pour donner à la Sécurité Sociale un financement plus sain et moins générateur de chômage. Je trouvais essentiel en outre de traduire dans les faits une remarque très souvent faite par Raymond Barre, mais à laquelle il n’a jamais donné de suite concrète, à savoir que la modernisation et l’amélioration de l’équité de l’impôt français sur le revenu des personnes physiques étaient pratiquement interdites parce que sa base était trop étroite, puisqu’il n’était payé que par moins de la moitié des Français. C’est donc de l’amorce d’une très ample réforme fiscale qu’il s’agissait, ce que tout le monde semble avoir enfin compris aujourd’hui. C’était moins clair à l’époque. De plus, à l’évidence, la mise en place d’une telle contribution conduirait à faire payer l’impôt à des gens qui ne le payaient pas, et en amènerait bien d’autres à en payer un peu plus qu’ils n’en payaient à l’époque, bien que notre montage visât à ce que la situation se solde par une baisse nette de prélèvement pour 70% des salariés (le taux de la CSG étant légèrement inférieur, puisque son assiette est plus large, à celui des cotisations sociales supprimées). Pierre jugeait cette proposition électoralement suicidaire, et la suite a montré qu’il n’avait pas tort. Mais je la jugeais pour ma part tellement importante sur le fond que je trouvais qu’elle valait bien ce sacrifice. Bien géré au demeurant – mais ce ne fut pas le cas –, ce sacrifice pouvait à mes yeux n’être que temporaire. En outre, et on le comprendra mieux, Mesdames et Messieurs, il s’agissait bel et bien de créer un impôt, mais partiellement prélevé par, et totalement affecté aux organismes de Sécurité Sociale. L’horreur hérétique était à son comble, c’est l’irruption d’un monstre dans notre droit fiscal. Pierre résista tant qu’il put. La presse se saisit de l’affaire, les cabinets, cher Olivier, bavardèrent dans des sens contradictoires, la foire d’empoigne dura six mois et l’effet en termes de popularité fut absolument dévastateur. Allez donc imposer une réforme fiscale à une administration qui n’en veut pas et son Ministre encore moins ! Ma ténacité l’emporta, la CSG fut créée, elle fit l’objet d’une motion de censure à l’occasion de laquelle le Parti Communiste, pour la première et jusqu’à présent unique fois dans l’histoire, joignit ses voix à celles de toute la droite. Je n’en réchappai que par cinq voix, une ou deux dans chacune des grandes formations politiques...on soignait l’esthétique ! La France a donc commencé là une modernisation fiscale, dont j’espère bien qu’elle ne s’arrêtera pas là. Beau joueur, Pierre ne m’en a guère voulu. Dès le lendemain du vote, nous recommencions notre incessante surveillance de la régulation conjoncturelle avec la même intention complice et les mêmes principaux critères de référence. Et il se garda totalement de toute intervention dans la délicate et déplaisante période de rumeurs qui précéda ce que l’on peut par convention appeler ma démission. Je lui en suis toujours reconnaissant. Mon témoignage, Mesdames et Messieurs, Monsieur le Président, s’arrêtera là. Je n’aurai parlé ni de l’Europe ni de la guerre du Golfe, affaires majeures, mais qui ne l’étaient guère dans nos relations puisque nous étions sur ces sujets, Pierre et moi, en plein accord. Je n’aurai guère non plus fait de théorie économique. La nature de la période et, je crois, la cohérence de la politique que nous suivions l’auraient permis. Mais Pierre était plus un pragmatique rigoureux qu’un théoricien. J’ai simplement voulu rendre justice à un grand serviteur du socialisme démocratique et de l’État, vous laissant complètement juges vous-mêmes des controverses que vous connaissiez mais qu’il m’a bien fallu rappeler. Pierre, Madame, était de la race des grands seigneurs. Merci à vous de m’avoir donné l’occasion de le souligner.
Olivier Rousselle Je remercie beaucoup Michel Rocard pour la vérité et la sincérité de son propos, qui ne sont pas nouvelles. Je voudrais vous présenter deux observateurs privilégiés de l’action de Pierre Bérégovoy dans ses dernières années, qui sont deux journalistes : Alain Vernholes, par ailleurs Président de l’Association des journalistes économiques et financiers et Erik Izraelewicz. Ce sont deux éminents représentants de ce que la presse a pu dire au jour le jour, dans le domaine international ou dans le domaine intérieur français, et notamment à l’occasion des présentations des lois de Finances. Ils vont nous donner leur témoignage sur cette période et sur la façon dont ils ont perçu Pierre Bérégovoy, ministre et Premier Ministre.
Présentation par MM. Alain Vernholes et Erik Izraelewicz, journalistes au journal "Le Monde" Messieurs les Présidents, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
Les organisateurs de cette rencontre, consacrée à Pierre Bérégovoy, à sa personnalité et à son oeuvre, nous ont demandé d’intervenir au cours de la matinée. Ils nous ont laissé entière liberté quant aux sujets et à la forme, seul le temps imparti ayant été précisé : une petite heure, je crois, que nous essaierons de ne pas trop dépasser, Erik Izraelewicz et moi. Il est vrai que Michel Rocard a déjà dit beaucoup de choses mais je ne dirai pas tout à fait les mêmes choses.
Pour autant, cette liberté du choix des sujets, de la forme de nos exposés et plus encore bien sûr, de leur contenu, nous ont posé un problème. Erik Izraelewicz et moi-même avions beaucoup côtoyé Pierre Bérégovoy et pendant longtemps. Si je n’étais pas moi-même en charge de la couverture de son ministère quand il fut appelé aux Affaires sociales et à la Solidarité en juin 1982, je l’avais en revanche continuellement ® suivi¯ comme ministre de l’Economie, des Finances et du Budget de juillet 1984 à mars 1986, puis encore ensuite de mai 1988 à mars 1992.
En revanche, si nous avions gardé des contacts pendant ces années au cours desquelles Edouard Balladur le remplaça aux Finances (c’est-à-dire de mars 1986 au début de mai 1988), j’avais commencé à le perdre de vue quand il devint Premier Ministre au début d’avril 1992. Quand je dis perdre de vue, je parle de lui au sens propre et non de sa politique que bien évidemment nous analysions au service économique du Monde, notamment à travers les contacts que nous avions avec ses ministres, Michel Sapin, Michel Charasse, Dominique Strauss-Kahn. Et c’est tout naturellement que le service politique de notre journal s’était attaché à le suivre dans ses éminentes fonctions.
Il y avait bien sûr les conférences de presse de Matignon mais le contact, pour nous journalistes économiques, n’était plus le même. Ses préoccupations de Premier Ministre dépassaient largement le cadre vaste et pourtant insuffisant de l’économie et des finances. Il faut dire que la situation économique ne s’améliorait pas et il me sembla alors, pour parler franchement, quand je le revis rue de Varenne, que la vision très claire qui l’avait guidé pendant les années passées à Rivoli et à Bercy avait fait place à des hésitations et parfois, me semble-t-il, au doute. Le propos était toujours ferme, mais plus souvent narquois ou impatienté, et finalement moins convaincant. Durant cette période, Pierre Bérégovoy m’était apparu comme coincé, et conscient de l’être, dans une situation aux données inextricables, faite de déficits publics et sociaux grandissants, de chômage croissant, de taux d’intérêt élevés. Le tout aggravé par des critiques souvent acerbes portées à sa politique et qui, à mon avis, l’affectaient beaucoup.
Mais en commençant à interpréter l’action de Pierre Bérégovoy, j’anticipe sur la suite de mon propos. J’anticipe parce qu’avant de commencer à parler de l’homme et de son oeuvre, de l’environnement économique et politique dans lequel il a agi, et qui est évidemment très important, je voudrais vous dire pourquoi ce que je vais exposer m’a posé plus de problèmes que s’il s’était agi d’un article de quotidien à écrire. Et l’habitude n’est évidemment pas seule en cause. Il s’agit en effet de parler d’un homme de gouvernement, tragiquement disparu, qui exerça des fonctions essentielles pendant une dizaine d’années. Il s’agit surtout de parler d’une action qui a profondément marqué le pays, son économie, son système financier mais aussi tous les Français comme travailleurs, chômeurs, retraités, épargnants, chefs d’entreprises, syndicalistes...Cette narration ne va pas de soi. Il faut interpréter, remettre en ordre pour rendre compréhensibles des faits, des décisions, des événements. Quand on en arrive là, on peut se dire que la mort de Pierre Bérégovoy, il y a trois ans, impose une certaine réserve, impose qu’on évite l’analyse détaillée d’un bilan incontestablement positif mais qui, comme tous les bilans, comporte des points faibles, des erreurs, des occasions ratées. Et tout naturellement, un certain nombre de personnes qui se trouvent ici réunies dans cette salle, peuvent penser que l’analyse critique n’est pas de circonstance.
Nous avons pourtant choisi, Erik Izraelewicz et moi-même, cette voie, parce que nous sommes journalistes et que nous essayons de restituer les faits, d’expliquer les intentions, d’analyser les conséquences. Nous avons une conscience aiguë de la difficulté de notre tâche et de l’imperfection de nos prestations. De plus, ce que nous disons est toujours plus ou moins marqué, empreint de subjectivité. Des défauts qui vous apparaîtront peut-être moins acceptables aujourd’hui. Sachez tout de même qu’en plus de nos expériences personnelles, de nos souvenirs et de nos notes, pour rendre compte le plus exactement possible des faits et des années qui ont vu Pierre Bérégovoy souvent occuper le devant de la scène, nous avons multiplié les entretiens avec certains de ceux qui travaillèrent, de près ou de loin, avec lui.
Et là j’ajoute, car c’est pour moi très important, qu’à chaque fois qu’une telle démarche est tentée, il est réconfortant de constater que, sur l’essentiel, il est possible de s’entendre, d’avoir des jugements très proches. Tel a été le cas des entretiens que j’ai eus au sujet de Pierre Bérégovoy. Puisse cependant la liberté de mes propos ne froisser personne.
Je disais tout à l’heure que l’action et la personnalité de Pierre Bérégovoy avaient profondément marqué le pays et son économie. Ce qui est certain, c’est qu’entre le début des années 80, c’est-à-dire le moment où la gauche arrive au pouvoir et le début des années 90, la France et les Français, mais aussi la vie politique, les comportements et les idées dominantes ne sont plus les mêmes. Difficile de dire dans quelle mesure ces changements ont été influencés ou seulement facilités par l’action de Pierre Bérégovoy qui, bien sûr, sur de nombreux points, a prolongé celle de Pierre Mauroy et de Jacques Delors. Un duo au pouvoir qui fit prendre à la gauche un tournant semble-t-il décisif dans le domaine économique et financier, dans celui de la désinflation notamment. Mais une chose est certaine : dans ce mouvement général qui a vu la France se transformer, c’est la gauche et ses idées qui ont le plus changé. On peut donc a priori penser que Pierre Bérégovoy, lui-même converti à l’économie, a pesé lourd dans cette évolution générale. Et nous verrons tout à l’heure de quelle façon.
Mais tout d’abord, essayons de décrire comment la gauche a changé, comment elle a abandonné certaines analyses économiques pour en adopter d’autres. Ou plus exactement comment, à gauche, ceux que j’appellerais les ® techniciens de l’économie¯ ont, au fil des années et des coups durs, pris de plus en plus d’importance sur les politiques, quand ce ne sont pas les politiques qui se sont convertis en techniciens de l’économie. Cette évolution reflète assez exactement le parcours de Pierre Bérégovoy.
Depuis le premier choc pétrolier survenu fin 1973, la richesse nationale n’augmentait plus très vite, lentement même parfois, alors que le chômage progressait. Souvenez-vous qu’en septembre 75, le cap du million de demandeurs d’emplois avait été franchi et qu’en septembre 80, c’était celui du million et demi. Raymond Barre, comme Premier Ministre de la seconde partie des années 70, prêchait la rigueur : rigueur des comptes publics et sociaux, rigueur des salaires, rigueur de la politique monétaire qui doit donner à la France une monnaie forte. Son discours était clair : les Français vivaient au-dessus de leurs moyens comme en témoignait la balance des paiements courants qui se dégradait lentement et qui d’excédentaire allait devenir déficitaire à partir de 1980.
Les Français doivent accepter pendant un temps de voir stagner leur pouvoir d’achat, répétait Barre, pour permettre notamment à l’industrie d’investir davantage et à la hausse des prix de se ralentir. Cela parce que le premier choc pétrolier avait opéré un prélèvement important sur la richesse nationale, un prélèvement qu’il fallait accepter de payer, d’une façon ou d’une autre, en consommant moins. Faute de quoi l’inflation allait, en soldant ses comptes, s’accélérer et affaiblir notre économie.
Nous vendrons moins à l’étranger parce que nous ne serons plus compétitifs et le chômage augmentera encore plus vite Le discours de Raymond Barre, résolument franc fort dans un pays habitué aux facilités des dévaluations, n’était pas entendu : il agaçait même beaucoup et rendait le Premier Ministre impopulaire. D’une certaine façon, les dévaluations passées avaient plutôt laissé de bons souvenirs. La culture de la haute administration était elle aussi plutôt dévaluationniste.
En fait, une majorité de Français n’acceptait pas de payer le contrecoup des deux chocs pétroliers qui avaient momentanément appauvri le pays : une nouvelle et forte hausse des prix du brut, souvenez-vous, était intervenue en juin 1980, en même temps que commençait la guerre entre l’Irak et l’Iran. Plusieurs gouvernements étrangers, instruits par l’expérience du premier choc de 1973-74, avaient à partir de 1980 serré les boulons, pour éviter les dérapages inflationnistes, ces dérapages dont Pierre Bérégovoy répétera souvent, parce qu’il en était convaincu, qu’ils sont toujours payés par les petites gens. Le tableau était éloquent : la hausse des prix de détail avait atteint 13,6% en France en 1980 contre seulement 5,5% en Allemagne, quelle différence !
C’est dans ce contexte bien peu favorable que la gauche arriva au pouvoir en 1981. Les prix et les salaires augmentaient vite, les comptes extérieurs commençaient à se déséquilibrer, la croissance économique avait fortement fléchi en 1980 (le PIB n’avait progressé que de 1,6% après 3,2% en 1979). Et pour tout arranger, l’économie américaine était en récession. Seuls les comptes publics et sociaux étaient à peu près équilibrés et semblaient donner une petite marge de manoeuvre à la gauche.
Le nouveau président de la République et les politiques qui le conseillaient – Pierre Bérégovoy, à l’époque Secrétaire Général de l’Elysée, était de ceux-là – avaient bâti leur stratégie économique et financière sur trois convictions :
La première était que la croissance économique, qui faisait déjà si cruellement défaut, dépendait de l’action de l’Etat. Cette idée s’était développée dans le monde entier à partir des réflexions inspirées par la terrible crise économique des années 30. Nourrie de keynésianisme, elle était la pensée dominante dans presque toute l’Europe occidentale au lendemain de la guerre. En France, on la retrouvait dans la charte du Conseil national de la Résistance mais on la retrouvait aussi en Norvège dans le programme gouvernemental de 1945. Cette idée de la toute puissance de l’Etat, qui avait habité tant d’hommes politiques dans des pays tellement nombreux, avait commencé à passer de mode à partir des années 70. D’abord au niveau de la théorie, avec des hommes comme Lucas et ses anticipations rationnelles, ensuite au tout début des années 80 avec Volcker, le directeur de la Réserve fédérale des Etats-Unis, puis avec le retour du monétarisme, prolongé sous Reagan par les politiques de l’offre.
En France cependant, l’idéologie dominante, si l’on peut s’exprimer ainsi, restait fortement imprégnée de keynésianisme. On le constata au cours du débat télévisé qui, le 5 mai 1981, vit François Mitterrand reprocher à Valéry Giscard d’Estaing d’avoir laissé grandir le chômage en ne faisant rien de sérieux pour accélérer la croissance économique. L’idée sous-jacente était bien que les gouvernements de droite ne faisaient pas jouer son rôle de grand régulateur à l’Etat et acceptaient de fait un certain freinage de l’activité pour entretenir un niveau de chômage suffisant. Cela était cohérent pour peser sur les salaires et résister ainsi à la concurrence internationale. Telle était du moins la croyance.
C’est donc tout naturellement que la gauche, qui arrive au pouvoir en 1981, va activer les feux en accroissant le déficit budgétaire. Celui-ci va rapidement tripler, passant de 30 milliards en 1980 à 81 milliards en 1981 et à 99 milliards en 1982. J’ai relu l’exposé du projet de loi de Finances pour 1982. Il y est dit, je cite, que ® toute politique budgétaire passive, ou se fixant pour objectif principal la réduction du découvert, est vouée à l’échec¯ . Les dépenses publiques du budget de 1982 augmentent donc de 27,5% par rapport au budget initial de 1981. De plus, fidèle aux engagements électoraux – et Pierre Bérégovoy, de son poste de Secrétaire Général de l’Elysée, est là pour les rappeler, notamment quand il défendra très fort les 39 heures payées 40 heures que certains proposent de différer –, le gouvernement distribue ou fait distribuer beaucoup de revenus sous forme de hausses du SMIC, de prestations familiales, de minimum vieillesse.
On retrouve dans presque toutes ces mesures l’idée de la relance keynésienne que les Allemands ont pratiquée une dernière fois à la fin des années 70 pour entraîner la croissance en Europe. On parlait alors de théorie des locomotives. Mais les résultats avaient été si mauvais, en matière d’inflation notamment, qu’on avait juré à Bonn ne plus jamais recommencer.
La deuxième idée, me semble-t-il, qui anime la gauche arrivant au pouvoir, était que les entreprises françaises vivaient sous la coupe des multinationales et que le véritable pouvoir économique – notamment le pouvoir d’implantation, d’embauche de licenciement – n’était plus en France mais se trouvait disséminé à l’étranger, avec pour seul objectif de tout sacrifier au profit. D’où la décision de nationaliser les grands groupes industriels. D’où la tentation du protectionnisme pour quelques-uns et, pour les plus nombreux, la volonté de reconquérir le marché intérieur en freinant le développement des échanges internationaux pour moins dépendre du commerce extérieur. L’idée là encore était de maîtriser le pouvoir économique en ramenant en France ses centres de décisions. Et, de ce point de vue, la construction européenne apparaissait à certains gênante et pouvait à la limite être suspectée.
Enfin, la troisième idée de la gauche était de se méfier des banques et des banquiers qui appauvrissaient les entreprises, en fondant leurs interventions sur des critères financiers à court terme. C’était d’une certaine façon le grand capitalisme se nourrissant de la substance de l'industrie au lieu de favoriser les investissements. Non seulement l’idée était lancée de limiter les salaires des dirigeants des banques mais, à partir de cette analyse, qui ne détonait pas en pays catholique, la gauche allait développer et justifier sa volonté de nationaliser la plus grande partie du système bancaire. Les socialistes au pouvoir iront plus loin en avançant l’idée, qui avortera, d’une banque nationale d’investissements, tandis qu’en septembre 1982, le président de la République évoquera la possibilité d’un moratoire pour les entreprises lourdement endettées.
Dix ans plus tard, la vision des choses a beaucoup changé. Elle a changé pour les socialistes qui gouvernent et pour Pierre Bérégovoy en particulier, indispensable ministre de l’Economie et des Finances, dont le rôle a été renouvelé en mai 1988. Mais la vision des choses a changé aussi pour l’opinion publique. En fait, le débat économique qui a agité toute la gauche au début des années 80 a largement été le débat de tous les Français.
Ce qui frappe le plus est peut-être la réhabilitation de l’entreprise, de son rôle, de ses finalités et à la limite des moyens qu’elle met en oeuvre pour se battre dans un monde ouvert à la concurrence. Ce revirement a lieu dès 1982-83. François Mitterrand déclare alors que ® l’entreprise est une priorité qui commande toutes les autres¯ . Pierre Bérégovoy, qui écoute et comprend les entrepreneurs, sera complètement sur cette ligne. Il faut dire que les comptes des entreprises et leurs ratios sont dans un état lamentable à l’époque. Dans les deux plans de rigueur que la France va s’imposer, en 1982 et 1983, ce sont les Français comme consommateurs qui vont payer : leur pouvoir d’achat va baisser deux années de suite, en 1983 et 1984, ce qui ne s’était pas passé depuis fort longtemps. Les entreprises, elles, vont bénéficier de toutes les faveurs gouvernementales : allégement de la taxe professionnelle, prêts bonifiés, amortissement accéléré...J’en passe car la manne gouvernementale a pris bien des formes jusqu’à ces derniers mois, au point d’être maintenant remise en cause par certains grands patrons eux-mêmes qui mettent en doute leur efficacité.
L’important n’est pourtant pas là : il est qu’à partir de 1982-1983, progressivement, les entreprises n’apparaissent plus comme le lieu où s’accumulent les profits indus ou excessifs mais comme l’endroit où doivent se créer de la richesse et des emplois. Et, tout naturellement, la question se pose de savoir si le lieu du véritable pouvoir économique, le lieu où se décide la croissance, n’est pas dans les entreprises plutôt que dans les cabinets ministériels. Ce débat va en entraîner d’autres sur la déconcentration des pouvoirs, la décentralisation aussi, et finalement sur l’efficacité des politiques macro-économiques par rapport aux politiques de réformes...
Toujours est-il que le partage de la valeur ajoutée, très favorable aux salariés durant les années 70, va basculer en faveur des entreprises au cours des années 80. Le profit n’est plus un mot tabou : la gauche au pouvoir en reconnaît la nécessité, Pierre Bérégovoy en parle. C’est bien pour cela qu’il commencera à réduire le taux de l’impôt sur les sociétés durant l’été 1985, mesure inscrite dans la loi de Finances pour 1986. Une action qu’il poursuivra jusqu’à son terme dans le budget de 1992, c’est-à-dire jusqu’à ce que le taux de l’IS soit revenu à 34% puis l’année suivante à 33,3%. Nous y sommes.
De même, l’épargne, qui conditionne l’investissement des entreprises, est-elle favorisée, non seulement par des taux rémunérateurs alléchants (ces taux étaient souvent négatifs au cours des années 70, il ne faut pas l’oublier), mais encore par des mesures fiscales favorables, voire même très favorables. Les taux d’imposition sont fortement réduits par crainte d’une fuite massive des capitaux lors de la suppression du contrôle des changes prévue pour 1990 : ainsi, en 1989, on passe d’un prélèvement libératoire de 25% à un taux de 15% sur les obligations (hors prélèvement social). On en est maintenant à 20%, prélèvements sociaux compris, ce qui est encore relativement modéré.
Du regain de confiance accordé aux entreprises, ou plutôt de la reconnaissance de leur rôle majeur dans l’économie, vont découler des conséquences innombrables et souvent décisives. Progressivement toutes les réglementations vont être supprimées : les prix, dont la libération avait commencé avec Raymond Barre et René Monory, seront libérés au fil des mois, après la parenthèse du blocage décidé pour quatre mois et demi en juin 1982 à l’occasion du premier plan de rigueur. Le prix de l’essence par exemple sera libéré en janvier 1985 et Edouard Balladur n’aura qu’à apporter la touche finale au début de 1987 pour parachever le tout. La suppression du contrôle du crédit sera quant à elle vivement recommandée en 1985-1986 par l’équipe qui entoure Pierre Bérégovoy aux Finances et sera effective début 1987 avec la droite. Quant au contrôle des changes, il disparaîtra donc tout à fait le 1er janvier 1990, selon nos engagements européens.
L’ouverture de notre économie sur l’extérieur est acceptée et Pierre Bérégovoy, homme moderne, à l’opposé d’un homme protectionniste, très soucieux de notre industrie et de ses performances, y a été pour beaucoup, convaincu qu’il était que les chemins de la prospérité nationale passaient par là, malgré certains coûts douloureux, et notamment, bien sûr, ceux du chômage. Les signes évidents de cette ouverture se voient maintenant aux multiples liens tissés entre entreprises françaises et grands groupes étrangers. Les multinationales ne font plus peur, elles sont même invitées à investir en France. La construction européenne, dont on craignait qu’elle nous ouvre trop à l’étranger, à ses capitaux et à ses pouvoirs, n’est plus vraiment discutée à gauche, ou si peu, depuis que fut confirmé en mars 1983 l’attachement de la France au Système Monétaire Européen et, au-delà, à des relations étroites avec l’Allemagne. Michel Rocard, tout à l’heure, vous en a parlé longuement.
On se souvient que certains proches de François Mitterrand avaient alors conseillé de sortir le franc du SME pour retrouver des marges de manoeuvre et mener une politique authentiquement nationale. Pierre Bérégovoy qui, à mon avis, n’était pas un européen de coeur comme le Président de la République mais plutôt un européen de raison, avait été de ceux qui voulaient sortir du SME. Le refus de François Mitterrand a fait de lui, assez nationaliste jusque-là, le défenseur décomplexé d’une politique économique calquée sur celles des grands pays étrangers : rigueur monétaire, rigueur budgétaire, désinflation, modération salariale... Avec un tel orfèvre, l’engagement européen de la France put s’affirmer au fil des ans, notamment lors du Conseil de Luxembourg de fin 1985 qui adopta l’Acte unique, par lequel les douze s’engageaient à réaliser avant la fin 1992 un espace sans frontières intérieures.
A partir de 1991, les prix de détail augmentent moins vite en France qu’en Allemagne – Michel Rocard l’a rappelé tout à l’heure – et c’est en grande partie à Pierre Bérégovoy que la France doit d’avoir pu discuter progressivement d’égal à égal, ou presque, avec l’Allemagne dans toutes les grandes occasions, notamment lors de la conclusion du Traité de Maastricht. ® Faites moi donc de bonnes finances et je vous ferai de bonnes politiques...¯
Pierre Bérégovoy fut un grand ministre de l’Economie et des Finances, probablement l’un des meilleurs que la France ait eu depuis très longtemps. C’est en tout cas mon opinion ou ma modeste opinion. Mais c’est aussi l’opinion de nombreux économistes et de beaucoup de hauts fonctionnaires. Son action inspire à tous le respect même si elle reste discutée, parfois très discutée, sur des points essentiels comme celui de l’ancrage du franc au mark au début des années 90, qui valut à notre économie des taux d’intérêt à court terme très élevés, manifestement peu adaptés aux circonstances.
Peut-être faut-il alors se demander pourquoi Pierre Bérégovoy a été aussi bon dans ses fonctions ? Quelles que soient leurs qualités propres, les hommes politiques doivent pour réussir bénéficier des circonstances, de ce que Machiavel appelait la ® fortune¯ . Ni Pierre Mendès-France à gauche, que Pierre Bérégovoy admirait tant, ni Jacques Chaban-Delmas à droite n’en bénéficièrent vraiment, laissant le souvenir d’hommes courageux mais qui, arrivés trop tôt ou trop tard, échouèrent en partie. Pierre Bérégovoy arriva lui au bon moment, juste après Pierre Mauroy et Jacques Delors qui avaient si l’on peut dire déblayé le terrain et montré la voie. Mais il fallait poursuivre et nous n’avions en fait pas tellement d’autre choix que celui de la rigueur. C’est ce que Pierre Bérégovoy fit avec ses qualités : courage pour imposer sa ligne à la gauche (on se souvient de la grogne, pour ne pas dire plus, qu’il souleva en baissant l’impôt sur les sociétés et les prélèvements sur l’épargne), ténacité pour durer et ne pas changer de politique, même quand les vents devenaient mauvais, habileté en même temps que clairvoyance pour faire comprendre aux Français le bien-fondé d’une action pas toujours populaire, en même temps que pour comprendre ce que l’opinion publique attendait de lui et la lui accorder au bon moment. On le vit par exemple lorsqu’il précipita la suppression du prélèvement de 1% sur le revenu, institué en mars 1983, à l’occasion du deuxième plan de rigueur Mauroy-Delors, pour financer le déficit de la Sécurité Sociale. Mais les élections de 1986 approchaient...
La ténacité lui a donné la durée et c’est ce qui explique ses succès spectaculaires en matière d’inflation, dans un pays habitué à de fortes hausses de prix. On peut dire que, s’adossant à la désindexation des salaires introduite par l’équipe Mauroy-Delors, Pierre Bérégovoy a réussi à complètement modifier les comportements des chefs d’entreprise et des ménages, et cela a été essentiel. Si la France n’est plus un pays d’inflation, elle le doit à celui que l’on appelait entre nous journalistes ® M. Bons indices¯ et qui a eu le rare mérite de ne jamais changer de cap. La durée a été la clé de son succès.
Pierre Bérégovoy fit preuve des mêmes qualités de ténacité dans la politique du franc fort qu’il mena sans faiblir aussi longtemps qu’il fut ministre de l’Economie et des Finances. La tentation qu’il eut de voir sortir le franc du S.M.E. en 1983 s’explique aussi à mon avis beaucoup par la répugnance que lui inspiraient les négociations avec les partenaires européens, avec les Allemands en particulier, pour obtenir le droit de dévaluer et de décider du montant de ces dévaluations. Il détestait quémander, il détestait cela quand il le voyait faire. C’était pour lui s’abaisser. La meilleure façon de ne pas se trouver en pareille situation fut, après que François Mitterrand eut décidé de rester dans le SME, de ne jamais dévaluer. Et c’est ce qu’il fit puisqu’il restera dans nos mémoires comme le ministre qui n’a jamais dévalué.
La clairvoyance fut celle d’un homme qui comprit très vite que les Français n’accepteraient pas de voir les impôts et les charges sociales augmenter. D’où l’extrême attention qu’il manifesta à l’évolution des prélèvements obligatoires, d’où aussi l’allant qu’il manifesta pour réduire la TVA, malgré les mises en garde prémonitoires de Michel Rocard, Premier Ministre, qui avait dénoncé les risques de paupérisation de l’Etat. C’est aussi comme cela que s’expliquent ses réticences, pour ne pas dire plus, vis-à-vis d’une CSG (Contribution Sociale Généralisée) voulue par Michel Rocard, qui malgré son modernisme, lui apparaissait comme un impôt nouveau, et donc détestable. On l’avait déjà vu lorsqu’il s’était montré défavorable à un prélèvement sur l’ensemble des revenus, conseillé dès 1981 par le Commissariat au Plan et que Jacques Delors voulait instituer en 1983.
Dans l’ensemble, les choix de Pierre Bérégovoy furent bons : la France avait besoin de rétablir les comptes de ses entreprises, ses comptes publics et sociaux, ses comptes extérieurs aussi, en même temps que de combattre l’inflation. Pierre Bérégovoy s’y employa avec une énergie qui frisait souvent la brutalité. Cela fut vrai pour la Sécurité Sociale comme pour les finances publiques dont le déficit, qui n’avait cessé de grossir de 1981 à 1985, passant de 80,9 milliards de francs à 153,3 milliards de francs, commençait à diminuer lorsque la gauche perdit les élections de 1986. En 1984, 1985, 1986, le déficit de l’ensemble des administrations publiques redescendit sous la barre des 3% du PIB – c’est maintenant le critère voulu par Maastricht – après avoir grimpé jusqu’à 3,2%, mais à partir d’une situation de strict équilibre en 1980. Malgré des artifices de présentation, des débudgétisations, d’ailleurs dénoncés par la Cour des Comptes et même par le rapporteur socialiste du budget à l’Assemblée nationale, Christian Pierret, la gestion budgétaire était très sérieuse. ® Nous vivions debout sur les freins¯ racontent les budgétaires de l’époque. Cela fut un peu moins vrai par la suite – Michel Rocard m’excusera de ne pas partager son avis –, notamment en 1988 où Pierre Bérégovoy pensait peut-être à Matignon...
Mêmes mesures carrées mais probablement nécessaires avec la réforme de l’UNEDIC de janvier 1984, qui posait le principe d’un double système : ce qui relevait de l’assurance-chômage, gérée par les partenaires sociaux et alimentée par les cotisations, pour ceux qui travaillaient ; ce qui relevait de la solidarité, financé par l’Etat, pour ceux qui n’avaient pas encore travaillé, les jeunes, ou qui arrivaient en fin de droit. L’UNEDIC, déficitaire de 1981 à 1983, rééquilibrera ses comptes en 1984 et cela pour sept ans. Les allocations chômage, évidemment, ont diminué, alors que les durées d’indemnisation se raccourcissaient. Et le sérieux a toujours un prix, mais il sera payé encore beaucoup plus cher dix ans plus tard avec les importants accords de juillet 1992 et de juillet 1993 que vous n’avez pas oubliés, qui relevèrent les cotisations UNEDIC portées à 5,70 puis à 6,60% et introduisirent surtout une forte dose de dégressivité dans le versement des prestations, en contrepartie de l’engagement de l’Etat de fournir beaucoup d’argent. Il en a été de même pendant un temps lorsque, ministre des Affaires Sociales, il géra de très près les budgets des hôpitaux : ce fut le budget global succédant au prix à la journée ; ce fut aussi la volonté de placer comme un vrai gestionnaire de fonds la trésorerie de la Sécurité Sociale en même temps qu’il imposait une cotisation maladie de 5,5% aux préretraités, ce qui lui valut bien des critiques et bien des désagréments.
Je vais m’arrêter là, conscient d’avoir déjà beaucoup parlé, mais l’homme et son oeuvre en valent la peine. On en reparlera souvent puisque la France tente maintenant la grande aventure de la monnaie unique. Notre pays est, il faut le dire, plutôt mal en point actuellement : beaucoup trop de chômage et d’inégalités, pas assez de croissance. La politique de franc stable au sein d’un S.M.E. respecté par tous justifiait en grande partie les choix et les croyances de Pierre Bérégovoy. L’éclatement du système en 1992, avec la sortie de deux grandes monnaies, la mauvaise volonté évidente du partenaire britannique, les libertés que se sont données les Italiens étaient prévisibles car le SME a été, faut-il le rappeler, mal géré au début des années 90, avec des monnaies manifestement surévaluées. Donc, les difficultés et les conséquences de la réunification allemande ont aggravé les choses et ont été à mon avis très mal appréciées. Il n’empêche. L’état actuel des choses n’est pas satisfaisant. Et c’est probablement ce que pressentait déjà en 1992 Pierre Bérégovoy, installé à Matignon, qui allait essuyer les terribles tempêtes monétaires de l’été 1992 et se poser bien des questions.
Je vous remercie de m’avoir écouté.
Je voudrais à mon tour remercier l’Association des anciens membres du Cabinet de Pierre Bérégovoy de nous avoir invités à prendre la parole ce matin et je voudrais remercier tout particulièrement cette association de nous avoir autorisés et même incités à nous exprimer avec la plus grande liberté. Pour ce qui me concerne, et pour compléter la présentation qu’a faite Alain Vernholes à l’instant, je voudrais vous dire la démarche que j’ai eue.
Au départ, j'ai constaté que l'expression "bérégovysme" n'existait pas et j'ai donc eu du mal à approfondir dans cette direction. J'ai ensuite consulté les dossiers que nous avons au journal, et j’ai constaté qu’on ne manquait pas d'expressions pour qualifier Pierre Bérégovoy, ministre de l’Economie puis Premier Ministre : "Monsieur Franc fort", "Pinay de gauche", "Père la rigueur près de ses sous", "Monsieur Bons Indices", "Périgovoy" (pour ceux qui se le rappellent, M. Périgot était à l’époque le Président du CNPF), "autodidacte tombé sous le charme des marchés", "socialiste libéral-monétariste", ou enfin "pragmatique social-démocrate".
Vous l’avez entendu, ils ne sont pas tous ni plaisants, ni complaisants. Ils ne sont pas toujours pertinents non plus. Mais ils traduisent je crois, en tout cas, la très forte influence qu’a exercée Pierre Bérégovoy sur la vie économique et politique française, une influence aux facettes multiples.
L’expression ou le qualificatif que j’ai retenu personnellement pour mon exposé n’est pas dans la liste que je viens de vous donner : il me semble que Pierre Bérégovoy a été, avant tout, un "modernisateur du capitalisme français". Certains y verront un compliment, un hommage à l’homme d’Etat. D’autres ressentiront plutôt l’expression comme une critique, une méchanceté à l’égard d’un dirigeant socialiste. Là n’est pas mon propos, je veux essayer de vous montrer en quoi, à mes yeux, Pierre Bérégovoy a contribué au cours de ces dix années de responsabilité dans l’économie française, à la modernisation du capitalisme français.
Pour cela, et pour compléter l’apport d’Alain Vernholes, je veux uniquement m’intéresser à une dimension importante de son action, celle que Pierre Bérégovoy a consacrée, à partir de 1984 – mais d’une certaine manière déjà quand il était aux Affaires sociales avec la gestion de la trésorerie de la Sécurité Sociale – et jusqu’à la fin, à la transformation du système financier français.
Je crois que si Pierre Bérégovoy a mené une révolution, incontestablement, c’est celle du système financier français. Je crois qu' aujourd’hui, tout le monde doit lui reconnaître cette paternité : il a changé, il a révolutionné la finance française. Et je voudrais m’attarder sur trois aspects. Je crois que la révolution qu’il a engagée était nécessaire au capitalisme français. Je pense que, pour un socialiste, elle était difficile à mener. Et je crois enfin qu’elle est restée inachevée.
Cette révolution du système financier était nécessaire. Je vous rappelle très succinctement que la France avait, au début des années 80, un système financier, des circuits de financement très particuliers, archaïques à bien des égards. C’était le système d’une économie d’endettement, d’une économie d’inflation, d’un capitalisme sans capital.
Je crois que la droite française avait une lourde responsabilité dans les archaïsmes du système financier ; elle n’avait jamais osé s’y attaquer. C’était donc un système très centralisé, dans lequel l’Etat en particulier jouait un rôle essentiel. C’était un système qui, incontestablement, avait été efficace durant la période de reconstruction mais qui s’avérait un peu dépassé. C’était un jardin à la française, un système très organisé, avec de multiples circuits de financement hyper-spécialisés. C’était enfin un système où la finance intermédiée – le crédit bancaire – occupait une place dominante face à la finance directe, marginalisée en réalité. C’était enfin et surtout un système où les rentes et les monopoles étaient, si vous me permettez l’expression, monnaie courante.
A partir de 1984, et peut-être ne l’attendait-on pas là, Pierre Bérégovoy, de la rue de Rivoli puis de Bercy, a engagé, dans ce domaine, des réformes tous azimuts. Je ne vais pas les énumérer toutes ici. J’en rappelle quelques-unes : il a participé à la réforme bancaire, il a été très actif pour la suppression de l’encadrement du crédit et pour la suppression des taux bonifiés, il a participé activement par différentes lois à la réforme de la Bourse, à la disparition de la corbeille et des agents de change, à la libéralisation des commissions, à la création de nouveaux compartiments boursiers, au développement de nouveaux marchés à terme, à la professionnalisation de la gestion de la dette publique, à l’instauration de la concurrence dans les métiers de la finance, à la création de la COB, aux lois sur la moralisation des marchés... j’arrête là cette énumération.
Je crois que, pour le capitalisme français, il y a eu là une transformation profonde qui était nécessaire. Elle était nécessaire car nous étions au début des années 80 dans une période de mutation du système financier mondial. Une vague générale de déréglementation déferlait un peu partout sur les marchés de l’argent en, c’était, comme on l’a beaucoup dit, les "années-fric". C’était aussi une période aux taux d’intérêt élevés. C’était les années du reagano-tchatchérisme dominant, idéologiquement, aux débuts des années 80. C’était ensuite une nécessité pour des raisons technologiques : la généralisation du téléphone et de l'ordinateur, et aujourd'hui leur mariage, les circuits d’information 24 heures sur 24 imposaient également des transformations systémiques. La France, dans ce cadre, souffrait de lourds handicaps. Il fallait réintroduire des circuits directs entre l’épargnant et l’emprunteur, il fallait réintroduire des mécanismes de marché, de la concurrence. Cela s'est fait sous la pression de certains membres de son Cabinet certes, mais c’est incontestablement une action essentielle engagée par Pierre Bérégovoy à partir de 1984.
Je crois que si elle était, à mon sens, indispensable, cette transformation du système financier français était difficile à mener pour Pierre Bérégovoy, et j’y vois là deux raisons.
La première, c’est que, comme toute révolution, celle-ci s’est heurtée à d’extraordinaires résistances. Ce n’est pas un hasard – je le disais précédemment – si la droite ne s’était pas attaquée à réformer le système financier et avait laissé subsister des institutions parfois vieilles de plus d’un siècle. La droite, à cette époque, n’avait pas eu le courage de s’attaquer aux puissants lobbies défenseurs de ce système. Je crois, et c’est un appel que je lance à l’Association des anciens membres du Cabinet de Pierre Bérégovoy, qu’il serait très intéressant qu’un jour ils nous racontent, dans le détail, toutes les résistances auxquelles ils ont dû faire face dans cette profonde transformation. Car, journalistes et même journalistes avertis, beaucoup de choses nous ont échappé...
La seconde raison est plus politique : je crois que c’est une évidence, Pierre Bérégovoy et les socialistes n’avaient pas été élus pour développer les marchés financiers en France. Ces réformes allaient même à l’encontre des idéologies de l’époque, de l’idéologie keynésienne, de l’idéologie socialiste de l’époque. Sur le système financier, à ma connaissance, en 1981, la réflexion des socialistes était extrêmement limitée. On sait, Alain Vernholes l’a rappelé, que les socialistes militaient pour une nationalisation complète du système de crédit, pour une utilisation active du système bancaire au service de l’industrie. Ils débattaient aussi d’un projet de création d’une banque nationale d’investissement, qui aurait été l’instrument public au service de priorités nationales. C’est en fait une approche radicalement différente qui a été engagée à l’occasion des réformes des années 80. Là, très clairement, la philosophie centrale de ces réformes, c’est l’idée selon laquelle le marché est le meilleur moyen d’allocation des ressources, qu’il s’agisse du marché de l’argent ou des marchés de marchandises. Et, pour finir sur cet aspect, je crois qu’évidemment Pierre Bérégovoy a beaucoup souffert, dans son image, dans son image politique, de l’image de cette action. Il est vrai que les gains formidables réalisés par les possesseurs de capitaux, pendant tout ce qu’on a appelé "les années Béré", lui seront largement imputés et affecteront son image au sein de l’électorat populaire et chez beaucoup de ses camarades socialistes. Il est certain que, pendant les années 80, les rentiers se sont enrichis, mais il me semble que ce ne sont pas les réformes et ce n’est pas la transformation du système financier qui ont contribué à cet enrichissement des riches et des rentiers ; je crois que la position privilégiée des rentiers dans les années 80 est liée à une constellation de taux d’intérêt au niveau mondial, à une relation entre l’épargne et l’investissement au niveau mondial, beaucoup plus qu’au système financier.
Donc une révolution, un ensemble de réformes indispensables, difficiles pour Pierre Bérégovoy, mais qu’il a menées activement. Je crois néanmoins qu’il ne les a pas menées à leur terme. Cette révolution des circuits financiers français, me semble-t-il, est restée inachevée. Là encore, je voudrais avancer deux explications :
Voilà donc ce que je voulais dire. Il me semble que la révolution qu’a menée Pierre Bérégovoy dans les circuits financiers français montre que, comme il le disait lui-même, il n’était pas un libéral. Il n’aimait pas, tout le monde le sait ici, ce qualificatif. Il corrigeait systématiquement en expliquant qu’il était d’abord un partisan d’une économie de liberté. Il s’était, je crois, avec la pratique, avec l’exercice du pouvoir, forgé une conception du marché qui me semble en réalité profondément social-démocrate. Je voudrais finir sur une citation de Pierre Bérégovoy, une citation qui résume la philosophie qu’il avait faite sienne et qu’il avait appliquée, notamment mais pas exclusivement au système financier : ® Le marché, cruel, est irremplaçable. Il ne peut fonctionner sans règles, sans un Etat qui corrige ses excès¯ .
Merci.
Olivier Rousselle Je voudrais remercier M. Vernholes et M. Izraelewicz et vous dire le grand plaisir que nous avons d’accueillir M. Takeshita, ancien Premier Ministre du Japon, venu spécialement de Tokyo pour notre manifestation. Ayant connu Pierre Bérégovoy dans ses fonctions, il a accepté de venir témoigner ici de l’amitié profonde qu’il avait pour lui.
Discours de M. Takeshita, ancien Premier Ministre du Japon.
Mesdames, Messieurs,
Vous vous êtes réunis pour évoquer le souvenir de M. Bérégovoy, votre ancien Premier Ministre, et également pour évoquer son oeuvre politique. Je suis extrêmement sensible à votre invitation et c’est avec un très grand plaisir que je prends la parole, en vous remerciant de l’honneur que vous me faites.
J’ai connu M. Bérégovoy en tant qu'homologue des différentes réunions internationales, en particulier celles du G5 et du G7. C'est donc de sa contribution à la politique monétaire internationale que je vous parlerai. Ce fut après ma deuxième nomination au poste de ministre des Finances, en novembre 1982, que M. Bérégovoy fut nommé grand argentier de la France en juillet 1984 ; je pourrais donc dire qu'en tant que ministre des Finances, j’étais son aîné. Mais, en retraçant nos carrières politiques respectives, nous nous sommes trouvés, M. Bérégovoy et moi-même, plusieurs points communs. M. Bérégovoy était tout d’abord Secrétaire Général de l’Elysée au moment où M. Mitterrand a accédé à la Présidence de la République. Moi-même, j’ai occupé une position similaire, auprès de deux Premiers Ministres japonais, M. Sato et M. Tanaka. Donc nous savions tous les deux qu’il était quelquefois difficile de concilier des opinions divergentes au sein du gouvernement, de se concerter avec le Parlement ou de coordonner les différentes politiques ; c’est sans doute pour cela que nous sympathisâmes, M. Bérégovoy et moi-même, dès notre première rencontre.
Nous avions un autre point commun, c’est que nous n’avions, pour ainsi dire, pas d’expérience en matière de finance internationale et de politique économique internationale avant d’être nommés ministre des Finances. A ce propos, je crois que l’on peut dire que les hommes politiques comprennent en général assez mal ce qui se passe sur les marchés des changes ou sur les marchés financiers. Je me souviens par exemple d’une conversation que j’ai eue avec un collègue japonais : c’était à l’époque où l’on venait de mettre fin au système de Bretton-Woods, on venait d’abandonner la parité fixe de 1 dollar pour 360 yens, et le yen progressait très rapidement ; à la conférence de Smithsonian, on a fixé une nouvelle parité de 1 dollar pour 308 yens, mais cette parité n'a pas tenu non plus bien longtemps, et le yen recommençait à grimper. A cette époque, cette personne m'a demandé quand le yen atteindrait le niveau de 1 dollar pour 1000 yens. Il croyait, le brave homme, que la hausse du yen signifiait qu’il fallait payer plus de yens contre un dollar!
Je vous disais donc que M. Bérégovoy et moi-même, nous
étions jusque là consacrés à la politique intérieure et que nous avions l’un
et l’autre été tout à coup propulsés sur la scène politique monétaire
internationale. Et, lorsque je l’ai rencontré pour la première fois lors d’une
réunion du G5, M. Bérégovoy m’a dit, en plaisantant :
De toutes mes réunions internationales avec M. Bérégovoy et mes autres collègues du groupe des Cinq, une réunion particulièrement reste gravée dans ma mémoire : celle du 22 septembre 1985 à New York, à l’hôtel Plaza, et qui permit d'aboutir à l’accord dit du Plaza. Je crois que l’on peut attacher à cette réunion des significations historiques à plusieurs titres.
Premièrement, le constat que dans un régime de parités fluctuantes, il arrive quelquefois, et pendant des durées assez longues, que le marché évolue sans tenir compte des données économiques fondamentales. C’est la première fois que les ministres des Finances et les gouverneurs de banque centrale du G5 l’ont reconnu.
Le deuxième constat qui s’est dégagé, c’est qu’il fallait diriger ce marché des changes de sorte qu’il reflète les données économiques fondamentales des principaux pays et que ces derniers devaient coopérer pour cela.
Troisièmement, pour atteindre cet objectif, il fallait à la fois une coordination macro-économique et des interventions concertées des principaux pays sur le marché des changes, ces deux volets étant inséparables comme les deux roues d’un même char.
Ce que je voudrais souligner surtout ici, c’est que ces trois constats émanaient de la philosophie de M. Bérégovoy. Et je peux en témoigner. En effet la réunion du Plaza fut précédée par une réunion du groupe des Dix, qui s’était tenue au Japon le 24 juin 1985, et M. Bérégovoy était venu me voir au ministère des Finances. Il m’avait dit en substance qu’on ne pouvait pas nier le rôle du marché, mais que si on le laissait agir, on ne pourrait pas assurer la stabilité des changes. De plus, la hausse du dollar que l’on constatait alors, impliquait le risque que les Etats-Unis prissent des mesures protectionnistes. Il fallait donc une baisse graduelle du dollar et, d’autre part, il fallait qu’on exerçât une surveillance multilatérale afin d’harmoniser les performances économiques des différents pays. Pour cela, il fallait que les autorités monétaires coopérassent pour contrer les mouvements spéculatifs des marchés des changes et intervenir si besoin était. J’étais tout à fait d’accord avec le point de vue de M. Bérégovoy. A l’époque, la France préconisait une zone cible mais, à ce propos, M. Bérégovoy avait dit qu’il n’allait pas adopter l’attitude du tout ou rien. C’est grâce à de telles approches pragmatiques que M. Bérégovoy a pu jouer un grand rôle dans l’élaboration de l’accord du Plaza.
Par ailleurs, M. Bérégovoy avait déjà une vision juste du système monétaire international, qui se fondait sur trois pôles monétaires : le dollar, la monnaie européenne et le yen. Il insistait sur la nécessité de continuer à étudier les modalités qui permettraient d’assurer la stabilité des changes entre ces trois zones monétaires. C’est une question qui reste d’actualité et que nous devons encore résoudre.
Des années se sont écoulées depuis l’Accord du Plaza et, entre temps, je fus nommé Premier Ministre du Japon. Ma préoccupation d’alors était le vieillissement de la population et l'adaptation de la fiscalité en tenant compte de cette évolution de la société japonaise. J’ai donc décidé l’introduction de la TVA, dont la France détient le brevet d’invention. La conséquence logique de cette décision fut la chute de ma popularité et, lorsque M. Bérégovoy vint au Japon pour la dernière fois, en février 1992, je venais de démissionner de ma fonction de Premier Ministre. A cette occasion, avec deux de mes amis, M. Hashimoto – qui venait de démissionner du poste de ministre des Finances – et M. Hata, qui lui a succédé, j’ai organisé un dîner en l’honneur de M. Bérégovoy. Depuis lors, M. Hata fut nommé Premier Ministre du Japon et M. Hashimoto, comme vous le savez, est le Premier Ministre actuel. Vous savez peut-être que se construit actuellement la Maison de la Culture du Japon, pas très loin d’ici, et je suis passé devant le chantier ce matin. L’octroi du terrain sur lequel cette Maison se construit a été décidé par M. Bérégovoy, tout de suite après sa nomination à Matignon. Cette Maison de la Culture du Japon deviendra un centre d’échanges culturels franco-japonais. On peut donc dire que cette Maison est fondée sur une décision de M. Bérégovoy.
Nous avons été consternés lorsque nous avons appris la fin tragique de M. Bérégovoy. Il a quitté ce monde d'une manière qui me fait penser à celle des Samouraïs d’antan. Mais cela ne fut pas la fin de sa politique du franc fort et il a mis en place une politique macro-économique saine, une monnaie stable et la monnaie unique. Et lorsque je vois que la France continue à poursuivre cette ligne politique, je ne puis m’empêcher de dire que M. Bérégovoy est bien vivant.
Merci de votre attention.
Olivier Rousselle M. Sid Ahmed Ghozali, ancien Premier Ministre d’Algérie, après avoir été ministre des Finances et ministre des Affaires Etrangères de la République d’Algérie, va nous apporter son témoignage sur les relations entre les deux pays et sur ses relations personnelles avec Pierre Bérégovoy.
Discours de M. Sid Ahmed Ghozali, ancien Premier Ministre d’Algérie.
Monsieur le Président, Madame, Mesdames et Messieurs,
Je remercie le Président de l’Association des anciens collaborateurs de Pierre Bérégovoy de m’avoir associé à cet hommage rendu à un homme d’Etat que j’ai eu le privilège de connaître non seulement en tant qu’algérien – et comme vous le savez les algériens suivent la politique française un peu comme ils suivent la politique intérieure – mais surtout parce que les hasards de la politique et de la responsabilité m’ont conduit à travailler avec lui de 1988 à 1993 : lui en sa qualité de ministre d’Etat chargé de l’Economie dans le gouvernement de Michel Rocard, moi en tant que ministre des Finances puis ministre des Affaires Etrangères, enfin Premier Ministre. Durant les six derniers mois du gouvernement socialiste, entre 1992 et 1993, je l'ai côtoyé en tant qu’ambassadeur d'Algérie à Paris.
Je voudrais d’abord saluer Madame Bérégovoy, ses enfants, les amis de M. Bérégovoy et donner un témoignage modeste certes mais qui repose sur le travail en commun, sur l’attachement à des idéaux communs, sur nos coopérations qui étaient possibles et restent toujours possibles entre des hommes chargés d’intérêts différents, parfois contradictoires, mais qui peuvent, grâce à l’existence d’hommes et de responsables comme Pierre Bérégovoy, témoigner de ce qu’ils ont vécu. C’est un témoignage basé sur le vécu et c’est un témoignage très sincère.
Je salue la mémoire de cet homme d’Etat que j’ai personnellement perçu à la fois comme un homme de très fortes convictions mais aussi de dialogue, c’est-à-dire un homme capable – qualité très rare chez les hommes politiques – de se remettre en question et de sacrifier toujours, en fin de compte, à l’idéal. C’était aussi, dans ma propre perception de sa personnalité, un homme d’un grand professionnalisme associé à une très grande humanité. Et enfin, il incarnait à mes yeux ce socle sur lequel reposait toute sa personnalité, c’est-à-dire un homme profondément intègre.
Il était ministre d’Etat chargé des Finances, depuis à peine quelques mois au début de l’automne 88, quand j’étais moi-même rappelé au gouvernement en tant que ministre des Finances, au lendemain de circonstances politiques tragiques en Algérie. C’était au lendemain des événements sanglants de l’automne 88. J’avais hérité – et M. Pierre Bérégovoy aussi – d’un dossier algéro-français particulièrement compliqué. Je ne m’attarderai pas sur la dynamique qui avait conduit à cette situation d’alors, sauf pour la caractériser comme une situation bloquée où se côtoyaient des dizaines et des dizaines de contentieux, où les administrations étant ce qu’elles sont, toutes les choses des plus petites aux plus grandes étaient liées l’une à l’autre, et se neutralisaient. On en était arrivé à une situation où plus rien n’avançait et où nos relations s’enlisaient. Je l’ai connu aussi dans d’autres situations qui étaient autant d’épreuves de vérité ; car, comme j’étais ministre des Affaires Etrangères, j’ai continué à entretenir des relations avec lui, à la fois d’amitié et de travail, et ce fut durant cette période que survinrent la crise puis la guerre du Golfe.
Ce fut la première personnalité étrangère que je rencontrai après ma nomination en tant que Premier Ministre. En ce qui concerne la première période, je dois reconnaître que si nous avions réussi à débloquer en moins d'un an cette situation inextricable dont nous avions héríté, lui comme moi, ce n'est pas seulement parce que de son côté il avait le soutien du Président de la République et celui du Chef du Gouvernement, mais surtout parce que la force de sa volonté lui a permis de surmonter l’obstacle souvent infranchissable des pesanteurs administratives.
Par ailleurs, en tant que Premier Ministre, j’ai été témoin de son action en ce qui concerne le grand problème de l’endettement international.
L’Algérie se trouvait elle aussi dans une situation d’endettement qui commençait à entraver sérieusement son développement. Nous connaissions à l’époque la position de la direction du Trésor, qui était une position très orthodoxe, consistant à pousser l’Algérie au rééchelonnement. Je n’avais pas eu beaucoup de peine à convaincre Pierre Bérégovoy, dont je connaissais l’action, au niveau notamment du G7, en faveur d’une initiative de la part des pays industrialisés vis-à-vis de ce grand problème, que l’Algérie avait les moyens d’éviter de passer par les inconvénients du rééchelonnement.
A ce titre, je sais qu’il est lui-même intervenu, pour ce qui concerne l’Algérie, tant auprès de ses partenaires japonais, américains, qu’auprès des dirigeants du Fonds Monétaire International, pour trouver une solution appropriée au cas de l’Algérie.
Enfin, j’ai assisté, en tant qu’ambassadeur de la République algérienne à Paris, à la fin du gouvernement Bérégovoy, de septembre 92 à mars 93. Sa disparition fut, j’en fus témoin, accueillie par l’opinion algérienne presque de la même manière qu’elle fut accueillie par l’opinion française. Et c'est pour moi, une illustration de la qualité de cet homme d’Etat qui, dans ma propre perception, était un peu à la politique et à l’Etat, ce que vous appelez vous le "Meilleur ouvrier de France". Je salue sa mémoire et je vous remercie de l’initiative que vous avez prise et qui est tout à votre honneur d’honorer et de rappeler l’action d’un homme qui a tant donné à son pays, mais pas seulement à son pays, mais aussi aux partenaires internationaux de la France.
J’ai dit tout à l’heure que c’était un homme de convictions qui savait, pour le service de son idéal, se démarquer de la pensée unique ; il en était ainsi, on l’a entendu tout à l’heure, sur le plan de la politique intérieure française. Je peux témoigner qu’il en était ainsi également sur le plan des relations économiques internationales car c’était un homme qui, tout en estimant que les lois du marché – c’est-à-dire la concurrence – étaient incontournables, pensait aussi que ces lois, si l’on voulait travailler sérieusement à la paix, à la sécurité et au développement dans le monde, avaient besoin d’un complément indispensable, c’est-à-dire d’une approche morale et d’une approche de solidarité.
Je vous remercie.
Olivier Rousselle Nous attendons M. Tietmeyer qui est en route mais nous pensions, si M. Israelewicz accepte de mener cet exercice, dialoguer avec vous quelques minutes et écouter vos interventions ou vos interpellations. Je passe donc la parole à Erik Israelewicz.
Erik Israelewicz Ce sera pour la repasser à la salle et pour demander si quelqu’un souhaite intervenir à la suite des différentes présentations qui ont été faites ce matin. Ma curiosité personnelle m’incite à poser une question à M. Takeshita, s'il en est d’accord, à la suite de son intervention. Vous avez évoqué un dîner où vous vous étiez retrouvés avec d’autres ministres des Finances et futurs Premiers Ministres du Japon et avec Pierre Bérégovoy en 1992 ; j’aurais aimé savoir si vous aviez parlé des avantages et des inconvénients d’une monnaie forte pour une économie, à l’occasion de ce dîner. Est-ce qu’il vous arrivait de débattre de ce type de sujet ?
M. Takeshita La conversation à ce dîner fut surtout consacrée à la concertation nippo-française entre ministres des Finances. Notre idée était de mettre en place un système de concertation périodique. Mais c’est vrai que nous avons aussi évoqué la question que vous venez de poser. Notre conclusion fut que cela pouvait être bon, mais poser également des problèmes. Je ne pense pas que nous eûmes une conclusion tranchée sur cette question.
Olivier Rousselle Je crois que M. Pierre Sudreau, qui est ancien ministre du Général de Gaulle, souhaitait également dire un mot.
Intervention de M. Pierre Sudreau, ancien ministre Ce n’est pas tout à fait cela. Je n’ai rien sollicité. Mais on me demande de prendre la parole, et je le fais très volontiers en saluant Madame Bérégovoy et ses enfants. Il s’agit simplement d’un témoignage personnel. Puisque nous nous trouvons ici, au Conseil, je tiens à vous dire aux uns et aux autres que le Président Mattéoli qui nous reçoit aujourd’hui et moi-même avons été accueillis par Pierre Bérégovoy au début de l’année 1993, à propos de la Fondation de la Résistance,
M. Mattéoli, qui est Président de cette fondation, et Pierre Bérégovoy nous ont accueillis pour nous aider, pour nous encourager ; à cette occasion, il y eut un échange de vues sur la Résistance en général et j’appris, et ça m’a beaucoup ému, que Pierre Bérégovoy s’était engagé très tôt, notamment dans la Résistance Fer. Pardonnez-moi d’évoquer un souvenir personnel. Pendant la guerre, j’ai été très lié à Louis Armand, et j’ai la faiblesse de penser que cet homme, et je le dis devant un certain nombre de nos amis étrangers a, avec ce qu’on a appelé la Bataille du Rail, grandement participé à la réussite du débarquement en juin 1944. Si les cheminots, dont Pierre Bérégovoy à la Résistance Fer et Louis Armand n’avaient pas retardé considérablement la venue de deux ou trois grandes divisions blindées allemandes, à un contre dix, les Allemands avaient la possibilité de rejeter une première fois les jeunes Américains qui, courageusement, venaient débarquer. Vous imaginez les conséquences. Et, à travers la Résistance Fer, je tiens à remercier justement tous ceux qui, avec Pierre Bérégovoy, ont réussi à écrire cette grande page. Et je regrette que, lors des cérémonies de 1994 pour le Cinquantième anniversaire du débarquement, on n’ait pas évoqué cette question. Bien sûr, la toute puissance américaine était là. Néanmoins, beaucoup de gens se sont sacrifiés en France, pour retarder justement les déplacements allemands. Rappelez-vous ce qui s’est passé avec la contre-attaque de Von Rundstedt, fin 1944, et ce qui aurait pu se passer. C’est donc ce premier point que je voulais évoquer en souvenir de Pierre Bérégovoy, après tout ce qui a été dit ce matin sur sa gestion, sa situation politique, son courage économique, monétaire, financier.
Je voudrais maintenant, très brièvement et sur la pointe des pieds, dire qu'avec cet homme j’ai toujours eu un contact privilégié. Je me sentais totalement en confiance avec Pierre Bérégovoy. Et j’ai eu avec lui beaucoup de discussions, d’explications sur les problèmes notamment du commerce extérieur. Son suicide a été pour moi un véritable choc. Comme si – je m’excuse, Madame, de le dire – c’était un membre de ma famille qui disparaissait. Et, autour de moi, je n’ai cessé de donner cette explication, à travers une épreuve personnelle, et pardonnez-moi de l’évoquer.
Dans la Résistance, la vie clandestine provoquait une énorme tension nerveuse de chaque instant. Et, lorsque j’ai été arrêté, pour moi, l’action continuait, avec les interrogatoires. Mais, lorsque je me suis retrouvé seul, enfermé au secret, sans pouvoir parler, alors je me serais suicidé par dépression si un membre de la Gestapo astucieux n’avait pas trouvé la pilule, et beaucoup d’hommes de la Résistance, on ne le dit pas assez, se sont suicidés au moment de leur arrestation.
Si j’évoque ce souvenir personnel, c’est parce que aujourd’hui, après l’hommage solennel qui est rendu à Pierre Bérégovoy, on ne dit peut-être pas assez que cet homme, avec beaucoup de courage, a gravi ce qu’on a appelé les échelons de la société et de la responsabilité collective. Cela fut au fond un effort de toute sa vie. Et puis, brusquement, avec les élections, c’est le silence qui s’est abattu. Et indirectement, même si on ne le lui a pas dit, il a senti qu’un certain nombre de ses amis le rendaient responsable de l’échec de la gauche. Et il s’est passé pour Pierre Bérégovoy ce qui s’est passé pour un certain nombre d’hommes dans la clandestinité. Et je tenais à donner cette explication, car il a fait face, toujours, mais c’est par le souci de sa responsabilité avec sa très grande sensibilité qu’il est allé jusqu’au bout de sa vie. Et je tenais à lui rendre aujourd’hui hommage.
Intervention de M. Bruno Durieux, ancien ministre
Je n’avais pas prévu d’intervenir et je ne voudrais pas improviser sur un sujet qui m’est aussi cher, personnel, puisque j’ai eu la chance de travailler avec Pierre Bérégovoy ; je dirais simplement que j’ai admiré l’homme d’Etat, celui qui a mené une politique, alors que j’étais moi dans une situation politique d’opposant, et qu’au bout d’un certain temps il m’est apparu impossible de la contester dans la mesure où c’était une politique qui servait profondément les intérêts du pays. J’aperçois Michel Rocard, qui sait bien que je suis rentré, lorsqu’il était Premier Ministre, dans son gouvernement ; et je dois dire que lorsque j’ai pris ma décision, outre la personnalité de Michel Rocard, il y avait cette politique que menait Pierre Bérégovoy, qui n’était pas facile à mener, mais qui correspondait profondément aux intérêts supérieurs du pays et j’ai pris le risque de ce qu’on pourrait appeler une transgression, au sens le plus ancien, d’une transgression politique, pour soutenir ce qui, je crois, servait le bien du pays.
Et ce qui me frappait dans cette politique, c’est qu’elle reposait sur des principes de stabilité, de développement, de modernisation dont on a besoin de s’inspirer en permanence et qui restent la ligne qui a été ouverte en fait à partir de 1983, et dont aucun gouvernement, quelles que soient les étiquettes politiques, ne s’est vraiment écarté depuis. Donc il a fixé des principes qui, pour moi, sont les plus respectables et les plus éminents pour un homme politique, engagé dans la vie politique, des principes qui étaient exclusivement tendus, centrés, sur ce qui était l’intérêt supérieur du pays, quelles que soient ses propres tendances, ses propres inclinations et son propre itinéraire personnel. Et j’ai eu moi-même beaucoup de plaisir à travailler avec lui même si nous n'avons pas toujours été d'accord sur tout. Je voyais avant tout le courage de l’homme, sa volonté de servir et cette capacité à tenir longtemps, dans la durée, en dépit d’obstacles, de difficultés politiques de son propre camp, du camp adverse, et c'est ce qui m’a pour ma part décidé à rejoindre l’équipe de Michel Rocard, dans laquelle il tenait à l’époque les fonctions de ministre de l’Economie et des Finances.
Non seulement je n'en ai aucun regret mais je garde de cette expérience un véritable enrichissement sur ce que doit être un comportement politique. Savoir prendre des risques – j’ai pris personnellement de petits risques, mais lui en prenait de plus importants –et on conçoit effectivement qu’il avait sur les épaules une forte, profonde responsabilité qui faisait que non seulement on avait envie de soutenir la politique qu’il menait parce qu’elle était ce qu’elle était, et qu’en plus de cela on admirait l’homme et qu’on était heureux de le soutenir. Voilà ce que je dirais comme ça, très simplement et en improvisant.
Erik Israelewicz Peut-être, en m’adressant à M. Durieux, à M. Rocard ou à d’autres, il y a maintenant sur le bilan des dix années de politique économique un débat sur 1990-91, c’est-à-dire sur la question de savoir si en 1991, la France n’aurait pas dû accepter ou solliciter – le terme est à débattre –l’idée de déconnecter le franc du mark et de tirer parti de marges supplémentaires, étant entendu que la situation avec la réunification de l’Allemagne avait été profondément modifiée. Est-ce que vous souhaitez intervenir ?
M. Michel Rocard En effet, il y eut ce débat, je crois que vous avez raison de poser la question. Je peux faire une réponse où je m’engage, moi, très clairement et très fermement. Je pense parler également au nom de Pierre Bérégovoy – Olivier Rousselle est ici comme témoin – puisque nous fûmes d’accord, mais j’en suis un peu moins sûr. Les états d’âme et l’intériorisation... La France est un pays difficile à gouverner et qui a en plus vécu une Troisième et une Quatrième République, avec des Assemblées partagées et des gouvernements extrêmement fragiles à faible longévité. Et tout cela a eu sur notre histoire monétaire des conséquences absolument dévastatrices. La culture monétaire de base des Français, jusqu’à il y a peu de temps, était dangereusement mauvaise et prête à toute inflation. La réputation monétaire d’un pays, la crédibilité de sa monnaie, l’enracinement de comportements d’entrepreneurs, de comportements de syndicalistes et de comportements de consommateurs, associés à une monnaie stable, est une affaire de décennies. Et il n’était pas question, sûrement pas dans l’esprit de Pierre et en tout cas pas dans le mien, d’avoir avec cela la moindre facilité. De plus, dans le même sens jouait notre vision de l’affaire européenne. Nous savions très bien que la coalition nécessaire pour donner plus de force et d’ampleur à l’édification européenne supposait un ensemble d’alliances sur la scène européenne faites de démocrates-chrétiens, de sociaux-démocrates et aussi d’autres forces non nationalistes, avec une dominante conservatrice. Nous étions donc embarqués sur le plan européen dans l’acceptation de la construction constitutionnelle d’un outil pour gérer, dont nous savions que les coalitions conservatrices qui y étaient majoritaires ne faisaient pas le plein emploi que nous voulions en termes de politique sociale et de justice sociale, mais dont la construction était nécessaire pour que ceci devînt un jour possible grâce au suffrage universel. Et, dans ces conditions, même au prix de tensions conjoncturelles, monétaires aggravées, il n’était dans mon esprit – dans son esprit je ne le pense pas, mais je demanderais volontiers le témoignage d’Olivier Rousselle qui le suivait et le rencontrait plus quotidiennement encore que moi – absolument pas question de la moindre facilité sur ce plan-là, quitte à ce que les choses nous soient rendues plus difficiles. C’est bien clair, c’est une idée qui ne m’a pas traversé la cervelle un instant, et jamais – je quitte mes fonctions le 15 mai 1991, le débat va continuer – jamais en tout cas Pierre ne m’en a parlé dans ce sens. Nous avons toujours confirmé tous les deux notre âpreté à tenir cette ligne. Elle fut coûteuse, y compris électoralement, mais je pense qu’elle authentifie le choix européen de la France.
André Gauron Je voudrais confirmer ce que vient de dire Michel Rocard concernant le problème du franc et de l’unification allemande. Je crois qu’à aucun moment Pierre Bérégovoy n'a eu l’idée qu’on pourrait, comme cela a parfois été dit, sortir à ce moment-là du SME. Il faut se rappeler les circonstances de l’époque ; on est à un moment où les taux d’intérêt sont déjà relativement élevés et où personne, au niveau européen, n’a anticipé que les Allemands, pour mener à bien leur réunification, allaient les porter à un niveau encore plus élevé que celui où ils sont à la veille de la réunification, c'est-à-dire autour de 6%. Donc, la question va se poser bien plus tard, avec les autres ministres des Finances européens : comment peut-on échapper à la montée des taux, quand ceux-ci sont déjà autour de 8-9%? Je crois que si Michel Sapin était ici, il dirait que, dans les rares négociations ou discussions qui ont pu avoir lieu avec les Pays-Bas ou le Danemark qui avaient aussi des monnaies très liées au Deutschemark, ces pays ne souhaitant pas avoir une politique qui se distingue de la politique allemande, il n’était pas possible, au sein du SME, d’ouvrir un débat avec les Allemands sur la politique de leurs taux d’intérêt.
J’ajouterai une autre remarque pour répondre peut-être à la question d’Erik Israelewicz sur la modernisation des marchés financiers. Je voudrais rappeler le succès de cette politique, qui tient aussi à l’extraordinaire intelligence dans la négociation de Pierre Bérégovoy. Je crois que ce qui a fait le succès de cette politique de modernisation, c’est le fait que plutôt que de faire faire le énième rapport sur la modernisation des marchés financiers français, il a procédé par étapes, avec une vision qui avait été définie par Jean-Charles Naouri et Claude Rubinowicz, il a ensuite non pas essayé d’affronter tous les lobbies en même temps, mais il a su comprendre qu’il fallait découper le problème ; et, en découpant le problème, on s’est aperçu que ces lobbies, dont tu disais qu’ils avaient fait une pression extraordinaire, en fait, se sont relativement effondrés. Donc, la coalition des intérêts contradictoires s’est défaite, finalement, assez rapidement et, je dirais qu'au bout de six mois d’une démarche progressive, on a senti dans les milieux financiers, et très rapidement au Trésor, une volonté d’aller de l’avant et de rejoindre les pays les plus en pointe dans cette modernisation.
Olivier Rousselle Je remercie André Gauron. Je salue l'arrivée de M. Hans Tietmeyer, Président de la Bundesbank, que je remercie, ainsi que M. Takeshita d’avoir fait ce déplacement pour apporter son témoignage sur les relations très intimes, très personnelles et en même temps de négociateur qu’il a pu avoir avec Pierre Bérégovoy.
Intervention de M. Hans Tietmeyer, Président de la Bundesbank.
Mesdames et Messieurs,
A cause d’un certain nombre de rendez-vous, je n’ai pu arriver que maintenant, mais je tenais à venir ici rendre hommage au grand engagement personnel de Pierre Bérégovoy, qui a oeuvré tant qu’il a pu pour améliorer le monde dans lequel nous vivons, le monde économique. Je tenais également à venir ici rendre hommage à un grand Français, à un grand Européen.
Bien au-delà de la France, le rayonnement de Pierre Bérégovoy est grand. Et, sur le plan historique, son empreinte restera. Nous, les Allemands, savons tout particulièrement qu’il nous faut rendre hommage à Pierre Bérégovoy. M. Stoltenberg et M. Waigel regrettent profondément de n’avoir pu se rendre ici aujourd’hui ; ce sont tous deux des ministres des Finances qui ont collaboré étroitement avec Pierre Bérégovoy et qui m’ont demandé de vous transmettre leur profonde émotion en ce jour de commémoration et de vous dire également combien ils ont apprécié l’homme.
Moi-même, dans mes fonctions précédentes, en tant que secrétaire d’Etat au ministère des Finances à Bonn, j’ai eu de nombreuses occasions de rencontrer Pierre Bérégovoy. Et, au cours de toutes ces années, j’ai pu apprécier son travail, son engagement et surtout la façon qu’il avait de bien juger les choses, de bien équilibrer le pour et le contre. J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte lors de nombreuses conversations et lors de rencontres franco-allemandes. Je me souviens très bien de notre première rencontre ; j’ai eu l’honneur d’aller le chercher à l’aéroport et nous avons pu avoir notre premier entretien en tête-à-tête. Plus tard, chaque année, nous avons eu l’occasion de nous retrouver à plusieurs reprises, tantôt en France, tantôt en Allemagne, d’abord bien sûr dans le cadre des consultations régulières franco-allemandes, ensuite un peu plus tard dans le cadre du Conseil Economique et Social franco-allemand et, lors de tous ces entretiens, au cours desquels nous évoquions des questions parfois épineuses, difficiles, j’ai toujours pu voir à quel point Pierre Bérégovoy restait pragmatique, clair, raisonnable et raisonné, et toujours ouvert à toute argumentation.
Lorsqu’il raisonnait, il raisonnait toujours droit et son raisonnement était fiable ; lorsqu’il avait dit quelque chose, on pouvait s’y fier. Et, à titre personnel, j’ai également eu l’occasion de rencontrer à plusieurs reprises Pierre Bérégovoy à Bruxelles, lors de réunions du Conseil, je m’entretenais avec lui régulièrement, nous avions également des rencontres informelles dans le cadre d’Ecofin ; vous savez qu’il y a eu à peu près dans cette période 25 rencontres du Conseil, et chaque fois je le retrouvais et nous parlions ensemble.
A cette occasion, nous avons toujours pu constater qu’entre l’Allemagne et la France il y avait de nombreuses convergences de points de vue et d’opinions. Par exemple, il a toujours été partisan de la discipline budgétaire et, lorsque dans les années 80, l’Allemagne était critiquée par les Américains, à cause d’une politique monétaire et financière trop restrictive, Pierre Bérégovoy a toujours appuyé l’Allemagne, il a toujours été aux côtés de l’Allemagne ; et il l’a fait non seulement parce qu’il appréciait beaucoup l’alliance et l'amitié franco-allemandes, mais aussi parce qu’il était profondément convaincu que la santé des finances publiques était la base de la santé même de l’Etat.
Dans toutes nos réunions Ecofin, à Bruxelles ou ailleurs, nous avons eu bien sûr également des moments de divergence. Par exemple, nous n’étions pas d’accord au départ sur la nécessité de la libéralisation du marché des capitaux. Mais, au fur et à mesure des discussions, nos points de vue se sont rapprochés jusqu’au moment où nous avons finalement partagé un point de vue commun.
Dans un autre domaine encore, celui de l’harmonisation fiscale, qui est vous le savez un sujet des plus redoutables en Europe, un sujet qui divise les pays de l’Union européenne, parce que l’on voit s’exprimer là des traditions nationales différentes, nous avons eu l’occasion d’avoir de très nombreuses discussions. Nous ne nous sommes certes pas toujours mis d’accord, mais bien souvent nous sommes quand même arrivés à un point de vue commun comme par exemple sur le système de TVA provisoire européen.
Je l'ai également côtoyé dans de nombreuses instances internationales, comme par exemple le G5, qui est devenu par la suite le G7, le G10, ou le Fonds Monétaire International... Et je me souviens très bien, et d’ailleurs je suis ravi de voir M. Takeshita ici, de notre collaboration lors de la rencontre du Plaza en 1985. Bien sûr, cette réunion avait été préparée par nos représentants, sans que la presse en ait été informée, et c’est quelque chose dont je suis terriblement fier, je dois dire. Pas un journaliste ne le savait. Cela a d’ailleurs été la cause profonde de l'effet très positif de la déclaration du Plaza le dimanche lorsque nous avons pu proclamer nos positions communes. Bien sûr, je ne souhaite pas, je ne le ferai pas d’ailleurs, entrer dans tous les détails de la préparation du Plaza, de tout ce qui s’est passé avant, de ce qui a mené à ce résultat. Tout ce que je dirai, c’est qu’en fait la réalité a parfois été très différente de ce qu’on a pu écrire à l’époque dans la presse ou de ce qu’on retrouve aujourd’hui dans les publications qui paraissent sur ce thème. Je me suis souvent demandé en fait ce que feront les historiens, un jour, avec toutes ces demi-vérités qu’on leur propose, ces vérités partielles qui sont consignées dans des livres, et je plains sincèrement ces historiens qui devront un jour essayer de retracer objectivement l’histoire. Mais c’est sans doute ainsi que se sont passées les choses, de tout temps. Dans une certaine situation, on présente toujours un certain point de vue, un certain angle de vue, et puis même dans les mémoires, les gens ne présentent toujours qu’une partie seulement de la vérité.
L’Allemagne et la France, dans le domaine international aussi – je parle en particulier du domaine de la politique monétaire internationale – n’étaient pas toujours d’accord, mais, et je tiens à le souligner ici, il y avait toujours entre nous un débat franc et ouvert. Nous avons toujours échangé amicalement nos arguments pour et contre, de tous côtés et pas seulement entre l’Allemagne et la France – et je vois ici l’ancien Chancelier de l’Echiquier Nigel Lawson. Nous avons également fait tout ce qui était en notre pouvoir pour que dans le cercle des différentes administrations ou lors des rencontres entre les différentes nations, on arrive à dégager des points de vue communs. Et, je crois que, dans l’ensemble, au cours de ces années 80, et en dépit des nombreux problèmes qui ont surgi et en dépit de certains échecs, nous avons globalement réussi.
L’histoire de la politique monétaire européenne me préoccupe depuis la deuxième moitié des années 60. J’étais à l’époque, déjà, collaborateur de celui qui était le Ministre des Finances allemand, Karl Schiller, et je travaillais à essayer de résoudre les conséquences des perturbations monétaires de l’époque. Après ces turbulences, en 1968-69, dans le cadre des élections en Allemagne à cette époque, lors du sommet de La Haye en 1969, on décida d’étudier les possibilités et les voies qui permettraient d’arriver à une union monétaire. Un mandat fut donc donné à un groupe de travail présidé par le luxembourgeois Werner, au sein duquel j'ai collaboré en tant que représentant de la délégation allemande. A l’époque, nous pensions qu’au cours des dix voire vingt ans à venir, il y aurait vraiment la possibilité de créer une union économique et monétaire en Europe. Et, je le dirai sans détours, nous pensions que c’était possible parce que nous croyions que, après le retrait de de Gaulle, il y aurait la possibilité de faire évoluer l’Europe vers une entité supranationale. Au sein de ce groupe Werner, nous avions des points de vue très différents et de nombreux points de litige. Il y avait d’un côté ceux qui pensaient qu’il fallait lier les taux de change et que c’est ainsi que l’on arriverait à une Union, c’était donc une attitude très monétariste ; et puis, de l’autre côté, il y avait ceux qui pensaient que la convergence économique était une nécessité première et que ce n'est que lorsqu’elle serait réalisée que l’on arriverait très progressivement à évoluer vers une intégration monétaire qui culminerait avec une union monétaire, une banque centrale européenne et de grandes directives en matière de politique économique et monétaire, communes à tous les pays d’Europe. J’ai personnellement toujours été dans ce dernier camp, et aujourd'hui encore, je reste d’avis que c’est là une position fondamentale toujours valide.
Ensuite, au sein de ce groupe, nous nous sommes mis d’accord après des débats extrêmement longs pour procéder de façon parallèle, en essayant de parvenir simultanément à la convergence économique et à l’intégration monétaire et ce, au sein de structures politiques. Malheureusement, ce concept fondamental pour le groupe Werner fut rejeté par Ecofin, qui était à l’époque l’instance politique. Nous pûmes toutefois nous mettre d’accord sur une première étape : c’était ce qu’on a appelé la construction du serpent monétaire, un système unifié à l’extérieur, avec des marges de fluctuation internes.
A l’époque, on n’a pas pu se mettre d’accord sur le contenu de la deuxième étape qui consistait à mettre en place des structures supranationales, car au cours des années 70, le monde politique n’était pas encore suffisamment mûr.
Bien au contraire, même la solution du serpent monétaire, dans le contexte des chocs pétroliers des années 70, s’est avérée intenable et, à l’échelle de la planète, on a fini non seulement par avoir un système de flottaison, mais le serpent monétaire a rétréci lui aussi parce qu’il y avait de plus en plus de pays européens qui ne pouvaient pas suivre cette voie. Et en 1978-79, Helmut Schmidt et Valéry Giscard d’Estaing ont relancé l’entreprise ; à ce moment là, ils ont établi ce qu’on a appelé le Système Monétaire Européen. Mais, et je tiens à le dire ici clairement, la conception première de ce Système Monétaire Européen a été modifiée au cours des négociations ; c’est-à-dire que le système qu’on avait au départ voulu mettre en place prévoyait que le système de taux de change serait adapté aux valeurs moyennes de l’Ecu. Cette orientation sur la moyenne des parités n’était pas acceptable pour la partie allemande et je me souviens encore très bien d’un entretien franco-allemand à Aix-la-Chapelle, au cours duquel on s’est mis à l’époque d’accord sur ce qu’on a appelé un système de "parity grade". Ce système de "parity grade" ayant été considéré comme une base par les autres partenaires, on a donc décidé de s’aligner sur la monnaie du pays qui avait les meilleurs performances au plan international.
L’établissement de ce nouveau système a entraîné des tensions considérables au cours des années qui suivirent parce que les pays européens qui participaient à ce système n’avaient pas des politiques suffisamment convergentes et il y a donc eu toute une série de réalignements et de dévaluations. En France, en 1982-83, on a assisté à une réorientation complète, à une réorientation fondamentale du point de vue allemand ; et je me souviens très bien de nombreuses discussions que nous eûmes à l’époque avec Jacques Delors – je me souviens encore d’une séance de nuit à la Celle Saint-Cloud en mars 1983, c’était avant un week-end de réunion à Bruxelles. Je crois qu’à l’époque on a en fait posé la pierre angulaire de la politique française, de ce qu’on a appelé ensuite la politique du franc stable ou du franc fort.
A cette époque, Pierre Bérégovoy n’était pas encore ministre des Finances, il n’était pas encore directement impliqué dans toutes ces questions, mais j’ai eu l’occasion par la suite de reparler avec lui de tout cela et je sais qu'il était encore plutôt de l’autre côté, c’est-à-dire qu’il était encore extrêmement réservé. Il hésitait à avancer dans cette voie nouvelle que nous tracions. Lorsqu’il s’est ensuite retrouvé ministre des Finances, et c’est là quelque chose de tout à fait typique de Pierre Bérégovoy, il s’est fait de plus en plus l’avocat de la discipline budgétaire interne et de la stabilité intérieure, une stabilité qui allait dans le sens du franc fort. Et je crois que c’est à cette époque, en 1983 et dans les années qui suivirent, que l’on a jeté les bases de l’évolution qui allait suivre, une évolution qui allait dans le sens d’une union économique et monétaire.
Certes, en 1986-87, au cours des années de la cohabitation, on a connu deux petites dévaluations, mais la politique de stabilisation du franc a néanmoins été poursuivie et elle se poursuit encore aujourd’hui même. Bien sûr, à l’époque, on entendait un certain nombre de critiques en France, y compris contre la position allemande, à cause de ce qu’on appelait l’asymétrie du Système Monétaire Européen. De facto, le mark était devenu la monnaie la plus forte et était devenu un peu le point d’ancrage du Système Monétaire Européen. Je peux effectivement comprendre ces critiques, mais je reste persuadé que l’orientation vers la stabilité monétaire a été profondément marquée par, justement, cette possibilité d’ancrage sur le mark. Mais je suis prêt à accepter toutes les critiques potentielles. En effet, dans un tel système, le pays qui sert de point d’ancrage a également un certain nombre d’engagements à assumer : il doit, par exemple, parvenir à déterminer le bon "policy mix", c’est-à-dire le bon dosage entre la politique budgétaire et la politique monétaire. Et là, je dois reconnaître la justesse des critiques qui visent l’Allemagne au cours des années 82-83, et que cela a parfois rendu la situation un peu difficile pour nos partenaires.
En 1988, à Hanovre, il y eut une relance de la discussion sur la base de la question suivante : peut-on en rester au Système Monétaire Européen, ou ne faut-il pas faire un pas de plus qui nous mènerait vers une Union économique et monétaire? Vous savez qu’à l’époque, à Hanovre, on avait donné mandat à un groupe, réuni sous la présidence de Jacques Delors, et qui comprenait les présidents de banques centrales, de développer une conception, un projet qui permettrait de réaliser une union économique et monétaire. Je ne vous dirai rien bien entendu des travaux de ce groupe, je rappellerai simplement un détail, un détail qui n’a pas été discuté au sein du groupe mais seulement de façon informelle au cours d’Ecofin à Kiel – et je m’en souviens très bien, Pierre Bérégovoy était le représentant de la France : il s’agissait de savoir si oui ou non on libéralisait le marché des capitaux en Europe. Je dois dire que je me réjouis, qu’après de longues tergiversations, nous soyions arrivés à un résultat. Nous avions compris en effet qu’avant de pouvoir continuer à parler d’union économique et monétaire, il fallait commencer par libéraliser le marché des capitaux parce que les pays devaient d’abord être capables de résister à l’épreuve des marchés, faute de pouvoir un jour connaître une stabilité durable.
Au cours de l’année 1988, on est donc passé de Balladur à Bérégovoy, et à Bonn, de Stoltenberg à Theo Waigel et, je tiens à dire, en passant, que j’ai un souvenir particulièrement agréable d’une réunion à Eggen, en Bavière, au cours de laquelle il y eut une première rencontre, très importante, entre Waigel et Bérégovoy, dans un contexte de folklore bavarois. Le cadre était magnifique et je pense qu'il a contribué à insuffler de l'amitié dans l’esprit des participants.
Lorsqu’au cours de l’année 1989, parut le rapport Delors, fait par ce groupe placé sous la présidence de Jacques Delors et qui regroupait les présidents des banques centrales, une question s’est posée : quand et comment allait-on pouvoir entreprendre les premiers pas vers une union économique et monétaire ? Le climat politique était bien sûr très différent de celui qu’on avait connu en 1970-71. Tout d’abord, la Communauté européenne ne comptait plus seulement six membres, elle en comptait douze. De plus, il y avait des divergences d'analyse assez considérables. D’autre part, et je crois que du point de vue historique c’est une évolution dont il faut tenir compte, dès 1989 on a vu se manifester les premiers signes de l’ouverture à l’Est, avec bien entendu la chute du Mur de Berlin. On a vu que les anciennes frontières au coeur même de l’Europe devenaient perméables, personne ne pouvait dire à quelle vitesse le phénomène allait se poursuivre, mais l’ouverture se faisait et, avec elle, on voyait s’amorcer un processus qui était capital non seulement pour l’Allemagne mais pour l’Europe toute entière : c’était le processus de la réunification de l’Allemagne. Bien entendu, ce n’est pas mon rôle d’évaluer ici les décisions et les déclarations politiques qui ont été faites ou non à cette époque, et je crois que les historiens reviendront longtemps sur ce sujet. Tout ce que je peux dire c’est que, pour le Chancelier allemand Helmut Kohl, il y avait une thèse qui est toujours valable : nous voulons, disait-il, l’unification de l’Allemagne mais nous voulons également faire avancer le processus d’intégration européenne, et nous voulons que ce processus soit solide. Le Chancelier Kohl disait toujours que ces deux aspects – unification de l’Allemagne et intégration européenne – étaient les deux côtés d’une même médaille. Vous savez tous qu’en 1991-92, après de nombreuses difficultés, nous avons réussi à signer le Traité de Maastricht. L’Union économique et monétaire, telle qu’elle est prévue dans ce Traité de Maastricht est, sans aucun doute, un objectif très important pour l’Europe, mais c’est en même temps un grand défi, un objectif capital au plan économique, dans le cadre du parachèvement du marché unique, grâce à une monnaie unique et stable ; un grand objectif également au plan politique puisqu’on comprenait qu’il ne fallait pas confier l’intégration aux seules règles du marché mais qu’il fallait de plus en plus un cadre politique. Je sais que, sur ce point, les opinions en Europe sont parfois très divergentes, mais le Traité a été signé, il a été ratifié et donc il est et reste une orientation fondamentale pour nous tous.
Je me souviens très bien d’un certain nombre de discussions que nous eûmes à l’époque : Pierre Bérégovoy qui était entre temps devenu Premier Ministre en avril 92, savait bien que c’était là notre objectif, il connaissait les orientations fondamentales et il en était pleinement solidaire; il savait que l’union monétaire ne pourrait réussir que si elle reposait sur des bases économiques solides. C’était un homme trop réaliste pour se contenter de croire qu’il suffisait d’écrire des déclarations d’intention. C’était un homme qui aimait formuler des idées et des objectifs, qui considérait que c’était important, mais c’était aussi un homme qui tenait toujours à ancrer ses idées et ses conceptions dans la réalité. Pierre Bérégovoy savait que passer à l’union monétaire, consistait à faire bien plus qu’une simple prouesse technique et que ce n’était pas seulement une décision de plus en matière de politique monétaire. Il savait que l’union monétaire signifiait que les pays européens alliaient définitivement les unes aux autres leurs politiques monétaires et que, par là même, ils acceptaient de renoncer à une certaine partie de leur souveraineté nationale, qu’il y avait donc un transfert de souveraineté au niveau de l’Union européenne. Et cela, pas seulement au niveau de la politique monétaire mais également, par exemple, dans le domaine de l’établissement d’une discipline budgétaire durable.
Peu après la signature de Maastricht, il y eut effectivement des difficultés monétaires importantes – vous vous souvenez des turbulences monétaires graves que le système monétaire a connues à l’époque. Je crois qu'elles étaient dues à deux causes principales : premièrement, on n’avait pas réaligné un certain nombre de parités en temps voulu et, d’autre part, le fameux "policy mix" n’était pas respecté, il n’y avait pas un équilibre correct. Certains historiens, certains mémoires ne présentent qu’un aspect des choses et je dois vous dire que je suis pour ma part très réservé vis-à-vis de cette façon de présenter la réalité. Mais permettez-moi de revenir sur ce point : l’Allemagne et la France, à cette époque-là, ont connu des périodes très difficiles. Mais, en fin de compte, nous avons réussi à faire face ensemble à toutes ces difficultés et je me réjouis que la France ait pu aujourd’hui réaliser des progrès considérables depuis cette crise monétaire. La Banque de France est devenue indépendante, je suis convaincu que c’était une décision juste et je suis convaincu que cette décision va contribuer à la solidité de la politique monétaire. Les marchés financiers l'ont bien compris : le différentiel des taux d’intérêt entre la France et l’Allemagne s’est considérablement réduit au cours de ces dernières années et cela aussi est dû au fait qu’il y a eu une augmentation sensible de la crédibilité de la politique monétaire française.
Mais, Mesdames et Messieurs, je ne vous cacherai pas que les deux pays, l’Allemagne comme la France, sont encore confrontés à des problèmes considérables. Nous ne pouvons pas continuer à supporter un taux de chômage aussi important. Il faut créer les conditions d’une croissance durable, il faut trouver les moyens de réduire le chômage. Il faut arriver à résoudre les problèmes structurels, les problèmes sociaux qui se posent dans nos pays si nous voulons rester compétitifs dans les années à venir, si nous voulons avoir la possibilité de créer de nouveaux emplois et de générer une nouvelle croissance. En Allemagne, il est clair que nous avons des charges fiscales et sociales trop élevées et j’espère donc que les efforts qui sont entrepris actuellement seront couronnés de succès. J'espère aussi bien entendu que la voie sur laquelle la France s'est engagée mènera au succès. J’espère que nous retrouverons bientôt le chemin de la croissance et que les deux pays seront à même de juguler leurs déficits publics et de les ramener à moins de 3% d’ici 1997, c’est du moins l’ambition de l’Allemagne, et j’espère que c’est aussi celle de la France. J’espère également que la réforme de l’Etat social réussira dans nos deux pays. Car sans la France et l’Allemagne, je crois que ce grand projet qu’est l’Union économique et monétaire ne pourra pas réussir, qu’il ne pourra pas commencer en temps voulu. Et donc, les deux pays, au-delà de leurs responsabilités nationales, ont une responsabilité plus large.
Je voudrais faire encore quelques remarques sur la politique internationale. L’Europe est certes très importante mais nous ne devons pas oublier la mondialisation croissante de l’économie. Il n’y aura bientôt plus d’obstacles aux échanges ; que nous le voulions ou non, les marchés financiers sont aujourd’hui déjà des marchés mondiaux qui travaillent à l’échelle planétaire. Il n’y plus d’obstacles, il n’y a plus rien qui fasse opposition aux échanges financiers et je crois qu’il en ira de même pour les échanges commerciaux. Bien sûr, il y eut et il y a encore, ici ou là, des divergences. Cela arrive encore par exemple entre la France et l’Allemagne mais je constate avec plaisir que l’on voit se dessiner de plus en plus une convergence sur les questions fondamentales.
Je crois qu’il faut nous souvenir que Pierre Bérégovoy a contribué à l’esquisse de cette convergence. C’est lui qui a permis de faire en sorte que l’on ne courre pas après des illusions, qui a compris le premier qu’il fallait faire une politique à l’échelle planétaire et qui a permis également que tout le monde comprenne mieux que les forces du marché n’étaient pas forcément quelque chose de négatif ; qu’au contraire elles étaient positives et qu’il fallait simplement savoir les utiliser correctement, les canaliser dans la bonne direction.
Sous son égide, il y eut au cours des années 80 des progrès considérables ; j’ai parlé de la coopération au cours du G5 et du G7, je pourrais parler aussi des problèmes de l’endettement international, de l’intégration croissante des pays en cours d’industrialisation, de l’ouverture des marchés entre les pays industriels. Les Etats-Unis n’étaient pas toujours un partenaire facile pour nous à l’époque mais, grâce au dialogue, nous avons réussi à mieux nous comprendre de part et d’autre. Et Pierre Bérégovoy a oeuvré par sa personnalité ouverte et pragmatique, par son évaluation claire de la situation, pour permettre de résoudre tous ces problèmes, et pas seulement en tant qu’expert des questions monétaires ou financières ou commerciales.
Je conclurai en disant que nombreux sont les citoyens français, allemands, européens ou même dans le monde qui n’oublieront pas l’oeuvre de Pierre Bérégovoy et qui lui garderont leur reconnaissance. Pour ma part, je dois dire que le souvenir de Pierre Bérégovoy, c'est le souvenir d’une grande personnalité, d’un grand Français, d’un grand Européen. J’ajouterai aussi que c’était un homme sympathique, un homme agréable et aimable. Je ne l’oublierai jamais.
Merci.
Olivier Rousselle Je remercie M. Tietmeyer. Je salue l’arrivée de M. Jacques Delors, ancien Président de la Commission des Communautés européennes, et de M. Sapin, ancien ministre des Finances. Nous reprendrons nos travaux à 14h30, par une intervention de M. Nigel Lawson, qui fut Chancelier de l’Echiquier britannique et qui a été à cet égard un interlocuteur privilégié de Pierre Bérégovoy. Puis une intervention de M. Utsumi, qui a été vice-ministre des Finances du Japon, qui a bien connu également Pierre Bérégovoy, suivie par celle de M. Berrada, ancien ministre des Finances du Maroc.
Nous aurons ensuite un débat de politique économique intérieure, animé par Françoise Crouigneau, rédactrice en chef aux Echos, avec M. Edmond Alphandéry, ancien ministre des Finances de M. Balladur, M. Michel Sapin et M. Jean-Claude Trichet, Gouverneur de la Banque de France. Enfin, M. Jacques Delors a bien voulu accepter de clore nos travaux aux alentours de 17 heures.
Intervention de M. Nigel Lawson, ancien Chancelier de l’Echiquier britannique.
Madame Bérégovoy, Excellences, Mesdames et Messieurs,
C’est la nature même de la politique qui fait que la carrière de ceux qui s’y consacrent finit presque toujours dans la tristesse et la désillusion. En partie peut-être parce que quand tout va bien, on ne veut pas se retirer. La carrière de Pierre Bérégovoy s’est achevée dans la tristesse suprême. Mais tous les souvenirs que j’ai de lui sont heureux. J’ai fait sa connaissance en 1984, quand il est devenu ministre des Finances pour la première fois ; j’avais été nommé Chancelier l’année précédente. Nous nous sommes tout de suite bien entendus.
Quand un ministre des Finances fait bien son travail, il s’aperçoit vite qu’il a peu d’amis parmi ses collègues du gouvernement, notamment parmi ceux qui veulent toujours dépenser plus, c’est-à-dire presque tous. Ensuite, il naît un sentiment de camaraderie assez remarquable entre ministres des Finances des pays développés, ils sont tous dans le même bateau et ils y trouvent de vrais amis politiques ; c’est un club, le club des sans-amis. Mais avec Pierre, c’était beaucoup plus que cela. D’abord, il était l’un des rares survivants en activité d’une génération qui avait fait ses classes dans la Résistance. Il en gardait une qualité de sentiment envers la Grande-Bretagne qui, je le regrette, n’est pas universelle. Mais surtout, nous avons tout de suite perçu nos affinités personnelles, malgré les divergences de nos formations et de nos convictions politiques. Des divergences bien sûr, qui n’étaient pas aussi grandes d’ailleurs qu’elles auraient pu l’être.
Plus que quiconque au Parti Socialiste, peut-être à l’exception du Président Mitterrand lui-même, Pierre Bérégovoy illustrait le retournement spectaculaire de la politique économique de la France pendant la première moitié des années 80. Je me rappelle bien la première discussion que j’eus avec lui ; il m’avait dit, avec beaucoup de fierté, qu’au ministère des Affaires Sociales il avait réussi à équilibrer le budget de la Sécurité Sociale, lourdement déficitaire jusqu’alors. A l’époque, ce n’est pas ce que je pensais entendre de la bouche d’un socialiste français. Son pragmatisme raisonnable n’est peut-être pas étrange : en fait, il ne faisait pas partie de l’élite dirigeante, ce qui est plus que rare dans d’aussi hautes fonctions. J’ai toujours été frappé par la façon dont mon pays et le vôtre ont décidé, après la guerre, d’aller dans des directions totalement opposées. En France, il a été expressément décidé de créer une classe dirigeante, notamment par le biais de l’ENA, profondément respectueuse du service public. En Grande-Bretagne, nous avons eu longtemps un système analogue, peut-être moins franchement intellectuel, dont les deux piliers étaient les universités d’Oxford et de Cambridge, confortées par un certain nombre de clubs et d’associations. Mais après la guerre, l’elitism était devenu un gros mot en Grande-Bretagne : il fallait en finir. Je suis persuadé que l’approche française était globalement plus sensée, et vos élites vous ont rendu de bons services. Mais elle a aussi ses inconvénients : c’est intéressant de noter que dirigisme et étatisme figurent parmi les quelques mots français utilisés couramment en anglais, parce qu’il n’y a pas d’équivalent satisfaisant. C’est facile, en France, de croire que les énarques ont toujours raison. Et c’est facile aussi pour le fossé de s’élargir entre gouvernants et gouvernés.
Pierre Bérégovoy, comme je l’ai dit, ne faisait pas partie de l’élite gouvernante. Peut-être cela lui a-t-il permis de maîtriser plus facilement la grande libéralisation financière à laquelle il a présidé. C’était un bon collègue et un bon ami. Nos chemins se croisaient souvent, non seulement dans le cadre européen, aux réunions des ministres de l’Economie et des Finances, mais aussi au G5 puis au G7, qu’il suivait avec plaisir, même si ce n’était pas ce qui l’intéressait le plus. Et, bien sûr, il a participé au plus connu de ces sommets, celui qui eut lieu à l'hôtel Plaza de New York, au mois de septembre 1985. J’y étais aussi et je dois dire, même si ce n’est pas à la mode, que j’en garde comme M. Takeshita et M. Tietmeyer ce matin, le souvenir d’une réussite. Une certaine stabilité des taux de change est souhaitable pour soutenir le système de liberté des échanges mondiaux et la confiance des entreprises. Et la coopération financière internationale, si elle est intelligente et pas trop ambitieuse, peut y contribuer.
Sur le plan politique, évidemment, j’ai vu avec plaisir la victoire de la droite aux élections de 1986 et la formation d’un gouvernement ayant des conceptions bien plus proches des miennes, notamment en matière de privatisation. Mais sur le plan personnel, j’ai eu la tristesse de perdre mon cher collègue Pierre Bérégovoy et je lui ai écrit pour le lui dire. Il m’a répondu, je cite : ® Nous avons démontré l’un et l’autre qu’il était possible aux responsables des Finances de nos deux pays de coopérer efficacement, bien que leurs conceptions politiques fussent différentes.¯
Enfin, il a retrouvé son portefeuille plus vite que je ne le pensais, puisque la gauche a remporté les élections de 1988. Nous nous sommes revus quelques semaines plus tard à l’Ecofin de juin 1988, en Allemagne, pour décider la question de l’abolition du contrôle des changes dans l’ensemble de la Communauté, dont j’étais partisan depuis longtemps. Cela avait été négocié et pratiquement décidé lors de précédentes réunions Ecofin, quand la droite était au pouvoir et que mon ami Edouard Balladur était ministre des Finances. Je me demandais comment les choses allaient se passer avec le retour de la gauche. Visiblement, Pierre Bérégovoy était assez mécontent de devoir signer sur le champ une mesure de libéralisation et de déréglementation d’une telle portée. Il s’est alors battu pour la lier à la mise en place d’une retenue à la source à l’échelle européenne. Quand je lui ai dit qu’il n’était pas question que le Royaume-Uni l'accepte et que ce nouvel impôt ne pouvait que léser la Communauté et faire fuir les capitaux vers la Suisse ou ailleurs, il a fait appel à moi à titre personnel : ® Si j’accepte votre proposition de libéralisation du contrôle des changes, me dit-il, vous ne pouvez pas faire moins en retour que d'accepter ma proposition de retenue à la source.¯
Je lui ai expliqué que, pour une fois, il n’avait pas compris. Si je voulais cette libéralisation, c’est que j’étais convaincu qu’elle était bonne pour l’Europe. Mais si Paris continuait à s’abriter derrière un réseau de contrôles, les intérêts de la place de Londres ne seraient pas lésés, au contraire ; c’était donc l’impasse. Quand la discussion a repris, sa position s’était modifiée subtilement mais grandement : il proposait qu’en échange de son accord, nous acceptions tous non plus une retenue à la source mais l’étude d’une retenue. Je lui ai dit que j’avais toujours du plaisir à étudier quelque chose même si, dans ce cas précis, je ne me voyais guère changer d’avis. Sur cette base, nous nous sommes mis d’accord.
Pierre Bérégovoy n’était pas aux affaires en avril 1987, quand j’ai lancé une initiative internationale en faveur des pays que je qualifiais comme "les plus pauvres d’entre les pauvres", effroyablement endettés. Au retour des socialistes, en mai 1988, il n’y avait pas encore d’accord, quand le Président Mitterrand, tout d’un coup, a rendu publique une initiative parallèle, tendant au même objectif. Nous sommes donc arrivés au sommet du G7 de Toronto, en juin 1988, avec deux propositions différentes, les autres pays, à commencer par les Américains, se méfiant de l’une comme de l’autre. Au lieu de s’engager dans une discussion stérile sur les mérites des deux propositions de base, Pierre Bérégovoy a tout de suite vu la marche à suivre pour bâtir une synthèse, remarquablement assisté par Jean-Claude Trichet, à l’époque Directeur du Trésor et Président du Club de Paris.
S'agissant de l'Europe, après quelques hésitations, Pierre Bérégovoy est devenu un ardent partisan du Traité de Maastricht et de la monnaie unique. Je n’eus pas vraiment l’occasion d'en parler avec lui, puisque le rapport Delors ne fut publié que six mois avant ma démission, et bien avant Maastricht. Mais je me souviens avoir pensé qu’il n’avait pas pleinement senti combien l’autonomie, l’indépendance et la souveraineté de la France, hors du plan monétaire et des institutions qui incarnent ces valeurs, seraient mises à mal par cette initiative. D’ailleurs, permettez-moi de le dire, je ne crois pas que ses successeurs l’aient encore parfaitement réalisé.
Quand j’ai démissionné, en octobre 1989, Pierre m’a envoyé une lettre particulièrement chaleureuse. Il y écrivait ces lignes, sur lesquelles je voudrais conclure, parce que même si elles m’étaient destinées, je crois qu’en fait elles parlaient bien de lui : "Vous ne biaisez pas avec vos convictions, écrit-il, et je sais que la volonté d’affronter les réalités, avec pragmatisme et sans artifice, vous anime".
Ça, c’était Pierre Bérégovoy.
La parole est maintenant à M. Utsumi, ancien vice-ministre des Finances du Japon
Intervention de M. Utsumi, ancien vice-ministre des Finances du Japon
Monsieur le Président, Messieurs les Premiers Ministres, Messieurs les Ministres, Messieurs les Gouverneurs, Mesdames, Messieurs,
Je voudrais commencer par vous parler de l’épisode auquel se réfère le message de Monsieur Hashimoto, c’est-à-dire ce qui s’est passé à la réunion du G7 à Bercy le 7 avril 1990.
A l’époque, le Japon faisait face à une triple baisse des cours du yen, de la Bourse, et des emprunts obligataires. Si on ne remédiait pas à cette situation, il aurait été difficile d’espérer une croissance de l’économie japonaise soutenue par la demande intérieure. Et la conséquence aurait été la menace d’un rebond de l’excédent de la balance des paiements. Mon Ministre, Monsieur Hashimoto, et moi-même pensions qu’il était primordial que la dépréciation du yen puisse s’arrêter là car il était déjà près des 160 yens pour un dollar. Pour ce faire, il était donc indispensable que la volonté du G7, sous une forme ou sous une autre, fût clairement indiquée. D’autre part, le Parlement du Japon était en pleine session budgétaire, ce qui signifiait qu’une absence du Ministre des Finances pouvait retarder le vote du budget, ce qui aurait eu aussi des répercussions négatives sur la conjoncture économique. Aussi Monsieur Hashimoto a-t-il dû s’imposer un aller-retour de fou, en partant le 6 avril en fin d’après-midi, directement du parlement à l’aéroport, passant 17 heures dans l’avion pour arriver directement à la réunion du G7 le lendemain matin à Paris, et repartant le soir même pour Tokyo. Mais il était décidé à faire l’impossible pour que le G7 envoie une indication, quelle qu’elle soit, comme quoi la dépréciation du yen devait être corrigée.
C’était pour Monsieur Hashimoto un grand pari, et en même temps, une décision qui était accompagnée d’un risque politique. Car tout d’abord, au sein du G7, à l’époque, il n'y avait pas beaucoup de sympathie à l'égard du Japon. Le sentiment général était plutôt de dire que c’était un problème exclusivement japonais, et qui ne devait pas interférer négativement sur les autres pays. Par ailleurs, les marchés avaient l’oeil fixé sur cette réunion du G7, et les opérateurs étaient prêts à vendre massivement le yen si aucune volonté concernant le yen n’était exprimée. De plus, si le ministre des Finances Hashimoto s'était déplacé, en dépit d’un calendrier aussi chargé, sans obtenir de résultat, sa position politique aurait été mise en difficulté.
Le 7 avril, la réunion du G7 a commencé comme prévu. Une grande majorité s’était montrée réservée pour annoncer un communiqué, et encore plus pour y inclure un commentaire sur le yen. Le sentiment général était de dire que si le yen était faible, cela était la conséquence de l’instabilité politique et de la politique monétaire japonaises ; ces deux causes ayant leur source au Japon, il revenait à ce dernier d’y faire face seul. A ce moment, les seuls qui aient compris notre position et qui aient montré de la compassion furent le ministre Bérégovoy et Monsieur Jean-Claude Trichet, à l’époque Directeur du Trésor. Et c’est à travers la conférence que présidait Monsieur Bérégovoy que, très habilement, et de façon très naturelle, l’atmosphère générale a pu être modifiée par la tactique du président posant des questions intentionnées au ministre japonais et Monsieur Hashimoto répondant par des explications convaincantes. Et finalement, le paragraphe suivant a pu être inséré dans le communiqué final. Je voudrais vous le citer, en anglais dans le texte : "The Ministers and Governors discussed developments in global financial markets, especially the decline of the yen against other currencies, and its undesirable consequences for the global adjustment process, and agreed to keep these developments under review. They reaffirmed their commitment to economic policy coordination including cooperation in exchange markets."
Et ce paragraphe a eu comme effet de mettre fin à la tendance à la baisse du yen et, plus tard, une tendance correctrice s’est amorcée.
Lorsque nous nous retournons aujourd’hui sur ce qui s’est passé, il me semble que l’action du ministre Bérégovoy fut basée sur sa conviction que les marchés n'ont pas toujours raison, qu’il arrive qu’ils fassent des erreurs, et qu’une action concertée du G7 était parfois nécessaire. De surcroît, je pense qu’il s’agissait aussi du "coeur chaleureux qui ne peut ignorer les personnes en difficulté" auquel fait allusion le message du Premier Ministre Hashimoto.
La période de Monsieur Bérégovoy en tant que ministre des Finances fut caractérisée par de nombreuses situations où il y eut une réelle coopération franco-japonaise, telles que la solution de la dette des pays à revenu intermédiaire ou les négociations pour l’établissement de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement. J’ai toujours pensé que ce genre de sujet était propice à une coopération franco-japonaise très proche pour, en quelque sorte, faire contrepoids à la superpuissance économique des Etats-Unis.
Mon premier exemple porte sur le problème de la dette. En automne 1988, le ministère des Finances japonais avait annoncé le plan dit Miyazawa, afin de résoudre le problème de la dette cumulée des pays à revenu intermédiaire, dont les grandes lignes portaient sur les points suivants :
Intervention de M. Mohamed Berrada, Ambassadeur du Maroc, ancien Ministre des Finances du Maroc
Mes chers amis,
Je voudrais tout d’abord féliciter l’Association des anciens membres du Cabinet de M. Pierre Bérégovoy d’avoir pris l’initiative d’organiser ce colloque, et je suis heureux à mon tour d’apporter ma modeste contribution à la réflexion sur la politique économique qui a été menée par Pierre Bérégovoy en tant que ministre de l’Economie et des Finances et Premier ministre.
J’ai connu Pierre Bérégovoy lorsqu’il était ministre de l’Economie et des Finances, en 1988. Moi-même j’assumais la même responsabilité au sein du gouvernement marocain, de 1986 à 1993. Et nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises, aussi bien au Maroc qu’en France dans un cadre bilatéral mais également à Washington, dans le cadre des réunions du printemps et de septembre du Fonds Monétaire International et de la Banque mondiale.
Entre nous s’est développée très rapidement une sorte de complicité, d’amitié, je dirais de solidarité secrète qui, même si elle n'est pas toujours exprimée, est ressentie par chacun de nous. Cette complicité est due aux liens naturels de solidarité créés par notre fonction. Nous faisons partie d’un corps qui doit naturellement veiller à l’équilibre des finances publiques et affronter des pressions permanentes de l’environnement, où souvent ce sont nos propres amis du gouvernement qui constituent le fer de lance le plus douloureux. Nous appartenons au clan des "incompris", au clan des "hommes seuls" au sein duquel nous devrions exprimer plus souvent notre solidarité, de notre vivant, et non pas, malheureusement, à titre posthume. Nous parlions souvent de ces pressions, que nous subissions de la part de cet environnement, et il me disait souvent que "l’on veut absolument me démontrer que 2 + 2 = 5", pour montrer qu’il y a souvent une incohérence dans les demandes sur le plan budgétaire bien sûr, mais aussi sur d’autres plans.
Mais cette complicité était due aussi aux qualités humaines de Pierre Bérégovoy, à sa spontanéité, à sa simplicité. Il avait le sens du contact humain. On sentait manifestement que cet homme était fait pour donner, pour aider, et qu'il savait écouter. Et je crois que, grâce à cette qualité d'écoute, il a pu maîtriser très rapidement les problèmes économiques et financiers, en se faisant aider par toute l’équipe qui se trouvait à Bercy. Mais il avait besoin aussi qu’on l’écoute et qu’on le comprenne.
Evidemment, il était tiers-mondiste et préoccupé par conséquent par les problèmes de développement entre les différents continents. Mais jamais je n’ai ressenti dans nos rapports une mentalité d’assistant-assisté. Nos discussions se sont toujours déroulées dans un esprit de respect des qualités ou des capacités intellectuelles de chacun.
Je pense que beaucoup de ministres des Finances qui l’ont connu à cette époque avaient des sentiments analogues. Je n’oublierai jamais la séance du Comité de Développement de la Banque mondiale à Washington du début de mai 1993. Nous étions une quarantaine de ministres des Finances réunis lorsque la nouvelle de la mort de Pierre Bérégovoy a circulé. Beaucoup d’entre nous sont sortis dans le couloir, pour discuter entre eux, pour téléphoner. Partout, la même expression de désarroi et d’incompréhension pouvait se lire sur les visages. Tout le monde connaissait Pierre Bérégovoy et connaissait ses qualités.
Permettez-moi de présenter ma contribution au débat économique de ce jour à travers deux séries de témoignages :
– le premier est lié à ses contributions au G7, au Comité intérimaire, mais surtout au Comité de Développement, où nous étions toujours côte à côte, car nous étions placés par ordre alphabétique : à ce moment-là, il y avait Brady, Bérégovoy, Berrada, et donc pendant un certain nombre d’années on a vécu ensemble et, quand on est côte à côte, on échange ses idées et ses impressions à travers les différentes déclarations des uns et des autres ;
– le second concerne sa perception des relations internationales Nord-Sud et, en particulier, des relations entre la France et le Maroc – comme modèle, comme exemple – et ceci à travers les discussions que j'eus à mener avec lui lorsque, chaque année ou deux fois par an, nous étions amenés à négocier les accords financiers bilatéraux.
J’ai le sentiment que, dans l’ensemble, ses interventions dans les réunions internationales tournaient autour de trois idées clefs qui me semblent essentielles. Voilà ce que disait Pierre Bérégovoy :
Il était nécessaire – à ce moment là, en 1989, tout le monde voulait absolument que l’économie mondiale reprenne le plus vite possible le chemin de la croissance – que trois conditions fussent remplies : d’abord, plus de rigueur dans la conduite des politiques budgétaires et monétaires, ensuite plus de coordination dans la définition des politiques économiques et particulièrement au niveau des pays industrialisés et, en troisième lieu, plus de solidarité dans les relations internationales. Et c’était en remplissant ces trois conditions qu’on pouvait faire repartir l’économie mondiale.
Il ne se contentait pas de démontrer l’importance de chacun de ces concepts pris isolément ; c’était surtout la liaison indéfectible entre les trois, qui formait l’ossature de sa démarche sur le plan conceptuel.
Pierre Bérégovoy, avec son esprit pragmatique, son esprit de terrain, avait très vite compris qu’une économie ne pouvait pas vivre éternellement avec un déficit budgétaire structurel. Sa préoccupation majeure : la réduction progressive du déficit budgétaire, élément essentiel pour la reprise de la croissance et donc de la création d’emplois. Il n’aimait pas que la baisse du déficit s’effectue par une augmentation des impôts. D’ailleurs, il n’aimait pas qu’on manipule trop le système fiscal, qu’on le change, qu’on en modifie trop souvent les taux. Il était préoccupé par la confiance des marchés financiers, qui avaient besoin de transparence dans la gestion des finances publiques et surtout de visibilité à moyen terme dans la politique économique du gouvernement.
Rigueur budgétaire, rigueur monétaire, il les présentait souvent comme les deux faces de la même pièce de monnaie, il cherchait à les maintenir par un contrôle des dépenses publiques beaucoup plus que par une augmentation des impôts, par une lutte contre ce qu’il appelait souvent les "dérapages" : il était effrayé par les "dérapages" , des dépenses imprévues et non budgétisées, qu’on venait lui coller dessus, une fois que la loi des Finances était bouclée.
Evidemment, la rigueur budgétaire conditionne la maîtrise de l’inflation, ainsi que la compétitivité de l’économie et donc la stabilité de la politique monétaire. C’est ici où intervient la notion de stabilité, et je suis d’accord avec M. Michel Rocard lorsqu’il disait qu’il était beaucoup plus préoccupé par la stabilité du franc que par la force de la monnaie. Evidemment, lorsqu’on parle d’une monnaie forte, cela suppose qu’on va rentrer dans un processus de déséquilibre croissant, parce qu’à chaque fois qu’une monnaie devient plus forte que d’autres, il y a immédiatement des prises de position de l’autre côté et par là même on rentre dans un processus cumulatif de déstabilisation. Ce qui était recherché en permanence, c’était cette notion d’équilibre et de stabilité. C’était en quelque sorte un précurseur de la monnaie unique européenne, en introduisant implicitement cette notion de critères de convergence.
Il considérait que si la croissance de l’économie mondiale tardait à venir, c’était parce que les économies industrielles ne faisaient pas les sacrifices (les sacrifices politiques car malheureusement beaucoup de pays à cette époque étaient beaucoup plus préoccupés par les problèmes électoraux internes et donc dérapaient sur le plan budgétaire et n’arrivaient pas à réduire leurs déficits publics), les sacrifices nécessaires donc pour réduire leurs déficits, entraînant par là même une ponction importante sur les liquidités internationales et donc une augmentation des taux d’intérêt, qui se répercutaient sur les problèmes de croissance, à la fois des pays en voie de développement mais surtout des pays de l’Est, qui venaient précisément de passer à l’économie de marché.
Pour lui, cette absence de coordination des politiques économiques des pays industrialisés était la cause principale des désordres économiques et monétaires de l’époque, aggravés par un esprit d’égoïsme national du "chacun pour soi".
Il pensait que cette coordination nécessaire devait se faire dans un esprit de solidarité : solidarité interne en matière de redistribution des revenus au profit des catégories les plus pauvres, mais aussi solidarité internationale à l’égard des pays pauvres et en particulier de l’Afrique. Pierre Bérégovoy a été extrêmement sensible à ce qui se passait, particulièrement au niveau des pays d’Afrique noire, au sud du Sahara, où il craignait le danger vers lequel on allait si on ne trouvait pas de solution.
Sur ce plan, Pierre Bérégovoy a été l’initiateur auprès de ses partenaires du Club de Paris de nouveaux mécanismes d'allégement de la dette publique des pays pauvres du Sud du Sahara, comprenant une partie substantielle d’annulation de la dette publique.
Pierre Bérégovoy a mené aussi, au niveau de ces instances internationales, une campagne pour la conclusion des accords de l’Uruguay Round conclu, comme vous le savez, à Marrakech fin 1993. Les années 1991-1992 ont donc été des années décisives où, dans toutes les réunions internationales, il fallait que certains poussent à la conclusion de ces accords pour la libéralisation et la liberté des échanges.
Rigueur budgétaire, rigueur monétaire, libéralisation des échanges, coordination des politiques économiques, solidarité internationale, nous étions tous les deux d’accord sur ces principes et sur leur rôle dans la reprise de la croissance économique mondiale.
Je me plaisais souvent, dans mes interventions, à démontrer les incohérences de la politique économique menée par les pays industrialisés. D'une part, ces derniers, par le biais du Fonds Monétaire International (puisque nous savons que derrière le F.M.I., ce sont les pays industrialisés), conseillent aux pays endettés de mener une politique d’ajustement structurel, dont les ressorts essentiels sont la réduction des déficits publics, la libéralisation des prix, la suppression des subventions, la libéralisation des échanges, et d'autre part, nombre de ces pays industrialisés ne respectent pas eux-mêmes ces principes qui font l’ossature de la politique économique libérale. Pierre Bérégovoy, à chaque fois que je démontrais cette incohérence acquiesçait. Il était d’accord avec moi.
Sur le plan bilatéral entre le Maroc et la France, Pierre Bérégovoy a toujours exprimé la solidarité française à l’égard de mon pays. Je voudrais faire ressortir très rapidement trois témoignages qui me paraissent essentiels : 1) d'abord, il a tenu à ce que cette solidarité historique entre le Maroc et la France évolue, ceci en 1991-92. Conçue au départ sous une forme d’assistance au développement, il a contribué à jeter les bases d’une solidarité basée cette fois sur le partenariat, impliquant un certain équilibre dans les rapports. Au cours d'une visite officielle au Maroc, en novembre 1992, Pierre Bérégovoy, alors Premier Ministre, a fait état de sa vision des relations entre le Maroc et la France. Le Maroc, je le cite, ® a mené un programme d’ajustement structurel depuis 1983, qui a donné des résultats largement positifs. Les indicateurs macro-économiques se sont améliorés, le déficit du Trésor a largement baissé, le déficit courant également, l’inflation a beaucoup baissé, les réserves de changes se sont reconstituées¯ , etc...Puis il a ajouté : ® Je dois dire que, depuis que le Maroc a réussi son programme d’ajustement et, par conséquent, a modifié la nature de ses relations avec le Fonds Monétaire International, mais surtout n'a plus recours au rééchelonnement, la nature des relations entre le Maroc et la France doit changer.¯
Dans mes relations avec le Club de Paris et le Club de Londres, Pierre Bérégovoy a joué un rôle considérable. A chaque fois que je venais négocier avec le Club de Paris ou le Club de Londres, je passais le voir, j’échangeais des points de vue avec lui et, souvent, il prenait le téléphone et parlait directement avec certains banquiers pour expliquer que le Maroc avait fait des efforts et qu’on devait aider d’abord les pays qui faisaient des efforts, pour alléger le fardeau de leur dette qui constitue un handicap considérable pour leur capacité de croissance.
Il s’agit, disait Pierre Bérégovoy, maintenant que le Maroc a terminé le processus de rééchelonnement et commence à recouvrer sa crédibilité internationale, de franchir une nouvelle étape, d’assurer le développement mais surtout, de rééquilibrer la stratégie économique pour répondre à des préoccupations de caractère social : il faut développer les infrastructures, encourager les investisseurs privés, les investisseurs étrangers et en particulier les investisseurs français, en mettant en place des lignes de crédits spécifiques avec des financements de type capital-risque, pour développer l’esprit d’entreprise et le système de partenariat. Voilà la première observation importante.
2) le deuxième témoignage concerne sa conception du problème de l’immigration. Et là, je vais me contenter de vous lire simplement une déclaration qu’il avait faite au moment où il quittait le Maroc fin 1992, en ce qui concerne le problème du phénomène migratoire qui, comme vous le savez, constitue un problème d’actualité. C’est toute la question que les hommes politiques de la fin de ce siècle doivent se poser : ® C’est en donnant aux pays qui ont une démographie galopante les moyens de se développer et de donner sur place du travail à leurs ressortissants, qu’on limitera l’immigration sauvage. Il faut assurer, et nous avons des responsabilités, dit-il, il faut assurer le développement, pas seulement du Maroc mais des autres pays, pour que les enfants du Maroc trouvent sur place le travail dont ils ont besoin. C’est bien mieux pour tout le monde, c’est un facteur de stabilité à moyen terme. Sinon, on le voit bien dans un pays comme la France, je le disais tout à l’heure au Premier Ministre marocain, nous sommes obligés d’être attentifs aux manifestations racistes que je réprouve et que je condamne très fortement. Je disais d’ailleurs que je n’étais pas le seul, il n’y a pas simplement la majorité présidentielle mais il y a aussi dans l’opposition démocratique des voix qui se sont élevées contre ces manifestations racistes et antisémites. Donc, notre devoir est de tenir les deux bouts de la chaîne, d'être compréhensifs devant le flux, ancien, de l’immigration, de dire à ceux qui sont chez nous qu’ils ont les mêmes droits et les mêmes devoirs, mais en même temps, d'assurer le développement des pays – je parle aujourd’hui du Maroc – de telle sorte que sur place, on puisse trouver du travail. Evidemment, comme vous le savez, au Maroc, 50 % de la population vit de l’agriculture et, par conséquent, ce n’est pas en fermant nos frontières aux produits agricoles de ces pays que l’on va permettre de leur trouver du travail.¯
Là aussi, Pierre Bérégovoy était extrêmement sensible à ces problèmes des échanges au niveau des produits agricoles.
Je voudrais terminer par une note plus politique. Pierre Bérégovoy était un ami du Maroc et de son Roi depuis très longtemps. Il se plaisait à relater les relations franco-marocaines depuis l’indépendance, période qu’il avait bien connue en tant que militant, et il répétait souvent que François Mitterrand avait quitté le gouvernement de M. Laniel quand le Roi Mohamed V a été déposé pour montrer sa solidarité avec le Maroc. Homme de juste milieu, homme de terrain, c’est-à-dire proche des réalités et d’une grande sincérité humaine, il était très respecté et très écouté dans tous les milieux marocains. Il ne se gênait pas d’exprimer des critiques contre certains abus, au niveau des droits de l’homme par exemple . Mais il reconnaissait les choses positives quand elles avaient lieu. Et il reconnaissait par exemple, toujours dans cette même conférence de presse, que ® l’évolution du Maroc a été continue vers un Etat de droit qui va vers plus de liberté. Quand je compare, disait-il, ce qui s’est passé sur plusieurs continents, et dans plusieurs pays qui se qualifiaient généralement d'autogestionnaires, qui voulaient inventer, disons, un nouveau modèle social et politique, et que j’observe de brusques retours en arrière, je me dis que le processus continu qui a été conduit par le Maroc, par son souverain, par sa classe politique, eh bien, il va dans la bonne direction. Ce que je redouterais, c’est un retour en arrière, ce que je constate avec plaisir, c’est que cela va dans la bonne direction, que cela va de l’avant. Donc, c’est très positif.¯
Voilà les quelques témoignages que je voulais vous livrer aujourd’hui. Il m’appelait "l’ami" quand il me rencontrait et non pas M. Berrada. C’est ainsi que j’ai voulu rendre hommage aujourd’hui à mon ami. Premier ministre, je le voyais évidemment beaucoup moins. Mais lorsque la nouvelle de sa mort est survenue au cours de la réunion de notre Comité de Développement de ce mois de mai 1993, j’ai changé spontanément mon itinéraire et, le lendemain, au lieu de rentrer au Maroc, je suis venu à Paris à l’hôpital de Val-de-Grâce, pour lui exprimer mon amitié et ma solidarité, et à vous, Madame, pour vous exprimer la solidarité du peuple marocain et du Roi du Maroc, pour un homme qui a toujours contribué au renforcement de la paix entre les peuples.
Olivier Rousselle Je remercie beaucoup les orateurs qui viennent de s'exprimer. Je vais demander à Françoise Crouigneau de nous rejoindre pour introduire le débat sur "Pierre Bérégovoy au coeur de la politique économique", qui va nous ramener à un débat plus franco-français et appeler les principaux orateurs de cette partie : M. Alphandéry, qui a été ministre des Finances sous le gouvernement de M. Balladur, M. Sapin, ancien ministre des Finances de Pierre Bérégovoy, et Jean-Claude Trichet, Gouverneur de la Banque de France.
Mais auparavant, je souhaiterais vous lire la lettre que nous avons reçue de M. Jacques de Larosière. Lecture du message de M. Jacques de Larosière, Président de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement
J’ai bien reçu votre lettre du 29 février par laquelle vous m’invitez à participer à un colloque sur le thème "Pierre Bérégovoy : une politique économique".
J’aurais été très intéressé de participer à cette manifestation. Vous savez combien M. Pierre Bérégovoy était attaché à la stabilité du franc et cela dans une période extrêmement difficile sur les marchés financiers internationaux. En tant que Gouverneur de la Banque de France, j’ai eu l’honneur de travailler de manière très proche et très confiante avec M. Bérégovoy et j’aurais donc été à la fois honoré et heureux sur le plan personnel d’associer mon témoignage à celui des personnalités que vous avez invitées.
Malheureusement, le 25 avril est un jour de Conseil Exécutif, session que je suis d’autant plus obligé de présider qu’elle sera la première consécutive à notre assemblée annuelle d’actionnaires.
C’est donc avec un grand regret que je dois donner aujourd’hui une réponse négative. Mais je serais heureux que mon témoignage figure au procès-verbal de vos débats et je vous serais obligé de bien vouloir dire aux membres de l’Association à quel point je m’associe par la pensée à la cérémonie que vous organisez.
Je vous prie de croire, Monsieur le Président, à l’assurance de mes sentiments les meilleurs et bien amicaux.
Jacques de Larosière
Intervention de Mme Françoise Crouigneau, rédacteur en chef au journal "Les Echos" Merci. Je crois que nous allons aborder maintenant la dernière table ronde de cette journée et je pense qu’au travers des interventions que vous venez d’entendre, vous avez pu prendre la mesure des aléas de la coopération internationale au gré des conflits ou des convergences d’intérêts de chaque pays. Désormais, globalisation économique oblige, cela fait partie vraiment du centre des débats économiques de chaque pays. Or, au coeur des débats économiques, et c’est le thème de la conférence de ce soir, Pierre Bérégovoy l’était sans conteste et l’est encore aujourd’hui. Il continue de symboliser ce tournant, je dirais presque cette rupture constructive dans l’histoire économique de la France. Ceux qui vont intervenir lors de cette table ronde peuvent tous en témoigner pour y avoir contribué ou pour perpétuer cet esprit, chacun à sa façon. C’est bien Pierre Bérégovoy qui, après avoir admis lui-même la nécessité de ce type de politique, s’est attaché avec toute la détermination qu’on lui connaissait à chasser les vieux démons des dévaluations à répétition et à rendre à la France une réelle crédibilité en tant que telle mais aussi en Europe et sur la scène internationale.
C’est lui qui a fait admettre que la course au franc fort, qu’on a rebaptisé depuis de façon peut-être plus sereine le franc stable, ne tenait pas d’une quête vaine mais répondait à une nécessité vitale. Il n’a cessé de le répéter et, avec lui, ses successeurs à Bercy et à Matignon. La désinflation compétitive – et j’avoue ne plus moi-même savoir très bien à qui donner la paternité de cette expression, à Jean-Claude Trichet ou à Pierre Bérégovoy –, c’est sauvegarder le pouvoir d’achat des Français, reconquérir une compétitivité à l’extérieur du pays et, à terme, créer des emplois.
Pierre Bérégovoy y voyait la façon de mettre en oeuvre une économie de marché qui soit solidaire. Cette politique a trouvé ses limites avec la montée du chômage, mais ce n’est pas le moment d’aborder sur le fond ce type de problème aujourd’hui. Il n’empêche que sa politique de levée des contrôles, de déréglementation financière et de rigueur a permis à la France d’être plus crédible dans les discussions sur l’U.E.M. et a ouvert la voie à l’indépendance de la Banque de France, qu’incarne aujourd’hui Jean-Claude Trichet. Ce dernier a fait à son tour admettre la réalité de cette indépendance aux gouvernements français successifs, comme à ses partenaires du G7. Au point de pouvoir annoncer aujourd’hui une baisse des taux dont on espère que les marchés apprécieront la subtilité... dans la timidité peut-être ; il nous en parlera sans doute tout à l’heure.
Cette évolution de la Banque de France, Michel Sapin l’a suivie de près, avant et après l’indépendance ; il la suit toujours attentivement, peut-être avec l'oeil un peu plus critique de l’observateur extérieur. Et puis cette indépendance, la paternité en revient aussi à Edmond Alphandéry qui en avait fait inscrire le principe dès 1986 dans le programme de l’actuelle majorité, en dépit à l’époque de bien des réticences, principe qu’il a su transformer en réalité depuis lors.
Tous trois connaissaient bien les interrogations, le courage et la détermination de Pierre Bérégovoy. Ils illustrent ce consensus transpartisan qui a gagné la France sur la nécessité de bâtir une Europe forte, cet élément de paix et de prospérité autour d’une France solide et si possible sans complexe dont rêvait Pierre Bérégovoy, et d’une Allemagne puissante ancrée à l’Ouest.
Leur présence à tous trois nous permettra, j’en suis certaine, de dépasser le simple rappel de ce que Pierre Bérégovoy a su apporter à la modernisation de la France et à l’élaboration du Traité de Maastricht. La mise en place de la monnaie unique, la réforme des institutions, l’élargissement de l’Union, le problème de l’emploi, sans parler même de la défense, autant de défis sur lesquels les Quinze ont continué d’avancer depuis des années, parfois laborieusement. Mais je suis sûre que la petite musique bérégovienne continue de se faire entendre et, pour s’en persuader, je passe la parole à Edmond Alphandéry.
Intervention de M. Edmond Alphandéry, ancien ministre de l’Economie
Messieurs les Premiers Ministres, Monsieur le Président, Monsieur le Gouverneur, Mesdames, Messieurs,
C’est sans doute au titre de successeur de Pierre Bérégovoy, dans une partie de ses attributions à Bercy, que j’ai l’honneur de participer à vos travaux. Car j’imagine difficilement ceux qui ont participé au Cabinet de Pierre Bérégovoy rechercher la présence d’un de ses anciens adversaires politiques, comme en témoignent d’ailleurs les nombreuses joutes budgétaires et législatives que j’avais engagées avec lui, tant à l’Assemblée nationale que dans les débats économiques. Et Pierre Bérégovoy était un homme politique, ô combien engagé et convaincu, au sens fort et noble du terme. Mais le combat politique n’interdit pas, heureusement – nous en avons des preuves multiples chaque jour, et ce fut mon cas avec Pierre Bérégovoy –, des relations personnelles faites de respect, d’amitié, voire d’admiration.
Aussi, lorsque j’ai appris subitement les circonstances tragiques qui devaient conduire à sa disparition, de retour d’une réunion du G7, je me suis immédiatement rendu à l’hôpital du Val-de-Grâce, et j’y ai croisé, chacun le sait, le Président de la République François Mitterrand et le Premier Ministre Edouard Balladur, venus rendre hommage à l’homme d’Etat dans le respect que la nation toute entière lui devait, au-delà des clivages partisans. Ce n’est donc pas sur ce registre politique que je voudrais situer mon intervention d’aujourd’hui, pas davantage d’ailleurs dans mes nouvelles fonctions de président d’une grande entreprise publique qu’est Electricité de France. Encore que l’attachement que porte à l’un des siens la communauté des électriciens et des gaziers aurait pu le justifier. Car, vous le savez, Pierre Bérégovoy était issu de la promotion ouvrière. A Déville-lès-Rouen, il commença sa carrière, après une formation technique, comme cheminot. Puis, il la poursuivit comme agent des industries gazières. Militant syndicaliste, technicien de valeur, à force de travail et d’ardeur, il gravit les échelons pour devenir cadre puis chargé de mission en 1978, avant d’entreprendre la brillante carrière politique que chacun connaît. Ce parcours est remarquable à plus d’un titre. La France, son service public et la maison que j’ai rejointe, peuvent, je crois, s’enorgueillir de permettre à un ancien ouvrier d’acquérir une haute formation de technicien, de franchir par son seul talent tous les échelons de la société, en devenant d’abord cadre dirigeant d’entreprise puis Secrétaire Général de la Présidence de la République, enfin ministre de haut niveau pendant six ans et Premier Ministre.
Pierre Bérégovoy était très attaché à son entreprise et aux valeurs du service public. Et les électriciens et les gaziers rendaient bien leur affection à l’un des meilleurs d’entre eux. Ils étaient fiers de sa réussite, c’était aussi la leur. Nul doute que les origines professionnelles et les profondes racines de Pierre Bérégovoy dans la communauté des services publics ont puissamment contribué à faire adhérer à la politique économique et sociale qu’il a conduite les milieux qui le considéraient comme l’un des leurs : la droiture de ses convictions n’était pas mise en question par ceux dont il se sentait proche.
Le devoir de réserve – que vous comprendrez tous – imposé par ma nouvelle fonction, et aussi la volonté évidente de ne pas donner prise en pareille circonstance à des polémiques, me conduisent donc à m’exprimer devant vous en tant qu'économiste, mon métier de toujours.
La politique économique de Pierre Bérégovoy constitue un moment important de l’histoire économique et sociale de notre pays et je voudrais la situer dans cette perspective.
Après la césure de 1974, l’économie française est entrée dans une période de troubles graves qui a suscité des interrogations sur les recettes traditionnelles de la politique économique. Il s’en est suivi une période marquée par de profondes controverses, politiques et sociales, tant sur le diagnostic à formuler que sur les remèdes à apporter. Les politiques qui ont été suivies sous le septennat de M. Giscard d’Estaing, si elles furent à beaucoup d’égards courageuses et lucides, n’empêchèrent pas la montée progressive et irrépressible du chômage, un phénomène ressenti d’autant plus douloureusement par le pays que la France avait vécu depuis la Libération en situation de plein emploi. C’est donc sur le thème de la crise et de l’emploi qu’en 1981 fut élu le nouveau Président de la République. Les 110 propositions furent progressivement mises en application puis, face aux déficits et au décrochage du franc, ce fut le tournant de la rigueur en mars 1983. Mars 1983, c’est aussi le choix de l’Europe, qui porte en germe dix ans plus tard Maastricht et l’Union monétaire. Le Secrétaire Général de l’Elysée Pierre Bérégovoy commence alors sa carrière ministérielle. Il est nommé ministre des Affaires sociales puis ministre de l’Economie et des Finances.
Alors, mesure après mesure, la politique dite de rigueur, demandée sous le gouvernement de M. Mauroy par M. Jacques Delors, se met en place. Lutte contre les déficits, désindexation des salaires, réhabilitation de l’entreprise et des marchés financiers. Cette politique eut, il faut le dire aussi, des aspects douloureux. Les restructurations industrielles de la sidérurgie, du charbon, de la construction navale, la montée du chômage et la progression du phénomène de l’exclusion. On imagine quels durent être les déchirements de conscience de Pierre Bérégovoy d’avoir à conduire cette politique réaliste et inévitable. Mais n’est-ce pas le lot de tout homme d’Etat d’envergure ?
Le tournant de la désinflation compétitive a constitué pour la France un changement historique auquel son nom sera pour toujours attaché. Ce fut un acquis qui n’a pas été remis en cause par le gouvernement de M. Jacques Chirac et par son ministre d’Etat M. Balladur, de 1986 à 1988, ni par aucun des gouvernements suivants.
De retour aux affaires dans les gouvernements de Michel Rocard et d’Edith Cresson, puis à la tête du gouvernement, Pierre Bérégovoy poursuit une politique dont les orientations européennes et monétaires correspondaient au cap qui avait été fixé en 1983. Et je dois vous dire, pour être honnête, que j’ai eu l’occasion de formuler à cette époque plusieurs réserves ; et je pense en particulier à "la politique du ni-ni" ou au rythme de réduction, à mes yeux insuffisant, des dépenses publiques.
Cette tranche d’histoire économique de dix ans, allant de 1983 à 1993, marquée dans la plus grande partie de sa période par la personnalité de Pierre Bérégovoy, comment, avec du recul, la caractériser ?
D’abord sur le plan des idées économiques, cette période est celle des ruptures. Rupture avec la croyance dans les vertus de l’inflation, et dans celle des dévaluations régulières du franc. Rupture avec la diabolisation, par une partie de la classe politique, de l’économie de marché, avec une conception parfois archaïque de la vie économique internationale et du monde des affaires.
Cette période, c’est un peu celle de la réconciliation de l’opinion et des grandes forces politiques de droite comme de gauche avec quelques principes élémentaires de gestion des économies modernes, tels qu’ils étaient déjà admis dans la plupart des autres grands pays industrialisés. Feuilletez, pour vous en convaincre, les débats de l’Assemblée nationale de la fin des années 70 et comparez avec des discours dix ans plus tard, quel chemin parcouru ! Pierre Bérégovoy a grandement contribué à cette maturation.
D’aucuns feront observer cependant qu’au-delà de ces évidentes ruptures, cette "décennie Pierre Bérégovoy" est aussi celle des hésitations, dont le dogme du "ni-ni" est la meilleure illustration, et de son engagement socialiste, auquel il est toujours resté fidèle. Tant et si bien que certains se hasarderont à qualifier cette politique de socialisme réaliste, d’autres plus téméraires n’ont pas hésité à l’appeler le "Pinay de gauche", de "libéralisme entravé". Je vous laisse évidemment le soin de choisir votre expression préférée, me cantonnant quant à moi dans mon rôle d’économiste qui m’interdit de pénétrer sur ce terrain ô combien glissant.
Ce qui caractérise ensuite cette décennie Bérégovoy, c’est le choix des priorités. Car il est clair que le choix de la construction européenne a beaucoup pesé, et Jacques Delors ne me contredira pas, sur les fondements de la nouvelle politique économique. N’est-ce pas en grande partie le choix de l’Europe qui a interdit de s’éloigner de la politique de stabilité monétaire et de stabilité des prix ? C’est aussi le choix de l’Europe qui a rendu indispensable le retournement en moins de deux ans de la politique budgétaire. Le choix de cette priorité dans le contexte politique de l’époque n’était pas évident. Il s’est accompagné, semble-t-il, de bien des déchirements. Ce choix est désormais un acquis stable et durable de notre vie politique. Pierre Bérégovoy y a là encore beaucoup contribué.
Ce qui caractérise enfin cette période, et là l’observation est banale, c’est le contraste étonnant, au regard des espérances des uns et des prévisions des autres, entre les résultats économiques et les performances sociales. Une apparente contradiction qu’il faudra bien un jour expliquer et cela, d’ailleurs, va bien au-delà de la période considérée. Car une bonne économie va de pair avec une bonne situation sociale. Il faut rappeler tout de même qu’une économie qui fonctionne bien doit s’accompagner sur le long terme du plein-emploi. Or on a fini par s’habituer au fil des ans à des taux de sous-emploi durables et exceptionnellement élevés. Nous avons, progressivement, depuis bien longtemps, mis en place en France – et pas seulement en France – des dispositifs de blocage qui entravent le retour au plein emploi ; et je sais que cela a été un sujet de préoccupation pour Pierre Bérégovoy.
Pour en terminer sur une note personnelle, qu’il me soit permis d’évoquer ici mon passage à Bercy, à partir de 1993. Et je me contenterai de ne parler que du seul dossier où la continuité avec la politique économique antérieure a été parfaite, et où l’action du gouvernement auquel j’ai appartenu a complété l’oeuvre de Pierre Bérégovoy, je veux parler du dossier monétaire. Je me sens d’autant plus à l’aise pour en parler devant cet auditoire qu’en 1992, alors député d’opposition, j’avais publiquement apporté avec d’autres – je pense à Raymond Barre – mon appui à la politique de défense du franc. Cette politique de stabilité monétaire, nous l’avons poursuivie après mars 1993, et j’ai même eu le privilège de conduire la Banque de France jusqu’à l’indépendance. Cette réforme du statut de notre institut d’émission, Pierre Bérégovoy l’a-t-il voulue ? Je sais qu’il l’a sérieusement envisagée. Nous en avons souvent parlé en tête à tête. Et je peux dire aujourd’hui, sans trahir de secrets d’Etat, qu’il hésitait, lui l’homme d’Etat républicain et sans doute peut-être un peu jacobin, à faire perdre à l’Etat cette prérogative. Michel Sapin ne me contredira pas, il nous donnera son opinion. Mais son engagement européen le conduisait à admettre cette nécessité car la France devait appliquer le Traité de Maastricht. Encore l’acceptait-il sous une condition : que se mette en place une sorte de gouvernement économique européen, je crois que le mot est de lui, qui fasse contrepoids à la future Banque centrale européenne indépendante.
L’indépendance de la Banque de France, je l’ai donc fait adopter par le Parlement, dans le cadre d’ailleurs de débats politiques difficiles, beaucoup ici s’en souviennent. Je crois avoir ainsi contribué à parachever l’oeuvre monétaire européenne de Pierre Bérégovoy. Vous comprendrez, Mesdames et Messieurs, que je souhaite conclure sur cette évocation mes réflexions sur l’oeuvre d’un homme qui aimait la France et qui a aussi tant fait pour l’Europe.
Françoise Crouigneau Edmond Alphandéry, merci. Et merci surtout d’avoir rappelé cet élément de continuité, en dépit d’hésitations qui étaient assez compréhensibles et que Pierre Bérégovoy n’a pas été le seul d’ailleurs à partager, et que beaucoup ont réussi à surmonter grâce à vous notamment, grâce à Jean-Claude Trichet, grâce aussi peut-être à Michel Sapin, à qui je donne maintenant la parole.
Intervention de M. Michel Sapin, ancien Ministre de l’Economie et des Finances.
Merci, mesdames et messieurs, madame Bérégovoy, d’avoir invité le maire d’Argenton-sur-Creuse à participer à ce débat et à cette évocation d’un homme et d’une politique. J’ai abordé et préparé cette intervention en essayant de montrer avec d’autres que la personnalité, la politique et les débats qui ont entouré la politique menée par Pierre Bérégovoy restent aujourd’hui profondément d’actualité. S’il fallait s’en convaincre – et j’essaierai d’aborder cela sur des points très concrets –, la campagne électorale présidentielle que nous avons vécue l’année dernière, ou les débats que nous pouvons connaître encore aujourd’hui, par exemple sur la Sécurité Sociale ou l’emploi, montrent que tout cela reste au coeur du débat économique. Mais notre pays rencontre de telles difficultés dans le domaine économique, que nous ne sommes plus seulement dans l’économie, nous sommes profondément dans le débat politique.
Nous sommes toujours, en parlant de Pierre Bérégovoy, dans l’actualité. Même si je n’ai pas eu le plaisir et l’honneur de connaître Pierre Bérégovoy très longtemps – quand je dis le connaître...travailler avec lui, faire en sorte que du dialogue, de la discussion, de la confrontation puissent sortir un certain nombre de décisions nécessaires à la conduite de l’Etat – j’ai pu voir, et je crois que c’était une caractéristique profonde de l’homme tout au cours de sa vie, que Pierre Bérégovoy était un homme de convictions mais pas un homme de certitudes. Et que plus il avait douté, plus il s'était interrogé sur la décision qu’il convenait de prendre, plus il paraissait affirmer ce choix avec autorité, ce qu’on a souvent retenu de la personne et de son aspect extérieur. Cette autorité, cette conviction, elle était toujours le fruit d’une incertitude, d’un questionnement, d’un doute, que j’ai vu jusqu’au bout de son action en tant que Premier Ministre resurgir sur un certain nombre de grands choix et de grands débats.
Il y avait donc débat économique avec l’extérieur, il y avait aussi débat économique au sein de la pensée de Pierre Bérégovoy. Et je voudrais l’illustrer à propos de trois sujets qui sont, bien entendu, encore aujourd’hui d’actualité.
Premier sujet, la question monétaire, avec l’ensemble de ses aspects connexes, c'est-à-dire la politique du franc stable, la politique de construction européenne et de la monnaie unique, et l’indépendance de la Banque de France.
Pierre Bérégovoy a acquis, dans les années 1983-84, une conviction : celle de la nécessité de l’ouverture de la France. Et la politique qu’il a élaborée à l’époque, me semble-t-il, n’était pas seulement la correction de quelque chose qui aurait été fait avant (1981-82), c’était aussi la réponse à quelque chose de nouveau, à une situation en train de naître, qui s’affirmait avec d’autant plus de force, et qui était ce qu’on appelle aujourd’hui la globalisation, la mondialisation. Ce phénomène a débuté dans les années 81-82-83, pour s'affirmer avec une puissance considérable à partir des années 1984-85-86 et au-delà. 1992 fut le premier moment de l’affirmation de cette globalisation, dans le cadre d’une politique nationale et d’une politique européenne.
Et donc, je voudrais insister sur ce point, ce n’est pas un Pierre Bérégovoy corrigeant la copie de quelques prédécesseurs, ceci est en fait un élément accessoire, c’était Pierre Bérégovoy prenant conscience des enjeux du monde et essayant d’apporter et apportant la réponse adéquate à ces nouveaux enjeux : premièrement, la mondialisation étant là, on l’accepte, on ouvre, on organise, on encadre et, deuxièmement, on prend les moyens de faire face à cette mondialisation, en particulier par la politique de stabilité monétaire.
Je suis toujours souriant devant le débat en termes de "franc fort" ou "franc stable". En fait, à force d’avoir employé l’un ou l’autre terme, je me suis aperçu – et parfois il est bon d’avoir fait un peu de science des mots, d’analyse lexicologique – que la grande différence était la suivante : le terme de "franc fort" ou de "franc faible", c’est un terme de marché parce que, pour les marchés, ou bien ça monte ou bien ça baisse, sinon ça ne représente strictement aucun intérêt. Et c’est d’ailleurs la réalité des courbes, la lecture des tableaux que l’on peut voir sur tel ou tel écran. Le "franc stable", c’est une parole d’homme d’Etat et d’homme politique. Car l’Etat et la puissance publique sont là pour apporter de la stabilité, là où le mouvement naturel des choses – et je mettrai les marchés dans les choses – apporte naturellement de l’instabilité. Et Pierre Bérégovoy avait parfaitement compris cela.
Et c’est ainsi que, me semble-t-il, il a conçu la nécessité d’une politique de stabilité qui s’inscrive dans la construction européenne, car le seul outil qui permette de garantir cette stabilité n’est plus la monnaie française, même si on a corrigé les choses de manière à ce qu’elle tienne le coup, mais c'est une monnaie émanation d’une puissance publique supérieure en termes géographiques, en l’occurrence la monnaie européenne. La monnaie unique était pour lui, de même que l’indépendance de la Banque de France, non pas un objectif en soi mais un outil pour apporter plus de stabilité dans un monde qui apparaissait plus agité. Et c’est la raison pour laquelle, sur la monnaie unique, sur laquelle – beaucoup ici sont mieux placés que moi pour le savoir – il a pu avoir des doutes, ces doutes constructifs dont je parlais au départ, puis la conviction ferme et la décision pour aboutir, il avait une vision pragmatique, qui est je crois le propre de son caractère.
Même chose sur l’indépendance de la Banque de France, qui n’était pas en soi un objectif, parce que dans telle ou telle conception des choses cela apparaîtrait idéologiquement nécessaire, non, c’était simplement un élément de la construction européenne, c’était une adaptation de la France à ce processus nécessaire de la construction européenne et de la construction de la monnaie unique.
Tout cela, que je viens de décrire le plus rapidement possible alors que c'est bien plus compliqué, c’est encore le débat qu’on voit resurgir aujourd’hui. On l’a vu resurgir il y a quelques semaines au sein d’un parti que j’aime bien, on l’a vu resurgir dans le débat politique national il y a quelques mois – moins en ce moment car il resurgit plutôt quand les taux d’intérêt sont hauts que lorsqu'ils sont bas –mais c’est une vision purement conjoncturelle des choses.
Deuxième exemple que je voudrais prendre. Car tout cela, qu’on caractérise comme étant la politique de Pierre Bérégovoy – la désinflation compétitive, la stabilité monétaire, la rigueur budgétaire –, tout cela n’était pas, dans son esprit, là encore, un objectif en soi. Il y avait des objectifs supérieurs et, en particulier, la question de l’emploi. Et là, Pierre Bérégovoy, je l’ai vécu très fortement dans les années 1992-93, se posait cette question, qui reste encore aujourd’hui posée : l’emploi est-il seulement la résultante d’une croissance meilleure ou supérieure que l’on aura acquise grâce à une bonne politique économique? Ou l’emploi est-il aussi le produit d’un certain nombre de réformes de structure, d’adaptation de notre outil industriel, d’adaptation du temps de travail, d’adaptation de la vie de chacun d’entre nous au travail, et de ce partage entre la formation, le travail, le loisir ? Et il avait là-dessus, je crois, au fur et à mesure que son expérience augmentait, de plus en plus d’interrogations, pensant effectivement avec raison qu’il ne suffisait pas de retrouver la croissance ni de rechercher les meilleurs outils de politique économique favorisant la croissance, pour obtenir en matière d’emploi les meilleurs résultats. Et nous en sommes encore aujourd’hui, en France et dans le reste de l'Europe – et Jacques Delors, dans ce domaine, avait fait des propositions très importantes qui restent encore sur la table –, à rechercher des moyens de développer l'emploi autrement que par la seule croissance.
Troisième domaine que j’aborderai très rapidement pour terminer parce qu’il y tenait par-dessus tout : celui de la solidarité, celui de la Sécurité Sociale. Nul ne doit oublier qu’il était ministre de la Sécurité Sociale avant d’être ministre de l’Economie et des Finances. Nul ne doit oublier qu’il avait cette obsession, peut-être aussi cette obsession de syndicaliste, d’un nécessaire équilibre des comptes pour préserver un outil qu’il considérait comme un acquis décisif de la culture française, obtenu non pas dans la facilité mais souvent dans la difficulté et dans le combat. Et il tenait par-dessus tout à préserver cela ; et les derniers mois de son travail comme Premier Ministre ont beaucoup tourné autour des moyens qu’il fallait adopter pour pérenniser, par la réforme, notre Sécurité Sociale et du système de solidarité à la française. Tout cela n’est-il pas encore aujourd’hui au coeur du débat entre la majorité et l'opposition, ou entre différentes parties du corps social, les unes cherchant à défendre un certain nombre d’intérêts éventuellement légitimes, et d’autres l’intérêt général?
Voilà ce que je voulais dire en quelques mots sur cette préoccupation. Pierre Bérégovoy était un homme profondément humain, c’est-à-dire qu'il avait en lui-même la qualité et la volonté de débattre, aussi bien avec ses collaborateurs qu'avec ses ministres. Et s'il le faisait, c'est qu'il savait que le bon choix ne sortait pas de je ne sais trop quelle récitation, de je ne sais trop quel catéchisme, mais de la confrontation, du débat, et de la décision et de la rectitude dans l’application de cette décision. Et c’est en tous cas ce que, pour ma part et, je crois, pour celle de la plupart des "jeunes" qui ont travaillé avec lui, ce que j’ai retenu comme principal enseignement. Merci.
Françoise Crouigneau Michel Sapin, merci. C’est vrai qu’on a encore aujourd’hui besoin d’hommes de convictions ayant suffisamment de pragmatisme et d’ouverture au débat pour faire avancer l’économie française et des sujets qui sont extrêmement forts. Je vous rappelle, je ne le dirai pas mot à mot, que Pierre Bérégovoy disait qu’il fallait réduire certains acquis sociaux pour mieux en sauvegarder l’essentiel. Et, là aussi, nous sommes au coeur du débat et de la polémique actuelle. Je vais maintenant passer la parole à Jean-Claude Trichet. Cela dit, je ne suis pas tout-à-fait d’accord avec vous parce que je pense que le Gouverneur de la Banque centrale n’est pas mécontent quand le franc s’apprécie. Avoir un franc stable est une chose intéressante, avoir un franc qui s’apprécie lui offre des marges de manoeuvre qui lui permettent peut-être d’avoir...
Jean-Claude Trichet – Vous n’arriverez pas, Madame, à mettre une feuille de papier à cigarettes entre ce que vient de dire M. Sapin et ce que pense, je crois, la Banque de France...
Intervention de M. Jean-Claude Trichet, Gouverneur de la Banque de France
Madame, Messieurs les Premiers Ministres, Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,
Je voudrais d’abord vous dire que je suis ému, comme tous les orateurs précédents, de prendre la parole. J’ai bien connu M. Bérégovoy pendant une partie de ma vie et j’ai vu un homme d’Etat et un homme d’Etat courageux. J’ai vu aussi, comme le disaient M. Michel Sapin à l’instant et M. Alphandéry, j’ai vu un homme aussi très humain, très sensible, très délicat et je crois que c’est la raison pour laquelle il a créé autour de lui autant d’amitié.
Quatre souvenirs très forts me reviennent. Lors du premier contact que j'eus avec lui lorsqu'il fut nommé ministre des Finances – j’étais alors directeur du Trésor, nommé par le gouvernement précédent –, il m’a dit : ® la tradition républicaine, dans notre pays, est que l'administration soit neutre politiquement et qu’elle soit loyale. Puis-je compter sur la loyauté et la neutralité de mon Administration?¯ . Et je lui ai répondu : ® C’est la tradition républicaine française, c’est celle que le Conseil d’Etat s’attache à préserver¯ .
Je parle devant le Chancelier de l’Echiquier, je crois lui avoir dit que c’est la tradition britannique aussi, et que la Grande-Bretagne et la France partagent cette très grande tradition, républicaine pour la France, monarchique à l’évidence pour la Grande-Bretagne, de neutralité administrative. Et je lui ai donc garanti la loyauté de son administration et lui ai demandé si, en retour, il entendait lui-même que son administration lui dise tout ce qu’elle pensait devoir lui dire, sans autocensure, par nécessité encore une fois de dire ce qu’elle pensait être la vérité, tout en sachant que toute vérité pouvait apparaître comme n’étant pas très bonne à dire aux yeux du ministre responsable. Et il m’a dit : "Naturellement, vous direz toujours, votre administration dira toujours ce qu’elle pense".
Et c’est sur cet échange que s’est construite une relation que je crois avoir été en effet très forte, comme certains des orateurs l’ont souligné, et qui est d’ailleurs dans la tradition de notre pays. Je lui serai toujours reconnaissant d’avoir laissé son administration lui dire ce qu’elle pensait, de même qu’il allait de soi que ses décisions étaient exécutées avec autant d’efficacité que possible. Je dois dire qu’il avait réussi à nouer avec ses directeurs d’administration centrale – j’apporte mon témoignage mais beaucoup d’autres pourraient apporter le leur – une relation qui était extrêmement forte, extrêmement confiante, extrêmement claire. Et aussi, je le dis devant Olivier Rousselle et Hervé Hannoun, son directeur de Cabinet, toute l’équipe avait un niveau de relation qui me paraît tout à fait exceptionnel et probablement entièrement dû au caractère même de Pierre Bérégovoy.
Mon deuxième souvenir est au coeur du sujet que vous nous avez proposé, Madame : c’est évidemment son action sur le plan monétaire. Cette action fut extrêmement claire et déterminée. Comme le disaient Michel Sapin et Edmond Alphandéry, chacun à leur manière, qui furent l’un et l’autre responsables de la politique monétaire de notre pays après lui, il n’était pas exempt de méditations, de réflexions stratégiques, de prises en compte de l’ensemble des arguments qui pouvaient être mis en avant par les uns et par les autres ; ceci est évidemment absolument nécessaire, me semble-t-il, pour un décideur, pour un homme d’Etat. Mais, en même temps, une fois que sa ligne était choisie, il était d’une assez formidable efficacité pour l’expliquer. Je me souviens qu'à de nombreuses reprises – je pense qu’Hervé Hannoun doit avoir le même souvenir que moi – il revenait de tournée en France en disant : "Voilà les arguments que j’ai utilisés pour expliquer la politique monétaire et ils ont porté, ils ont été reconnus comme étant pertinents, j’ai fait applaudir la politique monétaire".
Tout reposait et tout repose d’ailleurs encore aujourd’hui dans ce domaine sur un coeur de raisonnement, dont il a été l’auteur, et qui consiste à penser – et ceci en effet paraît vrai à beaucoup d’entre nous – qu’une ligne de sagesse monétaire et la crédibilité dans la monnaie qu'elle apporte, permettent en fin de compte d’offrir à l’économie le meilleur des soutiens possibles. Il n’y a pas de doute sur cet objectif. Et si certains, parfois, ont mis en avant le fait que l’on pouvait avoir des doutes sur le point de savoir si cette politique monétaire avait la meilleure efficacité possible du point de vue de la croissance et de la création d’emplois, je dois dire que j’ai été moi-même profondément réconforté en comparant les créations annuelles d’emplois pendant la période dite d’instabilité monétaire à celles de la période dite de stabilité monétaire, pour voir que nous avions créé annuellement beaucoup plus d’emplois pendant la période de stabilité monétaire que pendant la période d’instabilité monétaire. Le coeur de ce raisonnement dit de "désinflation compétitive" est donc avéré par les chiffres. Il n’en reste pas moins qu’il n’y a pas dans l’économie que la politique monétaire, fort heureusement. Il y a aussi la politique budgétaire, il y a l’ensemble des stratégies, des réformes structurelles qui peuvent permettre à une économie d’être plus ou moins active, plus ou moins en croissance et plus ou moins créatrice d’emplois. Ceci vient d’être dit par MM. Alphandéry et Sapin, je partage entièrement leur sentiment et je note, avec une très profonde satisfaction, le consensus – et j’y reviendrai – sur la politique monétaire qui a crû de manière considérable au cours de la période que nous passons sous revue.
Le troisième souvenir qui me vient rejoint celui de M. Utsumi. Je ne vais pas m’étendre sur ce point ; Pierre Bérégovoy, probablement parce qu’il avait ces qualités humaines qui ont été mentionnées par M. Berrada, par M. Utsumi, par M. Lawson et par beaucoup d’autres, avait un réseau d’amitiés internationales exceptionnel qu'il mettait au service de la politique économique de notre pays, notamment dans le cadre du G7. Je pense en effet comme M. Utsumi – qui est d’ailleurs meilleur témoin que moi en la matière – qu’il fallait de l’audace pour inviter à Bercy les ministres des Finances et les Gouverneurs du G7, avec un sujet horriblement difficile et, franchement, en ne sachant pas du tout à l’avance si ce sujet pouvait réellement déboucher. Il fallait également beaucoup de dextérité pour que cette réunion se transformât, comme vous l’avez souligné, cher Makoto (Utsumi), en un succès et en un des grands succès que nous avons pu observer sur le plan de la coopération internationale au cours de ces dernières années. Je revois encore le ministre Pierre Bérégovoy donner la parole aux uns et aux autres à Bercy, avec exactement le doigté et la dextérité qui ont été soulignés il y a un instant cet après-midi.
Un dernier souvenir me revient, qui est celui de l’Europe et de la participation du ministre français de l’Economie et des Finances Pierre Bérégovoy à la construction européenne. C’est un fait qu’il a lancé le concept de gouvernement économique et que, si le Traité de Maastricht comporte un certain nombre de dispositions qui sont particulièrement importantes aujourd’hui et qui apparaissent même peut-être comme étant au coeur de la question économique européenne, c’est parce qu’il avait donné des orientations et des instructions qui étaient très fortes en ce sens, alors même que beaucoup de nos partenaires paraissaient n’y être pas aussi sensibles. Le coeur du raisonnement était – et l'on rejoint d'ailleurs des propos tenus pendant le déjeuner avec le Premier Ministre Michel Rocard et le Chancelier de l’Echiquier – qu'à partir du moment où nous avions une monnaie unique, nous devions avoir une bonne coordination, mieux, une très bonne coopération au niveau des politiques budgétaires, et peut-être même également au niveau des autres instruments de politique économique, parce que sinon, le "policy mix", le mélange, le dosage des politiques économiques – selon la formule de Michel Sapin – au sein de l’Europe ne serait pas organisé ; or, il était impensable de laisser au hasard, dans la future Union européenne, le dosage des politiques économiques, et c’est la raison pour laquelle le Traité de Maastricht comporte l’ensemble de ces dispositions éventuellement contraignantes, prévoyant le cas échéant des sanctions contre ceux qui poseraient des problèmes du point de vue de la coordination des politiques budgétaires. Ceci est, je crois, un point absolument majeur et, le pacte de stabilité qui fait aujourd’hui l’objet d’un consensus entre M. Arthuis le ministre français des Finances, M. Waigel le ministre allemand des Finances et, je dois le dire, tous leurs autres collègues, cette idée du pacte de stabilité est dans la continuité directe du gouvernement économique et peut prendre appui, peut s’ancrer dans les dispositions du Traité qui ont prévu cette nécessaire coordination ainsi que les instruments appropriés, le cas échéant, pour s’assurer qu’elle est effectivement opérationnelle.
Voilà les souvenirs qui me venaient. Dans tous les cas, naturellement, ce sont des concepts que l’on manie, ce sont des idées très fortes, ce sont des lignes stratégiques, des lignes directrices : le franc stable, le franc fort, je vous avoue que pour moi ces termes sont synonymes ; franc fort, franc stable, franc solide, cela veut dire simplement un franc en qui notre propre peuple et les investisseurs nationaux et internationaux peuvent avoir confiance. S’ils ont confiance, alors nous avons le meilleur instrument possible au service de notre pays.
Mais, si vous le voulez bien, je voudrais à la lumière du témoignage de l’action de Pierre Bérégovoy, poursuivre par quelques réflexions sur le franc et sur la Banque de France, puisque vous m’y avez invité, Madame.
La politique monétaire française de stabilité et de crédibilité est issue d’un consensus multipartisan, et je crois que la présence de M. Sapin et de M. Alphandéry le prouve. Et si je remonte plus loin – M. Delors me le permettra – le témoin de la politique monétaire a été passé par M. Delors à M. Bérégovoy, par M. Bérégovoy à M. Balladur, par M. Balladur à nouveau à M. Bérégovoy, et ensuite à ceux qui sont autour de cette table. Et je trouve que c’est quand même assez remarquable que ce consensus ait pu unir de facto, dans la conduite de la politique monétaire, les grandes sensibilités politiques de notre pays. Comment ne pas voir d’ailleurs que ceci correspond probablement à un axe stratégique encore plus profondément ancré politiquement puisque, au-delà même des ministres des Finances que je viens de citer, la même ligne stratégique était évidemment assumée par François Mitterrand, par ses Premiers Ministres Michel Rocard et Edith Cresson pour la sensibilité socialiste, par MM. Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre pour la sensibilité libérale, et enfin par Jacques Chirac, Edouard Balladur et Alain Juppé.
Cette convergence de la stratégie monétaire, alors même que notre démocratie est restée extraordinairement active dans tous les autres domaines – ainsi que les ministres l’ont rappelé – me semble très importante. Je pourrais remonter plus haut et je recommande la relecture des Mémoires d’espoir du Général de Gaulle qui lui, d’ailleurs, ne balançait pas entre "franc fort" et "franc stable" mais devait écrire à peu près : "J’ai voulu que le franc fût immuable". Ce qui montre que cette idée stratégique est forte et consensuelle. C’est ce même consensus de facto qui je crois a conduit à confier, au nom d’un consensus multipartisan, à la Banque de France, au Conseil de la politique monétaire, la garde de la monnaie. Et, cette garde de la monnaie, la Banque de France doit l’assurer pour le compte de tous les Français dans le cadre de ce consensus qui unit les grandes sensibilités politiques de notre pays. Je dois vous dire que ce témoin, qui est passé par les mains de Pierre Bérégovoy et qui est arrivé dans les nôtres, nous sommes conscients que c’est une immense responsabilité et que cette responsabilité comporte des devoirs très lourds : devoir de sagesse, devoir de vigilance et aussi devoir d’explication et de communication dans une grande démocratie d’opinion comme la nôtre.
Je voudrais confirmer ce que j’ai observé moi-même, à savoir que – et ceci a été dit par Michel Sapin –, si la sensibilité socialiste a peut-être été la dernière à se convertir à l’indépendance de la Banque de France alors qu’elle avait, on l’a vu et avec quelle force, voulu la stabilité du franc, j’ai été témoin du moment où le ministre Pierre Bérégovoy a changé sa ligne, au nom d’un argument européen qui venait renforcer tous les autres. Je me souviens de l’émotion qu’il y a eu au sein des partenaires européens lorsque le ministre français a dit : ® J’ai bien réfléchi, finalement je considère qu’il est approprié que notre pays puisse accepter l’indépendance de la Banque de France d’abord, l’indépendance de la Banque centrale européenne ensuite¯ . Je pense que, au niveau des ministres des Finances, ceci fut un très grand moment, un moment assez bouleversant et qui fut certainement décisif pour que puisse ensuite progresser le cheminement vers le Traité de Maastricht, Traité dont je vous rappelle qu’il fut, pour pouvoir être constitutionnel en France, précédé d’une modification multipartisane de la Constitution de la Vème République, puis voté par notre peuple, et qu’il comportait en effet l’indépendance de la Banque de France d’abord puis l’indépendance de la Banque centrale européenne.
Voilà ce que je voulais rappeler, et si vous le permettez, dire simplement en conclusion que Pierre Bérégovoy aimait la France, et que cette dernière a eu la chance d'avoir un homme d'Etat tel que lui aux affaires.
Françoise Crouigneau Jean-Claude Trichet merci. Effectivement, Pierre Bérégovoy était un homme de convictions mais, après vous avoir entendu tous les trois, chacun à votre façon, on sent des hommes de convictions qui ont aussi la passion de convaincre.
Bien, ce que j’aimerais maintenant, c’est ouvrir le dialogue avec la salle. Simplement, je signale que Nigel Lawson nous a fait le plaisir de rester parmi nous et pourra nous éclairer sur la période un peu exceptionnelle qu’il a connue comme Chancelier de l’Echiquier, et sur les difficultés qu’avait Madame Thatcher à envisager une Grande-Bretagne européenne. Et après ce débat, Jacques Delors conclura cette journée à la mémoire de Pierre Bérégovoy. Y-a-t-il une première question dans la salle ?
Intervenant : Reynold Riemer, je suis membre du conseil d'administration de la Chambre de commerce américaine en France. J'ai été très honoré de pouvoir assister à cette séance et très ému par les témoignages des personnalités très éminentes que j’ai pu entendre. J'ose à peine ajouter un mot à tout ce qui a été dit par les Premiers Ministres, MM. les ministres et tous ceux présents. Je connaissais bien l’économie française et les systèmes économiques français des années 70, quand j’étais adjoint au conseiller financier à l’Ambassade des Etats-Unis. J’ai quitté le pays pour revenir en 1987...
Françoise Crouigneau Et vous n’avez plus rien reconnu.
Reynold Riemer Oui, exactement. Le climat des affaires avait totalement changé. Je l'avais remarqué à travers ma participation à la Chambre de commerce et aussi parce que mon métier consiste à aider des entreprises étrangères à s’établir en France, notamment par la croissance externe. Je me rends compte à quel point on doit remercier M. Bérégovoy pour ce changement. Comme Jean-Daniel Tordjman le sait, notre Chambre avait fait réaliser un sondage auprès des hommes d’affaires américains en France qui a montré à quel point ils considéraient la France comme un pays d’accueil chaleureux dans tous les sens du terme. Quand j'étais au ministère, après avoir quitté la France, j’ai appris quelle estime mes patrons – M. Schultz au ministère des Affaires Etrangères, M. Baker et d’autres –portaient au tout nouveau ministre des Finances M. Bérégovoy, au milieu des années 80. Ce que par contre je ne savais pas jusqu’à aujourd’hui – je l’ai appris de l’un de ses anciens collaborateurs à midi –, c’était à quel point l’appui moral, la compréhension de la part de nos leaders américains, de la part de la presse américaine, ont renforcé M. Bérégovoy dans les efforts qu’il a faits et que vous avez tous décrits aujourd’hui. De cela, je ne peux pas ne pas être très fier et j’insiste pour le dire aujourd’hui. Merci beaucoup.
Françoise Crouigneau Peut-être avant de passer la parole à quelqu’un dans la salle, j’aimerais rebondir sur ce que vous venez d’indiquer pour me tourner vers Jean-Claude Trichet, qui revient de Washington où il a assisté à un G7, pour lui demander s'il sent maintenant une plus grande crédibilité sur la création de la monnaie unique, qui effectivement était dans l’esprit de Pierre Bérégovoy, mais qui a mis du temps à s’installer dans celui des milieux financiers anglo-saxons. Je ne sais pas si Nigel Lawson veut également répondre à cette question : sent-il quelque chose de plus crédible dans les milieux financiers britanniques ?
Jean-Claude Trichet Je dois pouvoir, simplement d’un mot, vous dire qu’effectivement il me semble que, vue des Etats-Unis – et je parle sous le contrôle des Américains qui sont dans cette salle – et peut-être d’une manière plus générale, vue du reste du monde non européen, la crédibilité de la marche vers la monnaie unique s’est considérablement renforcée au cours de la période récente. Je crois que c’est dû à un certain nombre de facteurs, comme le succès du Sommet de Cannes, le succès du Sommet de Madrid, la très bonne réunion qui s’est tenue à Vérone tout récemment au niveau des ministres des Finances et des Gouverneurs. C’est dû je crois aussi à ce qui apparaît comme étant une très grande détermination, au niveau des principaux leaders européens, et je ne peux pas ne pas mentionner la détermination du Président Jacques Chirac et celle du Chancelier Helmut Kohl et de beaucoup d’autres en Europe. Je crois enfin que c’est dû aussi à des progrès visibles par les marchés et qui rendent la convergence – et notamment la convergence monétaire – très crédible. Et donc cet ensemble de données, à la fois politiques, économiques et de marché, vont dans le sens d’une reconnaissance de la marche en avant comme étant beaucoup plus crédible encore aujourd’hui qu’elle ne pouvait l’être il y a six ou huit mois.
Françoise Crouigneau Nigel Lawson, partagez-vous cette analyse? Et pensez-vous que la monnaie unique sera faite en temps et en heure et avec quels Etats?
Nigel Lawson Peut-être que cela sera possible, peut-être pas. C'est une histoire de cinq ans, je pense. Mais d’autres questions sont beaucoup plus importantes. Sera-t-il possible de faire coexister en Europe des pays utilisant la monnaie unique et les autres? Je suis sûr que cela est économiquement impossible.
Françoise Crouigneau Vous voyez des in, des near-in et des out.
Nigel Lawson C’est inévitable oui. Il faut maîtriser cette situation difficile, sans rupture européenne, c’est très important. Deuxièmement, quelles sont les conditions politiques et institutionnelles nécessaires pour faire le succès de la monnaie unique? Quelle sera la constitution de l’Europe de l’avenir? Voilà les questions qui se posent et dont j’attends la réponse.
Françoise Crouigneau Comme j’apprends qu’Edmond Alphandéry va être obligé de nous quitter rapidement, j’aimerais bien lui poser une question qui m’a été posée à moi-même par une délégation de fonctionnaires et d’économistes américains de passage à Paris. Ils avaient passé une dizaine de jours en Europe et commençaient à être convaincus que la monnaie unique allait se faire, ce dont ils étaient eux-mêmes assez étonnés. Mais certains posaient la question : au bout du compte, à quoi cela va-t-il servir aux entreprises?
Edmond Alphandéry Je crois que la meilleure réponse qu’on peut apporter à cette question, c’est tout simplement de s’interroger a contrario sur ce que serait la vie des entreprises américaines s’il y avait une monnaie différente dans chacun des Etats et s’il y avait des parités monétaires qui fluctuaient au gré des marchés dans chacun des Etats américains. Il est évident que ce serait une régression formidable dans l’économie américaine. Or, en Europe, le fait d’avoir une monnaie unique est un formidable moyen pour réduire les coûts de transaction, c’est un accompagnement indispensable à la création et à l'aboutissement du grand marché intérieur. Je ne parle pas des conséquences au niveau des politiques macro-économiques, ou même simplement politique.
Françoise Crouigneau Y-a-t-il d’autres questions dans la salle?
J’aimerais poser une question à Michel Sapin, il n’y a aucune raison pour qu’il échappe au jeu des questions-réponses, puisqu'il est maintenant dans un rôle d’observateur extérieur : l’évolution de la Banque de France et sa politique monétaire vous semblent-elles totalement satisfaisantes?
Michel Sapin Je vous répondrai de deux phrases. La première c’est que je n’ai pas eu le sentiment d’une évolution.
Françoise Crouigneau Le regrettez-vous ?
Michel Sapin Non, pas du tout, au contraire. Je n’ai pas eu le sentiment d’une évolution et j’irai plus loin, je n’ai pas eu le sentiment d’une évolution de la politique monétaire de la France. Et donc, le témoin dont parlait Jean-Claude Trichet est effectivement le même entre des mains différentes, mais la course est également aussi la même. La deuxième chose, c’est que je ne suis pas simplement un observateur...
Françoise Crouigneau Vous êtes un acteur de la vie politique...
Michel Sapin Non, non... Je ne veux pas parler de cela. Je suis le maire d’une commune très endettée et j’ai constaté que depuis quelques mois, il était plus facile de renégocier sa dette. Donc, les taux vont plutôt dans le bon sens.
Françoise Crouigneau Puis-je vous poser une dernière question, Jean-Claude Trichet, et vous demander si le mouvement de baisse des taux d'aujourd’hui est de même nature que celui de la Bundesbank l’an dernier, c’est-à-dire un mouvement en deux temps ou par escalier, qui nous ouvrirait les perspectives d’autres baisses de taux ultérieures?
Michel Sapin Le maire écoute !
Jean-Claude Trichet J’ai envie de rappeler, si je le peux, comment M. Greenspan avait répondu à une question de ce genre. Il avait répondu très longuement et puis le sénateur qui l’interrogeait lui a dit : ® Si je comprends bien, M. le Président, ça veut dire que les taux vont donc baisser¯ . Et Greenspan lui a répondu : ® M. le sénateur, si vous pensez avoir compris ce que je viens de vous dire, c’est que j’ai dû commettre une erreur quelque part¯ .
Françoise Crouigneau Bien je crois que nous allons clore ce débat, en remerciant les participants de s’être prêtés à ce jeu des questions-réponses, au travers desquelles on sentait bien tout de même l’esprit de Pierre Bérégovoy passer. Et maintenant je vais donner la parole à Jacques Delors qui va clore cette journée.
Intervention de M. Jacques Delors, ancien Président de la Commission des Communautés européennes
Chère Gilberte Bérégovoy, Messieurs les Ministres, Mesdames, Messieurs,
Je ne vais pas vous proposer une conclusion au sens propre du terme, pour deux raisons : la première, c’est que la richesse des contributions se suffit à elle-même et la seconde, c’est que ce ne serait pas très correct de ma part de relancer une polémique alors que personne ne pourra me répondre, tout au moins pas aujourd’hui. Pas davantage, et je voudrais le souligner, je ne reparlerai de l’ascension sociale exceptionnelle de Pierre Bérégovoy, encore que pour d’autres personnes dont le parcours a été moins difficile, on en dise davantage. Je ne dirai pas non plus tout ce que représentait pour Pierre Bérégovoy la fidélité à ses convictions, à sa famille, à ses amis, qui d’ailleurs le lui rendaient bien.
Non, je voudrais essayer de retracer ses convictions politiques, et de politique économique et sociale, à travers sa personne telle qu’elle s’est construite. Car il s’agit pour moi de reconstituer les éléments essentiels de sa doctrine, construite je le répète à travers sa vie. Car, il le disait bien volontiers, une personne se construit au contact des autres et à l’épreuve des faits. Le bon sens était inné chez lui et j’en ai été témoin pendant quarante ans, et le pragmatisme lui a été dicté précisément par l’épreuve des faits auxquels il a été confronté, parce qu’il était dans un courant de pensée où la plus grande place était pour les confrontations théoriques et idéologiques, et c’est à travers cela qu’il a pu devenir l’homme d’Etat pragmatique que, pendant toute cette journée, des personnalités se sont attachées à illustrer.
Comment s’est-il construit pour en arriver à ce magnifique parcours? Je voudrais vous le proposer à travers le militant et le patriote tout d’abord, l’homme de la rigueur – mais de la rigueur au service d’une certaine idée de la France – ensuite, et enfin d’un homme qui a toujours affirmé avec éclat, et sans doute avec beaucoup plus de succès que d’autres et notamment que moi, la primauté du politique.
Le militant et le patriote tout d’abord. Sans m’attarder sur son parcours, celui-ci commence par la Résistance et le mène au syndicalisme. La Résistance, école de courage : en 1944, il entre dans les F.F.I., après des actions de Résistance dès 1943. Et dans le syndicalisme il est non seulement au contact de réalités sociales que par sa condition même il connaissait, mais il est aussi dans une école de citoyenneté. Après un passage à la C.G.T. – mais la C.G.T., comme vous le savez, connaît une scission très importante en 1947 –, il rejoint les rangs de Force Ouvrière. Et ensuite, il ira du syndicalisme à la politique.
C’était un itinéraire logique quand il vous l’expliquait. Il pensait que c'était seulement par la politique qu'il pourrait essayer de changer le monde. Il le fit d’abord au sein de la SFIO, dans la minorité, puis au Parti Socialiste autonome et enfin au Parti Socialiste unifié.
Mais si on veut comprendre sa pensée, comment elle s’est formée, il faut voir que pendant cette période il a été tout d’abord à l’école du mendésisme et qu’il en a gardé, me semble-t-il, trois traits essentiels : la croyance dans les possibilités de la France – j’y reviendrai à propos des interrogations qu’il a eut en 1983 –, la conscience des voies du progrès par la réforme, et enfin le lien nécessaire entre rigueur économique et progrès social. Ces trois éléments furent conservés, lorsqu’il entra ensuite au Parti Socialiste, en tant que proche collaborateur de François Mitterrand. Et d’ailleurs, dans ce compagnonnage avec Pierre Mendès-France, il a retrouvé ce qu’il appelait lui-même le modèle de l’homme d’Etat républicain : le souci de l’intérêt général et de l’efficacité au service du bien commun, un rapport nécessaire à l’opinion publique, une conscience aiguë de l’évolution moderne du rapport entre pouvoir législatif et pouvoir exécutif.
Donc cette première partie du parcours – je reviendrai à propos de la politique sur celle qui concerne sa collaboration avec François Mitterrand – permet déjà de voir quelles étaient les assises de sa pensée. Et on connaît également les positions très fortes de Pierre Mendès-France sur la monnaie et on aurait tort de croire que c’est en 1983 que Pierre Bérégovoy a découvert la monnaie. Je reprendrai là une thèse de Pierre Mendès-France selon laquelle, je cite, ® la régulation de la croissance à court et à moyen terme est réalisée par la monnaie, qui permet d’ajuster régulièrement l’offre et la demande, le niveau des salaires et des prix¯ . Cette thèse, était peu partagée, il faut bien le dire, à gauche dans les années 50 à 70. On connaît aussi les conceptions de Pierre Mendès-France sur le système monétaire international, et là non plus, il ne faut pas être surpris que, lorsqu’il a assumé les responsabilités de ministre des Finances, il ait été de plus en plus passionné par les relations économiques et monétaires internationales, ce dont d’éminentes personnalités étrangères ont très bien parlé.
Le serviteur de l’Etat aussi : je retiendrai son rôle interne et externe comme Secrétaire Général de la Présidence de la République. Je dis bien action intérieure mais aussi action extérieure. Il ne faut pas oublier qu’il n’y avait pas eu d’alternance en France depuis de nombreuses années et que rares étaient les hommes d’expérience qui connaissaient les rouages du pouvoir et savaient comment s’en servir ; et, en tant que serviteur de l’Etat, je retiendrai aussi, lorsqu’il devint Premier Ministre et sachant que le temps lui était compté d’ici aux élections législatives de mars 1993, son angoisse de redonner prestige et dignité à la fonction gouvernementale.
Et, pour faire le tour de Pierre Bérégovoy, comme militant et patriote, je pense qu'il faut souligner – ce qui n'apparaît pas suffisamment clairement dans la bibliographie en cours, La Guerre des deux roses, Le tournant de 1983 et d'autres – que Pierre Bérégovoy, comme Pierre Mendès-France et François Mitterrand, croyait en la France, avec lucidité et conscience des réformes à entreprendre. Il connaissait l’importance de la monnaie ; c’est donc sous un autre angle qu’il faut voir son interrogation de mars 1983, sur le maintien ou non du franc français dans le Système Monétaire Européen.
Il se posait la question suivante, qui pour lui ne remettait en cause ni son patriotisme, ni sa croyance en la France : n’existait-il pas une autre voie, marquée tout autant du sceau de l’effort et qui aurait permis à la France de s’en sortir, de s’adapter à la nouvelle donne mondiale? A la fin, il accepta, il consentit même au tournant qui fut pris, mais je crois qu’il le fit, pas simplement en considérant la construction européenne comme une contrainte, mais en considérant aussi l’Europe comme un projet politique et en n’oubliant pas le second terme. Car, on entend trop souvent nos hommes politiques, en France et ailleurs, utiliser uniquement l’Europe comme contrainte pour faire accepter des mesures qu’ils jugent impopulaires. Et cette Europe comme projet politique, il en parlait souvent et j’en reparlerai un court instant en parlant de sa contribution à la rédaction du Traité dit de Maastricht.
En second lieu, Pierre Bérégovoy était l’homme de la rigueur mais au service d’une idée de la France. Les désordres causés par l’inflation, il les comprenait : pas uniquement au niveau de ceux causés aux différents acteurs économiques, pas simplement à cause des erreurs que l’on commettait en matière de stratégie économique, de calcul économique, à cause de l’inflation, pas simplement à cause des facilités sans lendemains, mais aussi parce que, très proche de ceux qui avaient peu pour vivre, il savait que l’inflation, en dépit de règles d’indexation, frappait également les plus démunis. Donc, non seulement il comprenait tous les aspects de ce désordre qu'est l’inflation, mais il savait l’expliquer, inlassablement, avec des mots simples, avec bon sens.
Dans cette rigueur au service d’une idée de la France, il était très attaché à redéfinir le rôle de l’Etat. Il n’aimait pas les formules employées par les uns et les autres, il ne se reconnaissait pas dans ceux qui étaient nostalgiques d’un Etat interventionniste à l’excès, ni non plus dans ceux qui parlaient d’Etat modeste : son discours du 8 avril 1992, lorsqu’il présenta son gouvernement, le montre, car il a affirmé avec force – et je ne cite que cette phrase – que ® la France ne peut se permettre de vivre avec un Etat faible¯ . Et je suis conscient que si le temps lui en avait été laissé, il aurait largement contribué à une redéfinition d’un Etat plus musclé, ayant moins de graisse mais, au nom de la primauté du politique, assumant pleinement son rôle.
Il savait – et souvent sa participation aux arbitrages politiques au sein du gouvernement le montrait – que l’économie et les acteurs économiques avaient besoin de stabilité et de visibilité. D’où son refus, son agacement devant les coups de pouce perpétuels que lui proposait tel ou tel ministre ; là, le bon sens rejoignait, me semble-t-il, ce qu’il y a de meilleur dans la compréhension de ce que peut être une politique économique de l’Etat pour faciliter le fonctionnement de l’économie de marché, les anticipations des acteurs et même la négociation sociale.
Troisièmement, la rigueur dans la gestion des comptes publics : il y fut toujours attaché. Comme ministre des Affaires sociales, de 1982 à 1984, je parle du plan d’assainissement de la Sécurité Sociale, un plan pas comme les autres qui peut être aujourd’hui mis en comparaison avec ce qui est proposé, car il y avait déjà là un effort considérable de rationalisation de la gestion des hôpitaux.
A ce stade de l’analyse des contributions de Pierre Bérégovoy, l’amitié ne doit pas m’empêcher de rappeler un désaccord : le ministre des Finances que j’étais à l’époque avait proposé une formule de CSG, à laquelle Pierre Bérégovoy s’opposa avec succès. Il eut moins de chance avec Michel Rocard, mais il est vrai que celui-ci était Premier Ministre et pas simplement ministre des Finances!
Comme ministre de l’Economie et des Finances ensuite, il s’attacha à diminuer le montant des prélèvements obligatoires – pas autant qu’il l'aurait voulu : ceux-ci reculèrent tout de même de 44, 6% en 1984 à 43,7% en 1993. Mais le choc de la récession en 1992 le prit de court ou le désarma comme tout le monde. Et d’ailleurs, on pourrait débattre – ce sera pour un autre colloque – des causes internes et externes de cette récession des économies de l’époque, dont le caractère le plus curieux, c’est qu’elle a surtout frappé les pays dits vertueux, c’est-à-dire ceux qui s’attachaient à lutter contre l’inflation et à réduire leurs déficits budgétaires. Il y a là un vaste sujet de réflexion qui fait appel à des causes extérieures, aux rapports monétaires, aux conséquences certaines et négatives dans une deuxième phase de l’unification allemande ; bref, tout cela fait que, de 131 milliards de francs en 1991, le déficit passa en 1992 à 222 milliards de francs. Il y aurait aussi beaucoup à dire sur ces fameux stabilisateurs économiques. Nous sommes, me semble-t-il, dans un nouveau paradigme économique où il est faux de croire que l’augmentation de la dépense budgétaire peut dans tous les cas nourrir la croissance économique, et l’exemple de plusieurs pays le montre bien.
Bref, tout cela pour aboutir à ce qui était le centre de sa politique : une monnaie forte ou stable, peu importe, comme pilier d’un pays qui veut se tenir debout. Non pas par vanité, non pas par suivisme du grand frère allemand, mais simplement parce que son patriotisme lui disait qu’un pays qui laisse aller sa monnaie ne peut pas gérer ses propres affaires et n’a pas son mot à dire dans le monde. Il avait compris aussi qu’une monnaie stable, cela ne se décrète pas, cela ne se dirige pas, surtout avec la mondialisation. C’est pourquoi il a entrepris la libération progressive des prix, il fit preuve de flexibilité dans la rigueur pour la politique du crédit, il accepta, dans les conditions rappelées par Nigel Lawson, la libération des changes, que j’avais proposée dès 1986 comme accélérateur de la réalisation du marché commun ; cette libération des changes qui permit l’accès des capitaux étrangers à nos marchés financiers. Et enfin, il contribua, et pas pour peu, à la modernisation de la Bourse.
Mais, de tout cela, je retiendrai une seule chose, puisqu’en France le débat n’est pas clos : la mondialisation, pour le dire vite, est encore plus contraignante. Elle ne tolère plus les pays qui laissent aller leur monnaie ou leurs déficits budgétaires.
Enfin, toute l’action de Pierre Bérégovoy était marquée par la primauté du politique. Et il pouvait d’autant plus en parler qu’il était riche d’une longue expérience, acquise au Parti Socialiste de 1969 à 1975, où il devint responsable des relations extérieures du Parti, ce qui, dans ce contexte, était très important car il s’agissait notamment des relations entre le Parti Socialiste et le Parti Communiste, ainsi qu'entre le Parti Socialiste et les organisations syndicales.
En 1974, il joua un rôle essentiel dans la venue de ce qu’on appelle la "deuxième gauche" au Parti Socialiste. En 1979, c’est lui qui conclut le congrès, décisif au regard des historiens, de Metz, décisif pour savoir qui porterait les couleurs des socialistes aux élections de 1981 ; il joua d'ailleurs un rôle central au cours de la campagne électorale. En mars 1983, il compléta sa panoplie d’homme politique en devenant le maire de Nevers, mais ceci après avoir connu bien des échecs et des essais infructueux, ce qui n’a fait que renforcer sa volonté et sa ténacité. Et enfin, en 1988, c’est lui qui dirige la campagne présidentielle de François Mitterrand.
Si j’ai voulu rappeler, sans trop insister, ce parcours, c’est pour montrer combien, en plus des qualités qui lui ont été reconnues dans le domaine des compétences économiques et monétaires, Pierre Bérégovoy était sans doute l’une des personnalités politiques les plus compétentes et les plus riches de notre pays. A cet égard il ne pouvait pas, comme d’autres, ne pas être sensible à la montée du chômage. Mais il me semble qu’il refusait le dilemme : la monnaie ou l’emploi. C’est encore un problème actuel, puisque vous remarquerez que les adversaires, en France, de l’Union économique et monétaire, disent que ceux qui préconisent cette Union ont choisi la monnaie contre l’emploi. Ce n’est donc pas une polémique qui est terminée. Mais il se préoccupait de l’emploi. Pour les raisons que j’ai déjà indiquées, il se méfiait d’un catalogue complexe d’aides à l’emploi. Il aurait préféré des mesures simples, celles qui auraient consisté par exemple à baisser les charges sociales, au besoin en augmentant la TVA. Mais, concentré sur son propre travail, assailli – comme l’a dit ce matin un ministre des Finances – par les demandes des Premiers Ministres et des ministres, il ne pouvait pas être à la fois au four et au moulin. En tout cas, ces événements lui avaient montré qu’une rupture était nécessaire avec le modèle de croissance des années 60. Mais cela serait un autre débat qui nous ramènerait à celui que j’ai tenté d’amorcer avec le Livre Blanc sur "Croissance, Compétitivité et Emploi", mais qui ne progresse guère, y compris dans la discussion.
Il avait une vision politique de l’Europe, il croyait à la primauté du politique dans cette construction européenne conçue comme un projet. D’où son idée, toujours aussi actuelle, de gouvernement économique. Il ne voulait pas reprendre d’une main ce qu’il avait pris de l’autre, et je dis cela à l’intention des amis allemands, puisque je lui ai emprunté son idée de gouvernement économique. Mes amis allemands, et parmi eux des personnalités à qui on ne peut pas reprocher d’avoir du parti-pris, craignent que le gouvernement économique soit pour les Français un moyen de revenir sur l’indépendance de la Banque centrale. Pas du tout. Et il y a une manière très simple de l’expliquer à nos amis allemands : concevraient-ils qu'en face de la Bundesbank, il n'y ait non pas un Chancelier, non pas un ministre de l’Economie, non pas un ministre des Finances mais le seul Secrétaire Général de la Chancellerie? Or c’est à cela que l’on nous conduit si l’on ne remédie pas à cet état des choses.
Alors les optimistes – et j’ai constaté que Jean-Claude Trichet figurait parmi ceux-ci –indiquent que les dispositions du Traité, dispositions pour lesquelles lui et moi nous nous sommes battus, permettraient normalement à des ministres des Finances pensant à l’Europe, de réfléchir sur les grandes orientations économiques qui accompagneraient la politique monétaire. Mais je ne suis pas sûr que ces dispositions soient suffisantes. En réalité, il manque en pratique – je ne dis pas dans les dispositions du Traité – la possibilité de mettre en oeuvre une double dialectique : la dialectique entre l’économique et le monétaire d’un côté et, de l’autre côté, la dialectique entre le politique et l’économico-monétaire. Ce sont ces deux éléments qui, à mon sens – et en m'y référant très brièvement, parce que je sais que Nigel Lawson voulait aller plus loin quand il posait ces questions politiques – restent en suspens pour l’Union économique et monétaire. Personnellement, pas plus que M. Santer mon successeur, nous ne nous satisfaisons du Pacte de Stabilité. Car la politique économique ne peut pas être ramenée à une bonne gestion monétaire et à une bonne gestion budgétaire. La politique économique comprend beaucoup d’autres éléments : la politique du marché du travail, la politique des revenus et des prix, l’éducation, la formation professionnelle, l’aménagement du territoire, la recherche, et bien d’autres éléments.
A vouloir se focaliser uniquement sur le budget et la monnaie, ce qui explique d’ailleurs l’oubli du Livre Blanc auquel j’ai fait référence, on risque de conduire l’Union économique et monétaire devant une simple union monétaire, qui résonnera des échos du dernier symposium de Davos, lequel je vous le rappelle s’est surpris du peu de conscience économique de ceux qui demandent à être payés au SMIC et qui risquent, en faisant cela, de mettre en branle toute l’économie. Veut-on cela ou une réflexion pleine de bon sens, que Pierre Bérégovoy vous dirait mieux que moi, pour faire en sorte que l’Union économique et monétaire soit un projet au service à la fois de l’unification de l’Europe et d’un développement durable créateur d’emplois. Ce n’est d'ailleurs qu’à cette condition l’Europe pourra s’affirmer sur le plan international.
Je crois ne pas avoir tiré trop à l’excès la position de Pierre Bérégovoy en rappelant cette bataille qu’il a menée lors de la Conférence intergouvernementale, pour ce "gouvernement économique" ; et vous voyez que cela va loin et que le débat demeure encore ouvert. De la réponse qui sera apportée à ces questions dépendra, à mon avis, une large adhésion des opinions publiques à la construction européenne, et la viabilité de l’Union économique et monétaire.
Enfin, dernier élément du politique, Pierre Bérégovoy avait la conscience d’une continuité, au-delà des alternances politiques. Et il l’a bien montré par la manière dont il a exercé son rôle d’opposant pendant les années 1986 et 1987. Il savait que ce serait une dure et longue bataille que celle qui consistait à débarrasser un pays de ses tentations inflationnistes. Et la continuité a donc été là, mais aussi parce que, dans l’opposition, on a bien voulu distinguer ce qui était un patrimoine commun et ce qui pouvait constituer des divergences, soit de philosophie politique, soit de moyens à entreprendre.
Et je conclurai par cela car, Mesdames et Messieurs, que ces incorrigibles Gaulois que sont les Français aient réussi cette continuité doit en surprendre plus d’un. Et ceci veut dire que la France commencerait à comprendre que si elle doit être riche de ses diversités, elle peut l’être aussi de forts consensus sur des points d’intérêt vital pour le pays. Et c’est sans doute aussi l’un des messages que l’on peut retirer de l’action et de la pensée de Pierre Bérégovoy.
Je vous remercie.
Olivier Rousselle Je remercie Jacques Delors pour cette contribution très importante et cet éclairage sur l’action de Pierre Bérégovoy. Je voudrais remercier M. Mattéoli, Président du Conseil Economique et Social, pour son accueil dans ce Palais d’Iéna, ainsi que tout le personnel du Conseil Economique et Social et de Regard International ; M. Didier Boulaud qui est député-maire de Nevers et qui nous a apporté le soutien de sa ville, ainsi que tous les contributeurs à la réussite de ce colloque ; l’ensemble des orateurs : Michel Rocard, Alain Vernholes, Erik Izraelewicz, M. Takeshita, M. Utsumi et M. Hashimoto pour son message, M. Tietmeyer, M. Lawson, M. Sid Ahmed Ghozali, M. Berrada ; je veux remercier également les journalistes qui se sont exprimés, Mme Crouigneau, les ministres et anciens ministres : M. Alphandéry, M. Sapin ; les gouverneurs : M. Tietmeyer et M. Jean-Claude Trichet ; Jacques Delors, bien sûr. Je crois également que l’expérience d’aujourd’hui exprime une volonté de rompre un silence, un silence assourdissant autour de Pierre Bérégovoy depuis sa disparition tragique. Cette tentative de briser la glace autour d’un acte qui est toujours difficile à commenter ou à expliquer, correspond à ce que Pierre Mauroy nous incitait à faire, c'est-à-dire rendre hommage à un ami disparu, dont la chaleur et l’attention nous manquent. Puisque cette chaleur et cette attention nous manquent, avec vous, grâce à vous, nous recommencerons. Merci. |
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